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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 16:32






 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


C’est au tour d’Yvonne Oter d’entrer dans la danse avec une nouvelle en forme de pied de nez aux mauvaises langues…

 

 

Le pied de mon père

 

Mon père n’avait pas dû prendre son pied le jour où je fus conçu. Vu le résultat, ça avait même sûrement été le fiasco le plus total. Mon père ne m’en a jamais parlé, évidemment, ça ne se dit pas dans les bonnes familles : ça se fait, ça ne se raconte pas.

Bref, mes parents connurent un coït laborieux pendant lequel mon père s’appliquait et ma mère comptait les mouches au plafond. Neuf mois après, je suis venu au monde, sans grosses fatigues ni douleurs pour ma génitrice puisqu’en deux heures j’étais là.

- Comme il a de beaux yeux ! dirent les voisines lorsqu’elles vinrent rendre visite au poupon.

Qu’auraient-elles pu dire d’autre ? Il n’y avait pas grand-chose à admirer en moi à ce stade de ma vie débutante. Cinquante centimètres pour quatre kilos huit cents, rouge, ballonné, plein de bourrelets mollasses répartis sans discrimination sur mon corps, mon visage et mes membres courts et boudinés, de grandes oreilles nettement décollées d’un crâne plissé hérissé de quelques poils rétifs déjà à tout effort pour les discipliner, une bouche à la lippe pendante. Qu’y avait-il d’autre que mes yeux dont on puisse décemment parler ? Et encore, je les tenais fermés puisque je dormais pour ne pas entendre leurs commentaires gênés et ne pas voir leurs mines apitoyées.

Ce n’était donc pas le pied, pour mon père, de contempler le rejeton que le sort lui avait attribué.

 

Parlons-en un peu, du pied de mon père, qui allait jouer un si grand rôle dans ma vie. Ce n’est pas qu’il n’en avait qu’un, bien sûr ; il en avait deux comme tout le monde ! Mais il ne s’occupait que d’un seul, comme si l’autre n’avait qu’une importance mineure, qu’il n’était là que pour mettre l’autre en valeur. Son pied gauche était l’objet de tous ses soins. Il le lavait, le massait, l’oignait de crèmes raffinées, étirait ses longs orteils bien déliés suivant un rituel précis et mystérieux, taillait, limait, dégageait les petites peaux nuisibles de chacun des ongles de ses doigts de pied, brossait soigneusement son talon avec une râpe au manche de corne qui le laissait lisse comme une peau de bébé, s’occupait ainsi de son pied gauche durant un bon quart d’heure, chaque matin et chaque soir. Cependant que l’entretien de son pied droit ne lui prenait qu’une trentaine de secondes.

Pourquoi ? Pourquoi cette préférence marquée pour un pied plutôt qu’un autre ? Pourquoi le gauche et pas le droit ? Pourquoi un pied d’ailleurs, et pas une main, ou le visage, ou quelqu’autre partie de son anatomie ? Comme dit le curé au catéchisme quand on lui pose une question embarrassante, c’est un mystère ! C’était un mystère pendant mon enfance et c’est resté un mystère que je n’ai jamais pu élucider.

 

Bébé sans beaucoup de pleurs ni de manifestations exubérantes, puis enfantelet sans velléités de découvrir le monde et ses risques sournois, petit garçon silencieux et calme, j’arrivai à me faire accepter au sein de l’entité familiale et, sinon à gagner l’affection de mes parents, à trouver ma place entre eux deux. Ma mère s’occupait de l’intendance, de mes repas, de mon linge, de mon confort, de mes vêtements, et mon père entreprit de régner sur mon éducation. Il fallait donner au gamin des principes moraux qui le guideraient tout au long de sa vie, c’est lui qui s’en chargerait.

Ainsi, pendant tout mon jeune âge, j’eus droit régulièrement à des discours pieusement moralisateurs.

