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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 12:03

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Depuis quelques jours le barman est en ballade par monts et par vaux, tantôt proche, tantôt lointain parfois dans les airs, souvent sur les rails. En attendant un prochain Transit et une nouvelle Histoire d’eau, je vous convie à une épopée maritime extraite du recueil " Nouvelles paranoïaques " de  Gilbert Marquès.

 

L’Île du marin

 

- A quoi penserais-tu si moi, irréductible marin, j’évoquais une île ?

- Il viendrait à l’esprit de l’indécrottable terrien que je suis les habituelles images d’Epinal attachées à ces bouts de terre entourés d’eau. D’abord, et par analogie avec ton métier, je songerai évidemment à l’histoire de Robinson Crusoé. Ensuite, je rêverai sans doute de ces îles idylliques vantées par les dépliants touristiques. Je me remémorerai enfin celles qui attisent ma curiosité, l’Ile de Pâques ou les Galápagos.

Ma réponse te convient-elle ?

 

Les deux hommes, deux vieux copains assis dans la salle presque déserte d’un modeste café du front de mer, jouent, chaque fois qu’ils se retrouvent, à ce jeu des questions-réponses. Ils se voient peu mais au cours de ces retrouvailles épisodiques, le Marin raconte ses voyages. Son ami, surnommé le Solitaire, écoute puis retranscrit ses aventures pour la postérité.

Selon son habitude, le Marin attend un long moment pour divulguer le fond de sa pensée. Il tire sur son brûle-gueule en regardant, les yeux mi-clos, les volutes de fumée grise s’étirer vers les poutres du plafond. Entre deux bouffées, il lâche :

- Non, ta réponse m’agace. Elle ne veut rien dire.

Pas de colère dans le ton de cette voix brumeuse, seulement une pointe de déception.

- Que veux-tu que je te dise d’autre ? Une île, si vaste soit-elle, correspond pour moi à une sorte de phobie. Je n’ai pas vraiment peur de l’eau mais tu sais que je n’aime pas naviguer au-delà de certaines limites. Il faut toujours que mon regard puisse avoir la ligne côtière en point de mire sans quoi je me sens mal à l’aise. Contrairement à toi, je ne maîtrise pas cet élément.

N’oublie pas que je suis un homme de l’intérieur des terres qui préfère les montagnes. Certes, j’apprécie d’observer les vagues mais pas de les affronter. Devoir vivre sur une île serait un véritable cauchemar peut-être pire même que d’être enfermé dans une cellule de prison !

- Je sais tout ça, concède le Marin en balayant de la main les certitudes du Solitaire, mais je t’aurais cru capable d’un peu plus de curiosité sinon d’imagination. Après tout, c’est ton boulot, non ?

- Facile à dire ! Je parle, en général, de ce que je connais au moins un peu ou bien je m’inspire de ce que tu me racontes. Les îles ne m’ont jamais beaucoup intéressé.

- Tu ne consentirais donc pas à t’isoler sur une ? Paradoxal pour un solitaire…

- Sans obligation impérieuse, certainement pas !

 

Le Solitaire s’indigne presque de pareille supposition. Evidemment, si la folie lui prenait de monter sur un bateau et que celui-ci, par malheur, sombre au large, il se réfugierait volontiers sur la première terre venue mais aucune obligation ne lui étant faite de naviguer, il préfère rester à quai. L’éventualité de devoir voguer et d’être entouré d’eau sans autre relief à l’horizon que celui des vagues ne l’a jamais séduit. Il veut bien croire au plaisir de certains passionnés et, avec un effort, il peut même les comprendre mais il n’a jamais éprouvé l’envie de le partager.

 

Le voyant plongé dans ses réflexions, le Marin le houspille :

- Avoue donc franchement que tu as la trouille !

- Peut-être, répond-il, songeur, mais une chose est sûre, pour voyager, je préfère l’avion au bateau.

