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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 13:35

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Bonne nouvelle pour les amateurs d'arts ménagers : Yvonne Oter nous revient avec six nouveaux épisodes de "La Femme Popote".

Mauvaise nouvelle pour tout le monde : Madame nous fait savoir qu'elle pense en rester là sur le sujet.

 

 

13. L’araignée.

Petite, presque incolore et transparente, l’araignée tisse avec application, suivant les trames millénaires inscrites dans ses gènes. Elle s’est trouvé un coin bien tranquille, haut sous le plafond, pour ne pas être dérangée dans sa tâche. Et elle y déroule le fil de son piège mortel. Un coup à gauche, un coup à droite. Un coup en haut, un coup en bas. L’ouvrage prend forme et volume. Et commence à prendre vies : déjà deux mouchettes insouciantes se sont laissé engluer dans les fils à peine tissés.

Satisfaite de voir son garde-manger se garnir, l’araignée n’en continue pas moins son labeur avec acharnement. C’est qu’il s’agit de renforcer l’ouvrage, si elle veut y piéger de plus gros insectes, bien gras, tendres et savoureux. Elle en salive d’avance et se hâte de terminer sa toile.

Hélas ! Comme bien souvent, l’araignée propose et les dieux disposent. Une des Parques qui passait par là avisa la malheureuse et décida de trancher net le fil de son existence. Clac !

En repliant la tête de loup télescopique, je chantonne. Encore une p… de s…. de toile d’araignée débusquée ! C’est tous les jours qu’il faut être vigilante en cette saison !

 

14. Le frigo.

Le frigo est mal à l’aise. Il se sent sale. Pourtant, il luit et resplendit de toute sa blancheur soigneusement entretenue. Mais lui, il sait qu’il n’est pas propre partout.

Le frigo est dos au mur, ce qui est logique et bien pratique pour voir tout ce qui se passe dans la cuisine. Mais offre le gros inconvénient de cacher ses arrières. Qui échappent alors aux entretiens courants.

Pourtant, qu’il aime ça, quand on le gratouille, le chatouille, le papouille dans le dos ! Quand le crissement de l’éponge à récurer le parcourt du haut de l’échine jusqu’en bas, il frémit d’aise. Et quand l’eau tiède savonneuse le rince de toutes ses impuretés, il ne se sent plus de bonheur. Cette douce chaleur le venge de tout le froid sciemment entretenu dans son intérieur.

Aujourd’hui est le grand jour, il l’a compris. Il a été tiré vers le milieu de la pièce, a vu arriver le seau et la brosse, a senti les prémices du grand bain de dos avec excitation et impatience.

" Mais, non ! Ce n’est pas vrai ! Il faut me débrancher avant de mettre de l’eau ! Houhou ! Au secours ! Enlevez la prise électrique ! "

Merde, merde, merde ! Voilà le troisième frigo que je bousille en dix ans ! Et j’ai failli me faire court juter par les étincelles ! Ca aurait peut-être mieux valu, car qu’est-ce que je vais entendre ce soir quand ma douce moitié va rentrer…

 

15. Le tuyau.

Le tuyau d’arrosage est un grand paresseux. C’est pour cela qu’il adore l’hiver, saison où il a très peu de chance d’être dérangé. Il se love et s’enroule dans l’oisiveté et finit par s’endormir béatement, d’un sommeil sans rêves ni cauchemars. Jusqu’au printemps suivant où il lui faudra, bien malgré lui, reprendre du service.

Cette année, l’hiver a été long, rude et froid. Des gelées persistantes ont retardé la reprise des activités au jardin. Et le tuyau d’arrosage a bénéficié de plusieurs semaines de repos supplémentaires. Aussi, est-il bien engourdi lorsqu’il est sorti pour la première fois de sa torpeur. Sans qu’on lui laisse le temps de récupérer un peu de lucidité, il est de suite mis au travail. Sans soucis de ses raideurs. Sans se préoccuper des rhumatismes qui le taraudent vu son grand âge. Sans ménagements.

Alors, il craque, au propre comme au figuré. Il demandait juste un peu d’égards, lui, un peu de douceur. Il n’ose même pas prononcer le mot tendresse, il ne sait pas ce que c’est. Il craque. Et un gros jet d’eau fuse impromptu de la déchirure de sa peau malmenée.

Me voilà trempée, maintenant ! La faute à ce laid vieux tuyau tout décoloré ! Bon, je vais me changer pour aller en acheter un nouveau. Mes semis de petits pois ont tellement besoin d’eau…

 

16. Le melon.

Le melon souffre sous la chaleur du mois de juin. Disposé avec harmonie parmi ses congénères, il offre aux chalands du marché dominical sa bonne bouille de fruit sain élevé avec amour. Et il attire l’attention des acheteurs potentiels, à un point tel que chacun veut le prendre en main et éprouver sa capacité à prendre place au repas de midi. C’est pour cela qu’il souffre.

On le soupèse, allant jusqu’à le faire sauter dans la paume. On lui enfonce un doigt inquisiteur dans toutes ses parties. Il a même senti un ongle pointu, peint d’un rouge agressif, lui entailler la peau. Oh, les mauvaises gens, qui ne savent pas reconnaître comme il se doit un beau fruit mûr, digne de figurer à leur menu !

Celle-ci lui semble moins sauvage, plus connaisseuse. Elle le saisit délicatement, le retourne la queue vers le bas et lui sent avec satisfaction le fondement. Avec son nez, pas avec ses doigts. Oui, oui, Madame, c’est comme cela qu’il faut faire ! C’est ainsi qu’on reconnaît un melon de qualité, qu’on juge de sa maturité et de son état de fraîcheur. Il est tout heureux de se retrouver dans le cabas d’une cliente d’aussi belle tenue morale.

