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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 13:19
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Ces dernières semaines vous avez pu humer ici même le parfum du concours Calipso 2009 avec au menu quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection. Nous continuons quelques jours encore cette mise en bouche avant de vous annoncer le thème de l’édition 2010.

 

 

Je sais nager sans bouée

par Geneviève Steinling

 


Le vent souffle fort en ce mois de février. La plage est déserte. Paul s’assied sur un rocher. Ses cheveux taillés court dégagent une figure ravinée et ses yeux se dissimulent derrière une paire de lunettes cerclée d’un filet de métal argenté. Il porte un pantalon noir de coton. Ses pieds sont chaussés d’une paire de mocassin. L’homme remonte le col de sa parka et met les mains dans ses poches. Son regard est vide. Il fixe l’horizon. En bas, la mer. En haut, la pleine lune.

 

C’était ici, à Barfleur, au mois d’août, quarante ans en arrière. Il passait ses vacances dans ce village de pêcheurs sur la côte nord-est du Cotentin avec Cathy son épouse et leur fils. Gabriel fêtait ses cinq ans. Pendant que Cathy confectionnait un gâteau et préparait une petite surprise, Paul avait emmené son fils en bord de mer. Gabriel savait nager depuis peu. Ils avaient fait quelques brasses côte à côte. L’enfant était fier.

Il ne cessait de répéter : 

- Daddy Paul ! Je sais nager sans bouée.

Quand ils avaient regagné la berge, le garçon avait sorti de son sac seau, passoire, pelles, râteaux et s’était amusé à creuser un tunnel sous le sable. Il allait et venait avec son petit seau qu’il remplissait d’eau. Paul s’était allongé sur la plage et, la chaleur aidant, il s’était endormi. On supposa que l’enfant s’était aventuré trop en avant dans la mer et, qu’embourbé dans un amas de goémon, il avait perdu pied. Un pêcheur retrouva son corps lacéré par les goélands et les mouettes sur le récif de Quillebeuf.

 

Les jours, les mois, les années qui suivirent furent pour Paul et Cathy une nuit sans fin. Ni l’un, ni l’autre ne parlait de Gabriel, chacun cultivant le souvenir de l’enfant à sa manière. Institutrice en école maternelle, Cathy retrouvait un peu de son fils dans chacun des élèves de sa classe. Quant à Paul, sa culpabilité l’enferma dans un mutisme sélectif. Sous la pression de sa femme, il consulta plusieurs psychologues. Aucun ne réussit à le libérer de sa névrose. Ce n’est que plus tard, lorsque Dora vint au monde, qu’il reprit goût à la vie.

 

Ne jamais prononcer le prénom de Gabriel " était une règle à laquelle tous devaient se soumettre y compris Dora. Petite fille, elle confiait en cachette ses secrets à son frère prisonnier du cadre accroché sur le mur de la salle à manger. Plus grande, elle éprouvait toujours ce même besoin et un jour elle lui apprit qu’elle était enceinte. Elle appela le bébé, Yvan.

 

Les années passèrent. Yvan eut cinq ans et souffla sur les bougies plantées sur son gâteau d’anniversaire. Derrière lui se trouvait la photo de son oncle Gabriel au même âge. Assis en face de lui, Paul pouvait voir à quel point les deux enfants se ressemblaient. Après le Happy Birthday to You, Yvan annonça fièrement à son grand-père :

- Papy Paul, je sais nager sans bouée.

Cette phrase eut l’effet d’une bombe. Le visage de Paul blêmit, toute sensation s’effaça de son corps, il entra en transe hallucinatoire et elle lui apparut fugacement. Le vieillard poussa un gémissement juste avant de perdre connaissance. On étendit l’homme sur le sofa, on humidifia son front avec un linge mouillé, on appela un médecin.

Quand Paul revint à lui, il n’eut qu’une idée : retourner là-bas, à Barfleur. Il devait la revoir. C’était une évidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.

 

Et ce soir, Paul est sur la plage. Ses pensées circulent dans les méandres de son passé. Soudain, il sursaute. Il vient de percevoir une voix qui l’appelle :

- Daddy Paul !