- L’important, mon fils, n’est pas de se lever du bon pied. Ce qui compte, c’est de se lever d’un bon pied. Un pied bien soigné est le signe d’un homme honnête, juste, consciencieux. Il dénote un souci de droiture et de fierté. Soigne ton pied et tu feras ton chemin dans la vie avec courage et détermination.

- Ne te laisse pas tenter par les facilités qu’offre le progrès aux âmes molles de tes contemporains. Ainsi, ne profite pas de la commodité d’une voiture. Autant que possible, déplace-toi à pied. Fais accomplir à ce noble organe sa gymnastique quotidienne et tu t’en trouveras bien. Mens sana in corpore sano, c’est bien connu.

- Crois en toi, toujours, lorsque tu entreprends quelque chose. Il est trop facile de faire le matamore en public et de déclarer que l’on va manger une difficulté toute crue, puis de se retrouver faible et déficient lorsqu’on se retrouve au pied du mur.

Retiens bien ceci, que c’est au pied du mur que l’on voit le maçon qui a pris la peine de réfléchir et de définir les difficultés futures de son travail.

- Ne t’afflige pas et ne gémis pas sur les contrariétés de la vie de tous les jours. Subis-les en silence, ne te plains pas à tout bout de champ, ne pleurniche pas bêtement. Fais-leur plutôt un pied de nez silencieux et passe à autre chose.

 

Ces sages préceptes me furent d’un grand secours lorsque je rejoignis les enfants de mon âge à l’école du bourg.

En effet, il ne fallut pas une semaine pour que je devienne le centre des quolibets de mes condisciples.

- Eh, Bouboule, t’as de la graisse en trop pour cuire les frites de la cantine ?

- Et les feuilles de chou qui te servent d’oreilles, elles ne te freinent pas trop à vélo ?

- Oh, qu’est-ce que t’as picolé, ce matin, pour être aussi rouge ? Regarde ton pif : il est déjà tout gonflé et raviné comme un vieil ivrogne !

Parce qu’en grandissant, mon nez s’était mis à grandir aussi, mais de manière désordonnée, anarchique, délirante. Cet appendice gros, long et mou, n’était pas dans les normes d’une esthétique classique. Mais, bon ! Il allait bien avec le reste et je m’en accommodais assez facilement.

Comme je ne répondais jamais aux moqueries des galopins, d’autres rires fusaient.

- Manquerait plus qu’il soit sourd ! Avec les oreilles qu’il a, ce serait malheureux.

Et de pouffer à qui mieux-mieux, même les filles, surtout les filles…

 

C’est de ce temps de l’école primaire que m’est venue ma méfiance des filles. En grandissant, elle ne fit que se renforcer.

 

Afin d’échapper du mieux possible aux regards de mes condisciples, je me suis installé au fond de la classe, à la dernière rangée de bancs traditionnellement réservée aux cancres. Cancre ? Pas vraiment. Nul en gymnastique ou en natation, je n’étais guère plus brillant dans les matières dites plus nobles. Je n’étais pas plus bête qu’un autre mais ça ne m’intéressait pas, tout simplement. Silencieux sur mon banc isolé, je n’ouvrais la bouche que pour répondre à une question directe du maître. Souvent juste, parfois erronée, ma réponse suscitait toujours les ricanements du reste de la classe et quelques petits rires aigus provenant du côté droit réservé aux filles. Alors, je me taisais.

Je m’arrangeai cependant pour obtenir une moyenne décente pour pouvoir accéder à la classe supérieure en fin d’année.

Une seule fois, par distraction plutôt que par ignorance, J’obtins un 9/20 en rédaction. Mon père piqua une colère noire et, pour la première et dernière fois de sa vie, me botta les fesses. Du pied droit. Le gauche n’allant pas s’abaisser à toucher le derrière d’un pareil crétin !

- Il n’y a jamais eu de cancres dans la famille, mon fils, tiens-toi-le pour dit. Ce n’est pas mon propre enfant qui viendra faire mentir la tradition.