- C’est pourquoi tu limites tes rares sorties en mer au cabotage mais le problème n’est pas là. Je te parlais des îles et curieux comme tu l’es, j’ai toujours été étonné que tu n’aies jamais tenté l’aventure au moins une fois, ne serait-ce que pour savoir.

- ça viendra peut-être un jour si je décide de me suicider. Pour l’instant, je tiens encore à la vie !

- Dis pas d’ânerie et laisse-moi éveiller cette envie.

- Où veux-tu en venir ?

- A rien sinon à parfaire ton éducation afin que tu acceptes d’embarquer avec moi pour découvrir enfin par toi-même ce que je te raconte depuis des lustres.

- Rien que ça ? T’écouter me suffit amplement…

- Alors, écoute-moi une fois encore !

 

Dans la pénombre du petit café, la voix du Marin se met à résonner différemment. Dehors, le ciel gris essaie vainement de déteindre sur les vaguelettes verdâtres léchant la plage déserte. Pas un promeneur, juste un pêcheur, au loin, se battant contre le vent pour lancer ses lignes. Il fait déjà gros temps. Demain, la tempête sévira.

Le Solitaire, loin de ses terres, s’abîme dans le récit de son ami le Marin.

 

C’était il y a quelques années en arrière, lorsque j’ai quitté mon travail de pêcheur pour tenter l’aventure de la navigation à mon compte. Le temps, au port, se tenait au beau depuis plusieurs semaines et je n’avais qu’une envie, partir loin de cette foule envahissant le village et les plages. Malgré la chaleur, je m’affairais à préparer le bateau pour un hypothétique départ mais sans projet précis en tête. Je voulais seulement partir et je restais sourd aux protestations de la famille qui se satisfaisait de l’argent ramassé à balader quotidiennement des touristes parce que j’étais tous les soirs à la maison. Je n’avais jamais envisagé cette situation autrement que sous un aspect provisoire mais pour pouvoir appareiller, je devais impérativement trouver une bonne raison. Pêcher ou bien transporter une cargaison quelque part à l’autre bout du globe ? Je n’en savais foutre rien et je m’en foutais.

J’obéissais seulement à une impulsion.

 

Je parvenais tout de même à me raisonner en continuant mon job saisonnier pour assurer la pitance quotidienne mais, en même temps, je me renseignais pour trouver un vrai motif de lever l’ancre. Le hasard, comme souvent, m’offrit ce que j’attendais. Un jour que je traînais à la capitainerie, je rencontrai un type représentant une quelconque administration. Il cherchait à affréter un petit navire pour convoyer du matériel scientifique destiné à une mission qui bossait sur le cercle polaire. Ce chargement, précieux mais peu encombrant, convenait parfaitement aux capacités de mon bateau et l’affaire fut conclue.

 

La traversée, relativement longue mais grassement payée, promettait d’assouvir mon besoin de solitude et ça, plus que tout le reste, me décida. Le chèque eut aussi l’avantage d’empêcher les reproches de ma femme à qui je n’avais parlé de rien. Elle n’eut pas le temps de protester, j’avais déjà pris la fuite, heureux comme une mouette.

Et me voilà parti à l’aventure vers les mers froides ! A quelques encablures du port, alors que je n’apercevais presque plus la côte, je ressentis une immense sensation de liberté. Un peu enivré par l’air du large, je n’éprouvais aucune crainte à effectuer ce lointain voyage. Je me sentais prêt à tout et j’avais confiance dans mon bateau. Entretenu comme un bijou, il naviguait parfaitement par tous les temps. Plusieurs tours du monde me l’avaient prouvé depuis longtemps. Malgré son âge, il subissait avec succès les contrôles réguliers des autorités maritimes et, au fil des années, je l’avais équipé de tout un arsenal électronique sophistiqué qui me rassurait.

 

Cette fois, je me réjouissais de n’avoir pas eu besoin d’un équipage. Je ne fus cependant vraiment tranquille que lorsque j’eus pour seul compagnon le silence seulement troublé par le clapotis des vagues contre la coque. Totalement serein, j’avais largement le temps pour rallier mon point de rendez-vous.

