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19 avril 2012 4 19 /04 /avril /2012 08:00

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Songe d’une nuit de mai

Patrick Ledent

 

 

Il se coucha vers trois heures du matin, encore un peu gris. Il avait fêté ça une bonne partie de la nuit avec ses militants. Il le pouvait bien, après un tel bouleversement. Parce que tout de même ! Ce qui venait de se produire n’était ni plus ni moins qu’une révolution. Il l’avait senti venir, au cours de ses meetings : cette ferveur, réelle, pas entretenue, cet espoir, libérateur, qui montaient jusqu’à lui, tandis qu’il s’enflammait. Personne ne l’égalait sur ce point. Les journalistes de tous bords étaient bien d’accord là-dessus : c’était un orateur né. Cette victoire, il ne l’avait volée à personne. Il n’avait pas triché, pas cherché à plaire. Il avait juste défendu ses idées avec conviction. Sans trop se faire tirer dans les pattes, c’est vrai, il devait bien le reconnaître. Il avait bénéficié de la suffisance de ses détracteurs : « Bah ! De toute façon, il n’est pas dangereux ».

Sa compagne posa la tête contre sa poitrine en songeant : « Je suis la première dame de France ». Et elle rit. Parce que c’était comique. Pas seulement l’expression : la réalité de la situation. Qu’allait-elle faire ? Quitter son job ? C’était marrant qu’elle n’y ait jamais songé. Était-ce parce qu’elle n’y avait jamais cru ? Peut-être... Et alors ? Elle n’en était pas moins contente pour lui. Plus que ça, heureuse !  Heureuse et abasourdie. Qu’on ait fait confiance à son mari, ça ne la surprenait pas : il avait du charisme, savait convaincre, susciter l’espoir et  balayer les idées reçues; mais qu’on ait fait confiance à son programme, là, c’était beaucoup plus surprenant : elle ne pensait pas que l’heure était à la radicalité. Pas encore.

Elle l’observa, tandis qu’il cherchait le sommeil en regardant le plafond. Faudrait qu’elle corrige son image.  Ça n’allait pas, cette mâchoire, crispée, même au lit. Faudrait qu’il soigne ses dents aussi, qu’il les rabote, les aligne et les blanchisse, histoire de ne pas toujours donner l’impression de vouloir mordre ou de craindre d’être mordu. Il ouvrait trop grand les yeux encore, semblait vouloir vous les envoyer à la figure, ça faisait un peu peur. Faudrait surveiller ça. Mais il savait rire, tout son visage s’éclairait quand il riait. Il donnait l’impression d’être capable d’oublier tout, de sortir de lui-même. Il riait à la fois sans retenue et fermement : une arme de séduction massive. Elle glissa une main sur sa poitrine. Il s’en empara, l’embrassa et la lui rendit :

 – Ça me gêne. Je n’ai pas changé, tu sais.

« Pas encore » songea-t-il à part lui. « Pas encore ». En se demandant s’il y arriverait. S’il ne céderait pas au mirage du pouvoir et resterait le militant qu’il avait toujours été.

Pour commencer, il n’habiterait pas l’appartement de l’Élisée : il ne fallait pas tenter le diable. Ce décor, ce luxe, ça ne pouvait que monter à la tête. Il n’y avait pas de contre-exemples. Rester chez soi, c’était une nécessité. Mais était-ce faisable ? Compatible avec sa nouvelle fonction et les mesures de sécurité qu’on allait forcément lui imposer ? Comment allait-il faire pour garder la tête froide dans une limousine blindée, escortée par une cohorte de motards ? Dans des jets affrétés rien que pour lui ? Pouvait-il exiger de prendre le train, chaque fois que ça serait possible ? C’était drôle de se poser toutes ces questions maintenant. Avant, il n’y avait jamais pensé. Simplement parce qu’en campagne, il s’était bien interdit de songer à tout ce barnum, de peur de se décourager et de jeter l’éponge. Et merde ! Voilà qu’il prenait peur à rebours. Dans son lit ! Pas à son bureau, dans son lit ! Pas peur de ses responsabilités ou de diriger, non, sur ce coup-là, il se faisait confiance, il avait une solide expérience ; mais peur de changer et de se réveiller demain dans la peau d’un autre, d’un président.

– Tu ne dors pas ?

– Tu crois qu’on va y arriver ?

– Arriver à quoi ?

– À rester ce que nous sommes.

– Qui pourrions-nous être d’autre ? Ça n’a pas de sens, ce que tu racontes.

Elle était une leçon pour lui : pétrie de certitudes, mais sans orgueil ni arrogance.  Saine. Il aurait voulu être comme elle, dans la peau d’une femme, parce qu’il lui semblait que c’était plus facile, pour une femme, de garder les pieds sur terre.

Dormirait-il ? Probablement pas. Il croyait pourtant être préparé, mais rien à faire, on ne peut jamais l’être vraiment. Les félicitations étaient venues du monde entier. Elles paraissaient sincères, mais il n’était pas dupe. Les attaques insensées, haineuses, dont il avait fait l’objet entre les deux tours n’étaient qu’occultées. On les lui resservirait au premier faux pas. Même sa voisine allemande qui, d’outre-Rhin, avait été jusqu’à mener la campagne de son ennemi, y allait maintenant de ses encouragements. Une manœuvre, bien entendu. Mais une revanche pour lui, quand même. Parce qu’ils mettraient des gants désormais, tous. Parce que l’utopiste qui gagne devient un visionnaire, par la seule magie du pouvoir.