Aussi, pour la rédaction française qui suivit, je m’appliquai et pus ramener un 18/20 qui contenta mon père. Et j’y eus bien du mérite avec un sujet qui en aurait découragé d’autres : " Décrivez le trajet d’une feuille morte emportée par une tempête d’automne ".

 

Ainsi, tant bien que mal, je grandis. Je poursuivis des études sans relief. Je fréquentai des établissements scolaires de plus en plus supérieurs. Mes résultats continuaient à être moyens, sans éclats. " Peut mieux faire " revenait d’une manière récurrente sur mes bulletins d’évaluation. Je savais pourtant que pour obtenir une situation décente dans la vie, il fallait obtenir des diplômes. Aussi, je m’appliquais à maintenir des résultats moyens mais suffisants pour avancer vers ce but : une bonne situation.

- L’important, c’est de vivre sur un grand pied. Les gens ne te jugeront pas sur ta valeur réelle mais sur l’image que tu leur présenteras. Retiens bien ceci, gamin : il ne faut pas être intelligent mais paraître plus malin que les autres pour être estimé en société.

Ainsi, à vingt-quatre ans, j’arrêtai ma période de scolarité avec un diplôme de pharmacien en poche. Ce n’était pas que j’avais choisi cette option par goût, mais pour faire plaisir à mon père et lui succéder dans l’officine familiale. Par facilité, aussi, comme cela, je n’aurais pas à chercher du travail, rédiger des curriculum vitae, faire des pieds et des mains devant d’éventuels employeurs qui risqueraient de me juger sur un aspect extérieur peu flatteur.

Pour ne pas décourager la clientèle et surtout ne pas subir des regards parfois apitoyés mais souvent franchement moqueurs, je me spécialisai dans les préparations magistrales, ce qui me permettait de m’isoler dans une petite pièce derrière le magasin. Ce qui malheureusement ne m’empêchait pas d’entendre certains anciens condisciples demander effrontément : " Il n’est pas là, Bouboule ? ".

Mon père pinçait les lèvres puis, les clients faisant loi, répondait avec onction : " Mon fils travaille sur une prescription du Docteur M. ".

Mais je voyais bien qu’il m’en voulait de le soumettre par personne interposée à des moqueries désobligeantes. Ses mines sombres et désapprobatrices étaient comme un appel du pied à plus de considération. Comme si j’y étais pour quelque chose !

 

Ma vie sentimentale était plate, morne comme la plaine de Waterloo. J’avais bien eu quelques aventures, d’abord par curiosité, puis par hygiène. Je n’avais rencontré que des partenaires un peu vicieuses ou curieuses ou ivres ou vieilles qui ne m’avaient apporté que peu de satisfactions. Du soulagement, plutôt. Que ce soit enfin fini. Que je puisse m’en aller. Que je sois surtout sûr de ne plus les revoir. Car évidemment, l’expérience ne se répétait jamais deux fois. Elles n’étaient pas folles, tout de même.

Puis je me suis marié. J’ai épousé la fille du cantonnier qui me tournait autour depuis quelques mois. Avec elle, au moins, je savais où j’allais. Ce n’étaient ni mon physique, ni ma conversation, ni mon esprit, ni mes qualités au lit, ni ma prestance, qui l’intéressaient. C’était ma situation de fortune due à ma " brillante  profession " qui motivait son intérêt. Comme j’étais en âge de fonder un foyer et que mes parents m’y encourageaient vivement, je l’ai donc épousée sans illusion ni passion malvenue.

Je ne m’attendais pourtant pas à être cocu aussi vite. Folle de basket, mon épouse poussait son engouement pour le sport local jusqu’à s’envoyer en l’air avec

la moitié de l’équipe première. Ils n’ont beau être que cinq sur le parquet, avec les remplaçants, les réserves et les aspirants, cela faisait pas mal de monde !