 

Tout au long de l’aller, un vent favorable souffla suffisamment pour me permettre de conserver le cap en maintenant une vitesse raisonnable. Je n’eus pas une seule fois à louvoyer pour trouver la bonne brise et moins encore à enclencher les moteurs pour sortir d’un calme plat. Les voiles restaient bien gonflées de sorte que je mis à peine plus d’un mois pour arriver à destination alors que j’en avais prévu deux. J’avais craint un moment de rencontrer des difficultés en abordant les mers arctiques, à cause des glaces, mais l’été s’était aussi montré clément en cette région et la route était dégagée. En avance sur mes prévisions, le déchargement eut lieu plus tôt que convenu. Après quelques jours sans histoire passés sur la banquise avec les gars venus chercher la cargaison, je repris, sans hâte, le chemin du retour.

 

Mes seuls contacts avec le monde prétendument civilisé passaient le plus souvent par la radio. Les émissions, brèves, se bornaient à des échanges banaux au cours desquels nous potinions un peu. Tout se déroulant bien, il n’y avait pas lieu d’épuiser inutilement les batteries.

 

Puisque j’avais du temps devant moi, je décidai de faire l’école buissonnière. La cale vide, je filais encore plus vite qu’à l’aller. Je me déroutais pour me diriger vers une zone de pêche peu fréquentée où j’allais parfois. J’avais l’espoir de pouvoir charger une variété rare de poissons se vendant bien à la criée. J’avais toujours en stock du sel et aussi un grand congélateur prêt à l’emploi pour le conserver.

Renseignements pris sur la météo, je choisis de mouiller dans un endroit difficilement accessible où je serai probablement seul. Le coin s’avérait assez dangereux. Les courants s’y montraient capricieux entre des récifs qui avaient éventré beaucoup d’embarcations dont les équipages avaient disparu. A vrai dire, cette partie de la planète avait acquis une sale réputation et elle était redoutée par tous les navigateurs, y compris les plus hardis ou les plus expérimentés. Comme le Cap Horn ou Le Triangle des Bermudes, c’était un endroit mythique entouré de mystères suscitant la superstition et donnant naissance à de nombreuses légendes. Même si je ne suis pas spécialement téméraire, toutes ces histoires de bonne femme ne m’ont jamais effrayé mais, par précaution, je pris soin de transmettre soigneusement ma position aux autorités.

Je connaissais toutes les passes mais, avant de m’engager, je pris le temps de charger toutes les cartes détaillant le secteur. Je les étudiais attentivement tout en vérifiant, une nouvelle fois, le bon fonctionnement de tout le matériel électronique. Ordinateur, GPS, scanner, radar, sonde et tout le toutim branché, je carguais les voiles et lançais les moteurs au ralenti. Lentement, je progressais dans les chenaux, les yeux rivés sur les écrans et les mains solidement amarrées au gouvernail. Je connais mon bateau par chœur et sais comment il réagit à la moindre sollicitation. Lui et moi ne faisions qu’un et même si le brouillard s’invita à la fête, je pus atteindre le point fixé sans encombre après un louvoiement de plusieurs heures qui me laissa sur les rotules. Je pouvais maintenant me restaurer et me reposer un peu, tranquille puisque je n’avais entendu aucun raclement sinistre ou ressenti de choc susceptible de me faire craindre une avarie. Je coupais les moteurs et à leur doux ronronnement succéda un silence pesant et ouaté. Dehors, la mélasse était tellement épaisse que du cockpit, je devinais à peine la proue.

 

Voilà longtemps que je n’étais pas venu dans cette partie de l’Atlantique dont je croyais connaître le décor. Si je m’en référais à mes souvenirs, je devais redécouvrir, au petit matin et pour peu que la brume consentit à se dissiper, une surface parsemée de rocailles plus ou moins imposantes, polies par le ressac et couvertes de lichens.