À cette évocation, il ne put s’empêcher de sourire et même de gonfler la poitrine. Faudrait qu’il se méfie de ça ! Hormis ses idées, il n’était pas si différent des autres. Il était une bête politique, comme les autres. La frontière entre l’agressivité et l’arrogance était souvent bien ténue.

Par contre, il ne transigerait pas, lui. Il avait annoncé la couleur et s’y tiendrait. Il amorcerait le retour de la gauche en Europe. Le retour des vraies valeurs. Rappellerait les fondamentaux : privilégier le travail contre le capital, l’enseignement contre l’ignorance, l’unité contre l’éclatement, l’espoir contre le découragement, la modération contre la fuite en avant. L’outil au service de l’homme et non l’homme au service de l’outil. Il s’en tiendrait à ces grands principes. Des principes bien moins politiques que de bon sens, d’ailleurs. Qui fleuraient bon le temps de son enfance et l’ivresse des années 60. Des principes qu’il se répèterait, encore et encore, à chaque fois qu’il devrait prendre une décision.  

– Tu ne dors toujours pas ?

– Je ne peux pas, trop excité. Je songe à l’Europe. Tu crois qu’elle me suivra ? Je ne peux pas réussir seul.

– Elle suivra. La « tache d’huile », tu l’as dit, c’est dans ton programme.

Il l’admira, une fois de plus : si tranquille ! Si confiante !

– D’ailleurs, qu’est-ce qui t’inquiète, reprit-elle ?  Il suffit de tenir tes promesses. En as-tu fait que tu ne pourras pas tenir ?

– Certainement pas, mais peut-être ai-je sous-évalué la résistance de mes homologues.

– La résistance, quelle résistance ? La résistance, c’est le propre de la gauche, mon chéri. La droite, elle, ne résiste pas, elle attaque et s’oppose, forte de ses principes.

– Moi aussi.

– C’est vrai pour toi, parce que tu es le leader, parce que c’est dans ta nature. Mais tes partisans n’ont pas besoin de ça. Fais-leur confiance ! Tu auras le temps de t’installer.

– Les fameux cent jours ?

– Ça sera cinq ans, pour toi. Dix, si tu sais y faire !

– Et les socialistes ? Ils ne chercheront pas à se venger ?

– De qui ? C’est de ta faute s’ils n’ont pas voulu se prononcer entre le deux tours ?

– Non, bien sûr, même que je n’en suis pas revenu. Je pensais vraiment que…

– T’es convaincu de ça ? Vraiment ? Je ne suis pas d’accord. Aurais-tu fait sécession, si tu en doutais ?

– Tu as raison, encore, décidément...

– Tu as cinq ans. Cinq ans pour changer ce pays. Et rien à te reprocher. Ce n’est pas toi qui les as giflés, les socialistes, c’est le peuple ! Pourquoi voudrais-tu qu’ils t’en veuillent ? Ils vont retenir la leçon et te courtiser, évidemment. Quoi d’autre ?

– Tout de même, tu te rends compte ?   

– De quoi ? Que dans cinq ans, le travailleur aura retrouvé le sourire, la confiance et l’espoir ? Qu’il en aura fini de la culpabilisation, des querelles intestines, des jalousies, de la peur  et du repli sur soi ? Pourquoi en douterais-je ? C’est déjà fait ! N’as-tu pas gagné ? Et maintenant, ça suffit, tu dors. Y a du boulot pour demain. Un pays à reconstruire, une confiance à restaurer, une légitimité à réinstaller. Que du bonheur !

– Tu sais quoi, chérie ?

– Tu tiens à le dire ?

– Oui : tu me fais du bien.

– Tant mieux. Mais va falloir que tu dessoûles, parce que ça te rend mou. Et ce n’est pas vraiment ce qu’ils attendent, d’accord ?

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Annick 20/04/2012 20:38


Difficile (impossible?) d'échapper à la destruction par le pouvoir... Moi, je n'ai rien trouvé d'érotique là-dedans. Y en a qu'on de ces idées.

Lza 20/04/2012 09:31


A mon avis, tous ces chats n'étaiznt que d'anciennes souris que l'exercice du pouvoir transformait, après un temps plus ou moins long...

le Belge 20/04/2012 09:00


Merci Joël, pour ce renvoi pertinent à Mouseland. Je souscris pleinement à l'analyse, tu l'as compris, et la petite dernière, que Patrick l'Ecolier mettra en ligne entre les deux
tours, enfoncera le clou, parce qu'il le faut, encore et encore. 

Castor tillon 20/04/2012 00:54


C'est une grave interrogation. Peut-on rester simple en devenant président de gauche ? Peut-on résister au plaisir d'augmenter son salaire de 172%, ou se contenter de pizzas réchauffées au
micro-onde dans l'avion présidentiel ?


Je crois que je vais faire confiance.

corinne 19/04/2012 21:32


oui, il nous ferait du bien...