" Bon, du Porto, il m’en reste. Du jambon du pays aussi. Je la tiens, mon entrée ! "

 

17. La roulette.

La roulette avant droite du caddie est une rebelle. Une contestataire. Une anarchiste. Un suppôt de Satan, disent les clientes du supermarché. Elle ne peut supporter de suivre aveuglément les mouvements bien coordonnés de ses trois compagnes de galère. Les arrêts, les brusques départs, les attentes, les accélérations, les chocs contre les rayons, le poids des victuailles qui viennent lester le caddie au fil des achats lui sont insupportables.

Alors, elle grince des dents, essaye de se défiler en faisant quelques mouvements de protestation, se roule vers l’arrière au moment de redémarrer, tourne follement dans les lignes droites. Coince dans les virages souvent mal négociés. Elle se rend ainsi tellement invivable qu’il n’est pas rare de la retrouver abandonnée au milieu d’une allée, la cliente ayant rendu les armes face à une telle mauvaise volonté.

Jusqu’au jour où elle reçut un tel coup de pied qu’elle s’en sentit toute chamboulée. Ses velléités d’indépendance cédèrent devant l’autorité qui émanait de ce pied violent, mais ferme dans sa volonté de mâter les récalcitrants. Retournant à une docilité temporaire, elle se tint coite pendant toute la durée des achats dirigés par le pied.

J’aime beaucoup la musique douce diffusée dans les grandes surfaces. Elle m’aide à faire les courses avec plus de sérénité.

 

18. La cire.

La cire, dans l’immensité de son orgueil, veut être traitée avec égard et componction. Pieusement, religieusement, sans écart de conduite inopportun. Fruit du long travail de mille ouvrières ailées et zélées, elle attend dévouement, adoration et traitement de faveur lorsqu’elle est utilisée à des travaux ménagers. Elle aimerait entendre une prière fervente avant l’ouverture du couvercle de son tabernacle. Il lui plairait que ce cérémonial s’accompagne de chants, de psaumes, d’incantations rendant grâce à sa grandeur et à son importance. Une petite génuflexion serait même la bienvenue.

Aussi, à chaque fois, elle reçoit un choc lorsqu’elle voit s’approcher de sa surface vierge, un infâme chiffon graisseux, maculé de toutes les saletés récoltées lors des précédents usages. Une honte, un sacrilège, une offense si grave qu’il lui faudra des mois pour se remettre de l’outrage. Il n’y a plus de respect, ma pauvre dame ! Les traditions se perdent ! Où allons-nous ?

Je me lave soigneusement les mains, car je hais l’odeur de la cire qui les imprègne. Elle me donne mal au cœur.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

ysiad 21/09/2010 12:16



Tous ces textes sont très justes pour la ménagère nulle que je suis. Ce n'est pas ma faute, c'est le ménage qui ne m'aime pas. Dès que l'évier me voit arriver avec la Javel, il se bouche. Dès que
mon fils me voit arriver avec mes gants de caoutchouc, il se marre. Ca m'énerve. J'ai découvert tout de même le "swift", c'est une lingette imbibée de je ne sais quoi (ou d'un je ne sais quoi
plutôt) qui rend nickel toutes les surfaces.


Bon. Je vais aller faire ma pub ailleurs. Bonne journée à toutes et tous et bien le bonjour chez vous.



sylvette leonie 18/09/2010 11:45



Merci Yvonne, à la lecture de ces textes délectables, je me sens comprise, aidée, reconnue...Comme si une de mes soeurs en popoterie avait trouvé les mots pour le dire Y aura-t-il une édition papier de ces délicieux popotages?



danielle 17/09/2010 09:55



C'est vraiment dommage que popote baisse les bras! Je m'y retrouvais bien dans ses anecdotes ménagères  pleines d'humour!



Jean-Pierre 15/09/2010 09:08



Il semblerait,Yvonne,  que dans le Lot, les petites misères journalières s'accumulent, sauf pour le melon, malgré les pépins à l'intérieur...Si je puis me permettre un petit
conseil concernant le tuyau d'arrosage, la prudence exige de rentrer celui-ci à la fin de l'automne, après avoir en avoir retiré l'eau à l'intérieur.Sans cela au printemps, bonjour la mauvaise
surprise! A moins que ta région soit une terre de soleil permanent.C'est sympa ces petites nouvelles qui traitent de la vie de tous les jours.J'attends les suivantes. J'espère que tes
vacances ont été bonnes. J'ai peut-être mal lu, mais il me semble que le porto et le jambon attendent un visiteur. Dois-je t'envoyer, pour être celui-ci, un CV de bonne conduite?


 


 


 



Lastrega 14/09/2010 07:58



A l'instar de Jean de La Fontaine qui, dans ses fables, représentait le plus souvent les hommes par des animaux, l'art de conter de notre petite Belge du Lot est sensible dans la façon dont elle
présente et fait parler ses "personnages", faits d'un mélange bizarre d'éléments disparates.


Tout est parfait -et le mot n'est pas trop fort- dans ces "arts ménagers" au ton à la fois empreint de lyrisme et de cynisme. Par-delà un regard incisif et dénué parfois de complaisance, yvonne
expose les traits les plus expressifs de ses protagonistes et leurs émotions.


Dommage que cet admirable divertissement se termine déjà...