Après une nuit d’un sommeil lourd, je m’éveillais en espérant pouvoir pêcher. Un froid vif me saisit lorsque je sortis de la cabine. Le vent du Nord soufflait en rafales, purgeant le ciel de toute nuée. Encore ensommeillé, je ne prêtais guère attention à ce qui m’environnait mais au moment de mettre les cannes en position, stupeur ! Des rochers auxquels je m’attendais, point ! Plus aucun. Des récifs ? Plus une trace. Les avait remplacé une île de quelques centaines de mètres carrés sur laquelle poussait une végétation brouillonne surgie du néant. Quelques jeunes arbres, encore grêles, résistaient tant bien que mal au vent. Croyant rêver, j’avançais sur le pont, ébahi par cette découverte que rien ne signalait encore, pas même les instruments les plus perfectionnés. Parvenu à l’avant du bateau, je constatais avec consternation que seulement quelques mètres me séparaient de l’embryon de côte qui se formait. J’en eux rétrospectivement des sueurs froides. Rien ne m’avait prévenu que j’avais risqué m’échouer ou bien je n'avais pas remarqué les signalements du radar.

Pendant un moment, je crus m’être trompé mais recalculant ma position, j’acquis rapidement la conviction d’être au bon endroit. Je pris alors le parti d’examiner cette nouvelle île mais malgré les jumelles, je ne pus voir ni les extrémités ni la côte opposée. Avant de me lancer dans une exploration plus approfondie de ce nouveau territoire que je supposais vierge, je revins de mon étonnement pour en signaler l’apparition aux autorités maritimes. J’eus beaucoup de mal à convaincre l’opérateur radio de la réalité de ma découverte. Il prétendit soit que la solitude m’avait tapé sur le système, soit que j’avais bu un coup de trop. Il poussa le bouchon jusqu’à me prendre pour un touareg en plein désert victime de mirages. Excédé, je lui dis envoyer les preuves et coupais la communication. Un peu plus tard, l’officier de permanence accusa réception des premières photos et des relevés topographiques sommaires que j’avais faits en hâte. Il avait évidemment vérifié mes allégations au moyen d’images satellites mais si elles prouvaient ma bonne foi, elles demeuraient imprécises. Il me pria donc de rester sur zone pour attendre une équipe océanographique qu’il dépêchait en urgence pour compléter mon travail préliminaire. Toutefois, le vaisseau ne pouvant pas me rejoindre avant plusieurs jours, dès le lendemain des avions tourneraient quotidiennement. Ma coopération acquise, la conversation prit fin. Comme promis, les appareils remplirent leur mystérieuse mission mais j’attendis le navire plus d’un mois.

 

Lors de nos habituels échanges radios, je reçus les félicitations des uns et des autres. Au début pourtant, tous m’avaient pris pour un dingue parce que personne ne comprenait pourquoi les satellites n’avaient jamais mentionné le surgissement de cette île. J’avançais l’hypothèse que n’étant pas une zone stratégique, ce n’était peut-être pas les machines qui n’avaient pas fait leur boulot mais les hommes qui n’y avaient pas prêté attention. Qui pouvait être intéressé par un tas de cailloux ?

Comme tous, je me posais des questions mais je n’avais pas les connaissances suffisantes pour y répondre. Il me fallait patienter pour en apprendre davantage. Pour m’y aider, je me fixai un emploi du temps simple. Le matin, j’explorerai l’île. L’après-midi, je pêcherai. Après le souper, je tiendrai mon journal de bord, mettrai mes notes à jour et enverrai le tout par Internet aux autorités et chez moi.

 

En fait, j’ai arpenté ce bout de terre dans tous les sens, estimant sa superficie au pif. Faut surtout pas croire que mon île était paradisiaque. Elle était plutôt tristounette. Presque partout, une pierre noire d’aspect volcanique affleurait à peine au-dessus des flots. Le sol était parsemé de failles profondes, apparemment dangereuses, remplies d’eau claire, presque limpide. Par curiosité, je l’ai goûtée. Elle n’était pas salée mais dégageait une odeur assez prononcée de soufre. Selon les endroits, certaines sources dégageaient aussi une chaleur plus ou moins intense.

