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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 12:19

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Il pleut, il fait froid et un vent mauvais souffle sur la terre. N’empêche, et si nous allions nous promener dans la nature profonde des choses en compagnie d’Yvonne Oter ?

   

Le petit vent printanier se glisse jusqu’au fond de ma combe encaissée pour ébouriffer mes rameaux. Il sent bon, ce vent qui vient du sud. Il apporte avec lui des arômes exotiques oubliés pendant les rigueurs hivernales. Il parle de pays qui ne connaissent pas les gelées, ni la neige, ni la pluie. Il me revivifie en léchant mes branches encore engourdies et en les secouant malicieusement au gré de ses caprices. Avril est là qui vient, en courant d’air, se rappeler à mon souvenir. Je sens les bourgeons qui commencent à se gonfler d’aise sur ma ramure dépouillée et les radicelles de mes racines se pousser voluptueusement dans le sol réchauffé par les rayons du premier soleil. Je suis bien.

De nature essentiellement solitaire, j’ai choisi cette combe isolée pour me fixer et me développer avec sérénité. De tout temps, depuis un très long temps, d’autres végétaux ambitieux ont essayé de me disputer le territoire. Mal leur en a pris. Soit ils ne possédaient pas la force nécessaire pour implanter leurs racines chétives dans un sol cachant plus de pierres que de terre sous une surface d’apparence accueillante. Soit ils n’étaient pas suffisamment armés pour résister au vent d’autan qui parfois s’engouffre jusqu’à moi et tente de me malmener par de brusques assauts, pour tester ma capacité à lui tenir tête. Soit encore, pour ceux qui persistaient, je leur ai fait de l’ombre et les ai laissé s’étioler par manque de lumière. J’aime ma vie d’ermite au fond de mon ravin et n’entends pas la partager avec qui que ce soit. Je tolère les fougères et autres espèces rampantes, parce qu’elles ne font pas partie du même monde que moi. Je les ignore, tout simplement. Elles maintiennent un peu d’humidité en été, je leur garantis une protection contre le soleil lorsqu’il est trop ardent, c’est tout ; un échange de bons procédés, en quelque sorte.

Les insectes sont revenus. Toujours par deux, le mâle et la femelle, comme chaque année. Ils restent à mes pieds, parfois s’asseyent sur une de mes racines dont une boucle saille hors de terre pour éviter un rocher têtu qui ne s’est pas laissé entamer lors de mon expansion. Ils ne me gênent pas. Ils parlent bas, ne remuent pas beaucoup. Je suppose qu’ils choisissent de venir là parce que l’endroit est calme et à l’abri des regards indiscrets. Lorsqu’ils entament leur parade amoureuse, ponctuée de caresses, d’échanges de mots doux dans leur langage incompréhensible, de rires et de soupirs, je sais qu’ils sont venus se réfugier sous ma protection pour se reproduire. C’est pareil tous les printemps, mais les couples d’insectes ne sont pas toujours les mêmes. Pour moi, physiquement, ils ne sont pas différents. Deux troncs pour se tenir debout. Deux troncs qu’ils agitent et parfois emmêlent. Et un tronc central auquel se rattachent les quatre premiers. Les insectes sont des bêtes bizarres.

Je sais que ce ne sont pas les mêmes chaque année, du fait que ces animaux-là ne vivent pas longtemps. Soixante, soixante-dix ans, à tout casser. Ou alors, ils deviennent trop vieux pour pouvoir accéder à la combe par les chemins abrupts et caillassés. Ils ne se reproduisent plus à cet âge-là.

Il y a quelques dizaines de printemps, un couple d’insectes a voulu s’attaquer à mon intégrité. C’était sûrement un couple de mutants qui avaient acquis des idées farfelues en cours de mutation. Après la parade nuptiale, après l’accouplement, après le repos qui suit celui-ci, le jeune mâle a sorti un morceau d’acier de ce qui leur sert de parure et a commencé à taillader mon tronc. Oh, la brûlure ! Oh, la douleur ! " Jean et Lucie, pour la vie ", a-t-il écrit dans un cœur gravé dans ma chair.

