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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 08:00

Chicago---La-Crown-Fontain.jpgPhoto Sylvie Dubin

 

Les trois singes

Sylvie Dubin

 

 

Chacun connaît cette amusante leçon de sagesse orientale incarnée par trois singes. Le premier a ses mains sur les oreilles, le second sur la bouche, le dernier sur les yeux. « Ne rien voir de mal, ne rien entendre de mal, ne rien dire de mal », telle est la voie de la sagesse et la recette du bonheur. L’une des plus anciennes représentations connues se trouve au Nikkō Toshō-gū, au Japon. D’où viennent-ils, ces singes sages, singes songeurs aux portes des temples, que Gandhi, paraît-il, gardait toujours avec lui sous la forme de petites statuettes ?

 

Selon le vieux culte shinto, chacun de nous héberge trois vers malfaisants, les San-Shi. Tous les soixante jours, ces odieux animalcules profitent de notre sommeil pour aller raconter au Maître du Ciel toutes les fautes, petites et grandes, dont nous nous sommes rendus coupables. Il nous en punira (à proportion de leur gravité) en chagrins et maladies qui abrégeront nos jours – ou même en mort immédiate. Lutter pour éviter l’endormissement est impossible. Reste à nous mettre sous la protection des petits singes, doubles très pratiques de nos bestioles cafteuses. Suspendus au-dessus de nos seuils ou trônant sur nos buffets, ils nous rappelleront à notre devoir quotidien ; et ce sont eux, qui, en cas de faux pas, subiront la malédiction à notre place. L’homme est malin comme un singe, et bien plus qu’on ne croit ; car ces San-Shi de substitution n’ont plus d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre, ni de bouche pour répéter le mal qu’on a fait…

 

L’histoire des trois singes se prête à des variations moins traditionnelles. Ainsi de ce cliché pris à Chicago, bien loin du Japon et de la sagesse prudente des peuples anciens. J’ai Kikazaru qui se bouche les oreilles et Iwazaru qui se ferme la bouche. Mon troisième singe, Mizaru, n’a pu s’empêcher de regarder ; et le voilà pétrifié, mains en l’air, face au mal, au pied du mur. Les deux autres continuent leur chemin, avec circonspection. Lui seul a désobéi : il a vu le mal, s’est arrêté ; il se retourne vers ses compagnons pour les prévenir. Mais celui qui a les mains sur les oreilles ne peut pas entendre son avertissement : il est sourd ; et celui qui a les mains sur les lèvres ne répondra pas : il est muet. Il est bien seul, celui qui a vu, entendu et voudra témoigner.

 

Dois-je me féliciter d’avoir déclenché juste à temps pour illustrer si bien cette morale ? Qui suis-je pour donner des leçons, ou plutôt qu’ai-je fait qui changera les choses ? Je revois les trois enfants noirs sous la Crown Fontain de Chicago ; je sais qu’ils ne vivent pas dans les gratte-ciel de verre et d’acier du North Side, pas plus que dans les riches demeures de la Gold Coast, sur les rives du lac Michigan. Et je me souviens d’autres gamins, jouant sur les ordures fumantes d’Antsirabe ou de Niamey. Eux aussi, je les ai photographiés. Ils se pressaient devant l’objectif, faisant le zouave à l'envi, exigeant d’être au premier plan sur la photo. Je n’oserai plus prétendre que, les ayant ainsi immortalisés, j’ai témoigné, et que cela est ma juste contribution à un monde meilleur  sauf à vous payer en monnaie de singe.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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Laurence M 03/04/2012 23:34


Je ne connaissais pas le conte des trois singes. Je ne saurais dire lequel du texte ou du cliché illustre l'autre mais l'ensemble est brillant !

Marlène 30/03/2012 10:39


Personnellement, en tant qu'amatrice de photos, j'adore ce cliché !


Je suis sensible à la manière dont il est agrémenté du texte et inversement.

Lza 30/03/2012 09:09


Si ces 3 témoins ne voient rien, n'entendent rien, ne disent rien, les malfaisants sont bien tranquilles : c'est le rève pour eux!

M 30/03/2012 08:53


Et en fait de textes de ce genre, on peut suivre l'avis de Joël, qui s'y connaît comme pas un..

Joël H 30/03/2012 08:43


Bien beau texte dont sourd l'émotion et la révolte.