Ces détails m’intriguaient comme m’interpellait la végétation qui gagnait du terrain de jour en jour. Je n’avais jamais vu pareilles plantes aux feuilles rondes et un peu grasses comme celles des cactées. Munies d’épines impressionnantes au bout desquelles suintait une goutte de liquide opaque, je me gardais de les approcher de trop près comme j’évitais de humer le parfum envoûtant des grosses fleurs roses ou jaunes qui les ornaient. Cette île se transformait progressivement en un jardin extraordinaire. Les quelques arbres qui se développaient ressemblaient à des acacias ; mêmes fleurs blanches, même feuillage. Je me demandais comment cette flore bizarre, qui s’étendait à une vitesse vertigineuse, parvenait à se nourrir. Pas de terre ! Pas un grain de sable ! Les racines s’enfonçaient dans la moindre anfractuosité de la rocaille et, en à peine quelques heures, un modeste brin d’herbe se transformait en buisson. Pour pouvoir prouver cette fantastique évolution, je fixais des repères et chaque jour, j’enregistrais un bout de film. Au cours de mes pérégrinations, je ne pus cependant déceler la présence d’une quelconque faune. J’eus beau fouiller, pas un insecte, pas un oiseau.

Finalement, faire le tour complet de l’île et la sillonner dans tous les azimuts me prit du temps. Les pièges naturels ne manquaient pas et j’avais besoin de toute ma lucidité au cours de ces explorations. Chaque jour davantage, elles me prenaient plus d’heures que prévues. J’en retirais la désagréable impression que de jour en jour, l’île s’étendait et s’élevait hors de l’eau tant et si bien que je dus changer de mouillage deux ou trois fois. Cette émergence se produisait doucement, sans secousse ni séisme, sans le plus infime tremblement mais avec une régularité de métronome. Ce que je prenais pour une illusion me fut confirmé par les observateurs aériens qui me conseillèrent la prudence parce qu’ils craignaient une éruption volcanique beaucoup plus violente. Je redoublais donc de vigilance, prêt à appareiller à la moindre alerte. Depuis que j’étais là et que les rotations quotidiennes se succédaient, l’île s’était bel et bien étendue de plusieurs dizaines de mètres et un certain relief commençait à se dessiner. Ainsi, au sud, un début de plage en pente douce se formait alors qu’au nord se dressait déjà une falaise creusée de trous qui deviendraient, plus tard, un réseau de grottes. Assister à pareil phénomène était fascinant. Je pouvais me croire spectateur de la création du monde.

 

Je n’étais cependant pas au bout de mes surprises car le fruit de mes pêches se révéla encore plus fantastique. Lors de mes précédentes escales, je ramenais essentiellement des poissons de roches, une variété de rascasse rare à la chair très fine particulièrement prisée des gourmets. Elles se vendaient à un prix tellement prohibitif que j’avais fini par devenir un des spécialistes de cette pêche relativement dangereuse tant à cause des difficultés d’abordage du seul endroit où elles vivaient que de la bête elle-même, particulièrement venimeuse.

Cette fois, rien de semblable. Mes premières prises consistèrent en diverses espèces de poissons tropicaux aux couleurs chatoyantes mais sans intérêt culinaire. Déçu, je m’obstinais mais, jour après jour, le résultat restait le même. Alors, je tentais d’aller beaucoup plus profond avec un filet que je remontais chargés de bestioles pour le moins extraordinaires. Moches à faire peur pour la plupart, pires que les lottes auxquelles les poissonniers coupaient les têtes avant de les exposer sur leur étal afin de ne pas effrayer les clients. Je n’avais encore jamais rien vu de tel. Je me documentais mais pas plus les quelques livres que j’avais à bord qu’Internet ne purent m’apporter d’information fiable. Aucune ressemblance avec des espèces connues ou approchantes.