Ce sacrilège ne leur a pas porté chance car j’ai invoqué toutes les puissances de la nature en criant vengeance. Un jour d’août, il faisait une chaleur lourde et menaçante. Jean et Lucie, ce sont les seuls dont j’ai connu les noms, se reproduisaient dans ma combe lorsqu’un bref orage d’été a éclaté. Un orage sec, sans pluie, violent, comme ceux que je déteste car ils ne rafraîchissent pas l’atmosphère. Apeurés par la violence des éclairs et du tonnerre, les insectes se sont rhabillés et sont venus se réfugier au plus près de mon tronc martyrisé. C’est là que le dernier des éclairs les a foudroyés, troncs mêlés et serrés l’un contre l’autre. Ils n’ont même pas eu le temps de crier, qu’ils s’embrasaient comme du bois mort. Le feu s’est communiqué aux fougères assoiffées, puis, horreur, a entrepris de me lécher. Ce jour-là, j’ai eu très peur, croyant ma fin venue. Mais d’autres insectes sont accourus en grand nombre, bottés, casqués, ont déversé des trombes d’eau sur la combe, sur les fougères, sur mes branches, sur mon tronc, jusqu’à ce que le feu du ciel s’éteigne, noyé. Ils ont emporté ce qui restait des deux insectes qui avaient brûlé en premier, sur de petits brancards dérisoires. Mais les fougères qui avaient péri en grand nombre, ils les ont laissées sur place après les avoir sauvagement battues et piétinées. J’ai gardé une cicatrice le long de mon tronc qui, heureusement, cache maintenant l’inscription ignominieuse des deux malappris. Mais elle me démange lorsque le temps reste humide trop longtemps.

Depuis quelques jours, une de mes plus anciennes racines me fait mal. Elle tente de se frayer un passage vers un coin de terre encore inexploré. Elle a devant elle un gros bloc de pierre hostile, bien dense, bien dure, qu’il va lui falloir franchir si elle veut s’implanter plus loin. Depuis quelques jours, elle explore, elle tâte, ses radicelles raclent la masse rugueuse sans craindre de s’y blesser. Elle cherche la faille, le moindre interstice minuscule par où attaquer le calcaire. Car il y a toujours un point faible, parfois soigneusement dissimulé, provoqué dans la chair du géant par des millénaires d’usure, de gelées, de pluies, de canicules. C’est là qu’il faudra qu’elle porte tous ses efforts quand elle l’aura enfin déniché. Elle en a vu d’autres, ma bonne vieille racine ; elle en a fait éclater plus d’un sous la force de sa détermination ; elle en viendra à bout, je lui fais confiance. Et je souffre avec elle.

Mes bourgeons ont enfin éclos. Je peux respirer maintenant et me tourner fièrement vers le ciel adouci par le soleil victorieux. Je vais pouvoir prendre un peu de repos après ces longs efforts pour puiser la sève nécessaire à les alimenter. Je sens bien que je commence à me faire vieux car, d’année en année, ce travail me paraît de plus en plus dur. Il est vrai que, vu ma taille, la distance que le liquide nourricier doit parcourir devient énorme et je dois y consacrer toutes mes forces pendant la période de gestation. Les pluies erratiques du printemps viendront bientôt m’aider à reconstituer mon énergie. Et puis, j’aurai tout l’été pour me reposer béatement sous la chaleur revenue. Et m’étendre, m’étirer, m’épanouir, sous le dôme triomphant de mon feuillage. Il est encore là, l’ermite de la combe. Pour quelques centaines d’années. Je l’espère.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

charlotte 18/05/2010 09:42



tendre prose....merci Yvonne 



Tiburce 17/05/2010 08:28



Yvonne Oter sait tout faire parce qu'elle sait nous faire passer du rire aux larmes. Mais voici qu'elle donne dans un nouveau genre, la poésie. Et alors là, chapeau !



ANNA 17/05/2010 05:58



Moi aussi, je trouve ce texte très beau. La nature, un jour se vengera, c'est vrai. D'ailleurs, elle a déjà commencé. Félicitations Yvonne !



Yvonne Oter 16/05/2010 19:14



Zut! Je viens de me rendre compte que je n'ai pas félicité Patrick pour sa photo (superbe), je prends ma plus belle plume pour le faire, je viens sur le blog et ... je vois que deux
personnes l'ont déjà fait avant moi.


Heureusement que vous étiez là, Suzanne et Jean-Pierre!



Lastrega 16/05/2010 13:35



Tu as raison, Jean-Pierre, cette photo est magnifique et notre cameraman nous en fait voir de toutes les couleurs. A partir de ses photos, nos textes s'éveillent sous son regard
minutieux qui traque les mille choses de la vie. Alors, un grand merci à notre poète préféré de nous rappeler le travail de l'artiste Patrick L'Ecolier !