C’est Gabriel. Si l’enfant est présent c’est qu’elle est là, elle aussi. Elle est donc revenue. Et paradoxalement, lui qui voulait la revoir, maintenant il veut lui échapper. Le bois ! Il y a ce petit bois, juste un peu plus loin. L’homme s’y engouffre. Il se cache. Le vent d’amont fait battre le cœur de la forêt et la pleine lune joue aux ombres chinoises avec les grands arbres noirs. L’odeur de la mer qui vient jusqu’à lui rappelle à Paul cette odeur de mort. Soudain elle est devant lui. Elle s’est matérialisée. Paul a peur. Il est vieux, faible, il ne peut la combattre. Ils sont face à face,  lui et sa Mémoire.

Paul l’examine. Son corps est caché sous une cape de flou. De l’invisible, il ne distingue que les yeux, des yeux qui l’accusent, le jugent, le blâment, le condamnent. Il tremble. Son cœur s’emballe. Elle le regarde sans concession, sans clémence. Il se jette sur elle. Il faut qu’elle disparaisse, il doit la tuer. Il ouvre ses mains. Ses phalanges se positionnent en griffes et encerclent le cou qu’il devine dans la pénombre. Le bout des doigts cherche, parcourt, voyage. L’homme invente, fantasme, visionne. Elle s’abandonne, ils ne font qu’un, reliés par le passé. Paul enfonce ses ongles dans la chair sans consistance. La profondeur de la pénétration fait naître un orgasme de douleur. L’homme pousse un hurlement, un cri de gorge. Il ne se contrôle plus. Elle, elle a les souvenirs à vif et elle a mal :

- Arrête ! Arrête !

Il comprend :

- Encore ! Encore !

Elle s’égosille :

- Stooop !

Il hurle :

- Non, encore, encore !

Paul appuie l’extrémité de ses deux pouces là où il devine la gorge flasque de sa Mémoire. Il serre de toutes ses forces. Elle ne crie plus. Il presse plus fort. L’ombre s’écroule. Le vieillard s’enfuit laissant sa Mémoire se désagréger sur le sol qui exsude. Subitement, il s’immobilise. Il se rend compte qu’elle est morte et si elle est morte ça veut dire que plus jamais il ne se souviendra de Gabriel. Le vieillard rebrousse chemin, la cherche. Elle a disparu.

La conscience de Paul se fourvoie dans l’illusion de ce qui a été et de ce qui est. Il chante :

- Je l’ai tuée-e-e, je l’ai tué, je l’ai ai tués.

Titubant comme un marin ivre, il sort du bois, longe la côte, trébuche sur les restes d’une carcasse d’un cétacé rejetés par la mer et s’effondre sur le sable.

 

 

Couché dans un lit, le regard à la limite de l’idiotie, Paul découvre les murs clairs d’une chambre d’hôpital. On lui palpe le pouls :

- Vous l’avez échappé belle ! Heureusement qu’un couple qui promenait son chien vous a repéré. Les marnages en cette période de l’année peuvent atteindre quatorze mètres surtout les nuits de pleine lune.

Paul n’écoute pas, n’écoute plus. Il fredonne :

- Je l’ai tuée-e-e, je l’ai tué, je les ai tués tous les deux.

- Qui avez-vous tués ?

Le vieil homme élude la question. Quelqu’un s’approche de lui, l’appelle  mon chéri et prétend être sa femme. Quel drôle d’idée ! Il continue de chanter. La femme sanglote doucement. Elle sort un mouchoir de sa poche, s’essuie les yeux, se mouche. L’homme la regarde étonné. Yvan entre dans la chambre, Paul le détaille. Il lui rappelle quelqu’un.

Dehors la pluie tombe. Elle martèle les vitres. Fort. Très fort. De plus en plus fort. Paul s’égare. Il entend la mer. Il n’est plus dans la chambre. Il est sur la plage à Barfleur. Gabriel nage :

- Daddy Paul ! Je sais nager sans bouée.

Le vieillard courbe la tête, pose ses mains sur son visage et sanglote comme un enfant.

Yvan s’approche :

- Ne pleure pas papy Paul, demain on ira à la piscine et je te montrerai comme je sais nager... Je sais nager sans bouée...

 

Geneviève Steinling en bref : vit dans la région parisienne. Elle écrit des pièces de théâtre pour les enfants et des nouvelles pour les adultes. Depuis un an elle s'essaye au roman. Le premier est terminé. Le second est en bonne voie.

Retrouvez l’auteure sur : http://steinlinggenevieve.site.voila.fr/

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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