Prudent, je conservais ces spécimens sans y goûter faute de savoir si leur chair était comestible. Il y en avait de tous les acabits mais une majorité était serpentiforme, avec des gueules impressionnantes aux mâchoires garnies de dents acérées. Presque toutes les prises pesaient plusieurs kilos.

Plus je laissais le filet descendre profond, plus je ramenais de nouveaux monstres, de plus en plus gros et de plus en plus laids. Agressifs bien que dépourvus d’œil, ils s’avéraient difficiles à tuer. Malgré les mailles en fil d’acier, le filet souffrait de cette pêche inhabituelle tant et si bien qu’il devint pratiquement inutilisable. Je tentais néanmoins une dernière expérience en le larguant à bout de filin. Après quelques heures d’attente, je mis le moteur du treuil en marche pour le remonter. Le bateau fut alors agité de violents soubresauts. Il se cabra à plusieurs reprises, la poupe flirtant avec la mer au point d’embarquer des paquets d’eau. Bien que peinant, le treuil enroulait le filin sans discontinuer. Je m’en désintéressais pour surveiller la gîte du bateau, déterminé à cisailler le câble si nécessaire. Je préférais perdre le filet déjà plus ou moins foutu que de sombrer. J’ignore combien de temps dura cet affrontement mais il me sembla ne devoir jamais finir. Je commençais à m’inquiéter sérieusement lorsque sur le plat-bord apparut un tentacule gros comme ma cuisse. L’enroulement terminé, le filet se balançait en l’air, emprisonnant un animal énorme tenant à la fois du poulpe et de la pieuvre. La bête se débattait, lançant ses membres puissants dans tous les sens, essayant de s’accrocher ici ou là pour se délivrer. Impossible de m’approcher sans risquer d’être attrapé. N’ayant pas d’arme de gros calibre, je ne pouvais pas l’achever. Je pris le parti de la laisser pendue. Elle finirait bien par mourir étouffée comme tous les poissons laissés à l’air libre. Je n’aimais pas agir de cette façon mais je n’avais pas le choix. Contrairement à ce que j’avais cru, l’agonie ne dura pas. Je m’en réjouis car le bateau tanguait dangereusement.

 

Quelques heures à peine après cet événement et alors que je dormais, recru de fatigue, des pas résonnèrent sur le pont. Ils me réveillèrent. Je sortis précautionneusement, pistolet au poing. Pas de pirate ! Seulement un officier de marine. Le vaisseau attendu venait d’arriver, enfin ! J’en fus secrètement soulagé car je commençais à éprouver une certaine appréhension. N’eût été la promesse de rester sur place, j’aurais volontiers vogué vers d’autres cieux.

Le bateau militaire avait mouillé à quelques encablures de l’île, accompagné par une autre embarcation appartenant à une compagnie privée. Le jeune commandant, dès le jour venu, me conseilla de me poster près d’eux tant l’île s’étendait rapidement. Je n’eus pas besoin qu’il me le répétât. Au petit matin, je fis demi-tour et m’éloignais de cet enfer dont la perspective, de loin, était différente. Ce qui m’était apparu comme un jouet au milieu de l’océan prenait maintenant des allures véritablement menaçantes.

Quelques jours suffirent aux scientifiques venus en renfort pour examiner les informations que j’avais réunies, Les poissons furent disséqués, analysés, leurs variétés répertoriées. Nous en goûtâmes même quelques-uns, aussi succulents qu’ils étaient hideux. Des spécialistes en diverses matières sillonnèrent l’île et ses abords. Des plongeurs explorèrent les fonds marins avec un bathyscaphe et un petit sous-marin. Ils m’expliquèrent que ce phénomène géologique soudain n’était pas spécialement rare. Généralement, il trouvait son origine quelque part dans les abysses. Dans ce milieu là, quasiment insondable, la croûte terrestre bougeait sans cesse. Il était donc probable qu’une éruption volcanique de très forte magnitude poussait les fonds marins vers la surface d’où l’émergence de cette île qui n’était, autrefois, qu’un labyrinthe de récifs et l’apparition de ces étranges poissons fuyant le cataclysme. Toutes ces hypothèses se vérifièrent peu à peu. Un seul détail troublait ce beau monde : il n’y avait pas eu de grand fracas et l’île continuait à émerger comme si elle était mue par une force régulière alors qu'à terre aucun sismographe ne signalait d'anomalie.

