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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 08:00

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Madame X

Annick Demouzon

 

 

Madame X s'est arrêtée avant l'entrée. Elle lorgne d'un air dubitatif les panneaux où s'affichent, côte à côte, les portraits des combattants. Tous avenants, ou cherchant à le paraître. Elle, elle aimerait pas poser comme ça, avec l'objectif si près du nez, elle a horreur qu'on la prenne en photo. Mais bon, ça risque pas de lui arriver, c'est déjà ça. Elle ne lit pas ce qui est écrit sous les photos, ça sert à rien, c'est trop long et elle connaît par cœur. Mais elle s'attarde. C'est trop rigolo. Chacun a un nez rouge tout rond, collé sur son nez de Pinocchio. D'un beau rouge fluo. D'habitude, c'est les yeux en chewinggum, ou les joues lacérées, c'est moins drôle, mais là: « Bonjour les petits enfants… » Madame X rit toute seule. « C'est bête qu'on ne leur voie pas les pieds », qu'elle se dit. Et ça lui fait penser à quand elle était petite. Les élections, ça l'a toujours fait rire.

Dommage qu'il pleuve. Un sacré temps de chien et c'est comme ça depuis combien de semaines ? Mais ça va faire perdre des points au candidat sortant, quelle se dit, et elle se bidonne : Et vlan ! Après tout, c'est sa faute à lui, si tout ne va pas comme il faudrait, c'est qui, le responsable ? Et personne lui a demandé d'être président, après tout. Il l'a cherché, non ? Bon, par ailleurs, la pluie, ça remplit les nappes et avec les puits qu'étaient à sec… Alors, à qui ça va profiter, en fait ? Elle relève son col, où donc elle a laissé son parapluie ? Va l'avoir perdu, à cause de leurs élections ! Ils pourraient les mettre un jour de beau temps. Elle a les cheveux qui gouttent mais, bon,c'est pas si grave. Alors elle traîne encore un peu, à les reluquer tous. Pour qui qu'elle va voter, finalement ? Faudrait qu'elle se décide. Elle refait le tour des nez rouges, essaie de lire sur leur visage, de deviner. Y a pas moyen : «Bah, on verra !»

 

Elle est entrée dans la grande salle. C'est moche, ça pue le désinfectant, la solitude et le chien mouillé. Elle aimait mieux la salle des fêtes, quand elle était gamine, avec toutes ses lumières et le plancher ciré. Ici, c'est vraiment très moche. Et trop grand. Elle se sent perdue. Pourtant, elle n'est pas vraiment seule, y a même la queue. Mais personne qu'elle connaît. Sur une longue table à tréteaux, passée la porte, on a aligné les papiers. Autant de tas que d'affiches dehors. Elle en prend un de chaque, consciencieusement, sans faire d'impasse - et même deux. « Pour qui je vais voter ? » - envie de faire comme quand elle était môme : « Pique et pique et cholégramme… », n'ose pas. Elle montre ses deux cartes. Enveloppe. Elle choisit son isoloir. Et, là, ouah, bonne pioche ! La tablette est recouverte de bulletins abandonnés, un joli vrac. Elle n'en fait pas le compte, ne cherche pas à savoir pour qui ont voté les autres - faut pas exagérer -, rafle tout, fourre le tas dans son sac. Zut, elle a tout mis. Elle repêche un papier au hasard, pourquoi pas, elle se dit, et le glisse dans son enveloppe.

Tiens, au sortir, un voisin : « Salut, Monsieur Dubois, vous allez bien ? Et votre femme ? Et les enfants ? » Ils vont tous bien, alors tant mieux, et elle aussi elle va bien, si y avait pas ce fichu temps. L'envie, soudain, de changer son papier dans l'enveloppe pour un autre, elle vérifie le nom, mais la flemme de retourner dans la tente, elle se demande même pourquoi elle vote. À chaque fois, c'est pareil, elle sait pas et elle finit par faire n'importe quoi. Si y avait pas les petits papiers…

Enfin, la voilà devant l'urne. « Vous avez oublié de signer votre carte. » Elle signe, oui, c'est pareil que sur l'autre. «…  a voté ! » elle se marre : elle a voté, tu parles ! Elle resigne, cette fois sur le livre, elle se bidonne encore, jette une grosse plaisanterie, qui fait rire l'adjoint - c'est l'adjoint à quoi, celui-là, déjà ? Y a plus qu'à attendre ce soir.

Maintenant, elle se sent un peu triste de s'en aller, les élections c'est pas si souvent qu'il y en a, ça met un peu de gaîté dans la vie, du changement dans la routine. Heureusement, on revient dans quinze jours, ce sera pas long à attendre. « Au revoir, m'sieurs dames ».

 

Une fois dans la rue, madame X sort ses bulletins de son sac, les classe par catégories, fait le compte de chaque tas, additionne le tout et fait ses pronostics personnels. Des fois, ça marche. À 18h 30, elle sera de retour, pour voir si elle s'est pas trompée et c'est trop amusantde voir le dépouillement. Y en a qui racontent des trucs vraiment poilants. Elle remet ses papiers dans son sac, satisfaite de sa pêche du jour. Avec tout ce qu'elle a pris, elle a des pense-bête pour un sacré bout de temps, surtout en les coupant en deux, sans compter ceux de la prochaine fois. Pourquoi elle irait s'acheter des pense-bêtes si y a les élections pour ça ?

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Annick 04/05/2012 09:44


Quand nous aurons amassé des idées nous pourrons les transmettre à qui de droit?

Castor tillon 04/05/2012 01:33


Il faudrait envisager la confection de bulletins de vote vierges des deux côtés : ça arrangerait certain(e)s candidat(e)s au rictus particulièrement hypocrite, et Madame X aurait le double de
post-its. Et pour voter, elle pourrait s'en remettre au hasard avec bonne conscience.

Annick 01/05/2012 18:12


Merci pour vos réactions, que je découvre aujourd'hui au retour d'un WE salon. L'idée de cette nouvelle m'est venue en voyant (réellement) des nez rouges collés sur chaque nez de candidat. Le
recyclage modèle J. Hamm n'est pas mal non plus. Serait-il envisageable?.

Joël H 01/05/2012 08:39


Certains bulletins prometteurs de haine devraient être imprimés en encre bio sur des papiers très très légers (recyclés) ce qui permettrait une utilisation hygiénique sans risque pour la santé et
leur dissolution facile dans les fosses septiques.

Yvonne Oter 30/04/2012 21:37


Voici un argument de poids pour conserver le vote "papier" plutôt que d'adopter le vote "électronique". Je parie que nos brillants dirigeants n'y avaient même pas pensé...