Alors, je l’ai renvoyée chez son cantonnier de père, avec une pension alimentaire conséquente et digne de ma " bonne situation ". Nous n’avons pas divorcé, bien sûr, car, dans ma famille, ça ne se fait pas. Cela m’arrangeait aussi, car, étant toujours officiellement marié, plus aucune fille ne viendrait guigner la place de " femme du pharmacien " qui passait pour valorisante socialement.

 

Mes parents sont morts, l’un après l’autre, en moins d’un an. Ma mère d’abord, mon père après. Lorsque la société de pompes funèbres est venue ensevelir mon père, j’ai insisté pour assister à sa toilette funèbre.

Tout le monde sait d’où vient le mot " croque mort ". Aux temps où la médecine était encore assez ignorante, la grande peur de nos ancêtres était d’être enterrés vivants. Alors, avant la mise en bière, les hommes de l’art funéraire prirent l’habitude de mordre férocement le présumé défunt dans le gros orteil. S’il ne se manifestait pas, c’est qu’il était bien mort.

Je fus donc très vigilant. Il n’était pas question qu’un quelconque individu soit venu mordre dans le pied de feu mon père. Il aurait risqué de se retourner dans sa tombe avant d’y être enterré !

Alors, je le lui ai mordu moi-même, son gros orteil gauche. Et mon père n’a pas bronché car je l’ai fait avec le plus grand respect, une énorme tendresse posthume. Sans honte ni répugnance, car il était très propre, le pied de mon père.

 

J’ai repris la pharmacie familiale avec l’aide d’une assistante pour accueillir les clients. Fidèle aux sages principes de mon père, j’ai poursuivi ma petite vie sans heurts ni grands éclats. Peu à peu, les moqueries dont j’avais à pâtir se sont atténuées, puis éteintes. En effet, les méfaits de l’âge n’ont pas épargné mes anciens tourmenteurs : certains ont pris du ventre, d’autres ont perdu leurs cheveux, des dents sont tombées, des rides sont apparues.

Et puis, surtout, les plus virulents de ces acharnés ont souffert d’affections bizarres après une grippe bénigne ou une crise de lumbago ou une piqûre d’insecte. Il leur a fallu beaucoup plus de temps que prévu pour se rétablir, pâtissant de langueurs étranges, d’effets secondaires inattendus, de douleurs intempestives.

Je m’occupe toujours des préparations magistrales dans l’arrière boutique.

Moche, con, cocu, d’accord ! Mais faudra voir dorénavant à ne plus me marcher sur le pied…

 

 




Yvonne Oter
, née à Liège, en Belgique, je partage dorénavant ma vie entre mon pays d'origine et le Lot, mon pays "coup de cœur". Épouse, mère et grand-mère, je trouve toujours un peu de temps pour m'adonner à mon passe-temps de prédilection depuis toujours : l'écriture. "Le Galopant" est mon premier ouvrage long.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Bal des 500
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commentaires

jack 17/10/2009 09:41


Yvonne, tu m'as encore bien fait rigoler. Et puis à moi aussi ça me donne des idées. Un grand merci !


claude 17/10/2009 07:38


Excellente façon de partir du bon pied en lisant votre délicieuse nouvelle.


ANNA 17/10/2009 06:41


Ah ! revoilà Yvonne. Quel bonheur. Encore Bravo pour cette belle histoire qui m'a fait passer un bon moment. PS. Moi aussi j'ai adoré ton galopant.


ginette 16/10/2009 12:08


Bravo Yvonne! Moi qui prends tout au pied de la lettre j'ai commencé ce matin même à faire des petits rajouts pour certains patients dans les préparations que je prépare dans l'officine
où je travaille; et je me régale d'avance.Merci pour le tuyau 


Sylvie 16/10/2009 11:04


Bravo et merci Yvonne pour cette nouvelle écrite le pied dans le nez !

J'ai bien pris mon pied à sa lecture !