 

Maintenant, l’endroit me pesait vraiment. Je n’avais qu’une envie, reprendre la mer pour rentrer chez moi. Permission m’en fut donnée à condition de garder le secret jusqu’à ce que l’annonce devint officielle. Je promis tout ce qu’ils voulurent et j’appareillais. Je revins finalement au port, plutôt dépité de n’avoir pas à vider ma cale d’une précieuse cargaison mais la perception du solde de ma première mission me rasséréna. Je repris mes occupations habituelles dans l’attente d’une nouvelle occasion de partir.

 

Des mois s’écoulèrent sans avoir de nouvelles de l’île. Je n’avais pas oublié mon aventure mais je l’avais remisée dans un coin de ma mémoire comme un fabuleux souvenir lorsque je reçus un courrier officiel m’invitant à une cérémonie se déroulant à Paris. La lettre émanait d’une quelconque académie sans précision sur le motif de cette convocation. Me rendre dans la capitale ne m’enchantait guère mais alors que j’allais décliner l’offre, un coup de fil me remémora toute cette histoire.

Tout avait été prévu pour ma venue et, pour tout dire, impossible de me défiler. Une voiture vint me chercher chez moi et moi, le marin, je me retrouvais dans les airs, à bord d’un hélicoptère, pas très rassuré. Le pilote me déposa tout près d’une horde de personnalités en costume d’apparat. Accueilli comme un prince, j’eus droit aux honneurs officiels et de la presse. Ce cirque dura quelques heures au cours desquelles je fus le héros de la fête. Complètement abasourdi, je repris l’hélico sans encore très bien comprendre ce qui venait de m’arriver. Je retins seulement deux choses : l’île avait été baptisée de mon nom et pour ma contribution à cette extraordinaire découverte qui aurait fait progresser les sciences, je fus amplement dédommagé. Cela seul, au fond, m’importait puisque ça me permettait de continuer mon métier en toute indépendance.

 

Le Solitaire reste un moment silencieux après que la voix du Marin eut cessé de résonner dans la salle du café maintenant complètement vide. Sentencieusement, il déclare enfin :

- Tu crois pas que ton histoire est un peu tirée par les chevaux ?

Le Marin rit.

- Je savais que tu ne me croirais pas et pourtant…

Je conçois que tu sois sceptique mais je t’ai amené tout ce qui te démontrera que je n’affabule pas. Dans le coffre de la voiture, j’ai un gros carton qui t’est destiné. Il contient mes notes, les films, le dossier de presse patiemment compilé par ma femme, les lettres officielles, les enregistrements radios, enfin, absolument tout le nécessaire pour te prouver que, quelque part au milieu de nulle part, une île a porté mon nom. En prime, je t’offre même une carte marine indiquant sa position.

Un mot encore car l’histoire n’est pas complètement terminée.

Cette île, aujourd’hui, n’existe plus. Après quelques années, elle a disparu presque aussi vite qu’elle était apparue. Il n’en reste absolument plus aucune trace, même pas un récif. J’en suis d’autant plus sûr que je suis retourné sur les lieux parce que je ne croyais pas que ce fut possible.

J’en suis encore peiné. Certes, ce n’était pas l’Atlantide mais tout de même…

 

Restait maintenant au Solitaire à immortaliser cette aventure du Marin de sa plus belle plume.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Marc Lefrançois 21/04/2010 12:15



Bravo pour ce beau texte!