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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 08:00

Grisou.jpg

 

 

J’avais huit ans.

Yvonne Oter

 

C’était il y a bien longtemps, mais les images de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, en Belgique, sont restées gravées dans un recoin noir de ma mémoire. Le 8 août 1956, 262 mineurs ne sont pas remontés vivants du puits où ils étaient descendus pour travailler à extraire le charbon. 

Petite-fille de mineur, j’étais déjà bien avertie de ce travail lourd, pénible et dangereux où tellement d’ouvriers du bassin liégeois, comme du bassin borain, avaient laissé, si pas leur vie, du moins leur santé. Mon grand-père Louis souffrait de graves problèmes respiratoires qui l’obligeaient à s’arrêter souvent quand il se déplaçait, histoire de reprendre son souffle pour continuer sa route. Souvent, je restais près de lui qui me disait « I’ m’faut pîper », c'est-à-dire reprendre haleine.

J’avais huit ans, et à l’époque, il n’y avait pas encore de télévision pour retransmettre les images de la catastrophe. Alors, nous écoutions les nouvelles à la radio, sur un vieux poste à lampes, où les infos passaient vaille que vaille au travers des grésillements de l’appareil.

Le dimanche, nous allions au cinéma du quartier où nous pouvions voir les « Actualités », en noir et blanc, entre les deux films de la séance. Ce sont ces images-là qui sont remontées  de ma mémoire lorsque j’ai appris l’accident survenu en Turquie.

Une grille. Celle par où les hommes entraient tous les matins effectuer de huit à dix heures de travail éprouvant, et ressortaient le soir sans avoir vu la lumière du jour. A cette grille, des femmes accrochées aux barreaux. Silencieuses. Des enfants pendus à leurs longues jupes ou à leurs tabliers. Sages, muets eux aussi, comme si la gravité de la situation les avait mûris d’un seul coup.

Des regards, surtout. Des yeux fixes, braqués sur les services de secours qui s’activaient autour du puits. Des yeux qui ne semblaient reprendre vie que lorsque la cage remontait à la surface les sauveteurs avec l’un ou l’autre rare rescapé. Alors, les yeux se braquaient sur les visages noirs de houille pour tenter d’y retrouver des traits aimés. « Est-ce mon mari ? Mon fils ? Mon compagnon ? Mon voisin ? ». Puis l’agitation et l’espoir retombaient. Mais les femmes restaient là, accrochées à cette grille noire, comme elles s’accrochaient à leur espoir de revoir leurs hommes vivants. Belges et Italiennes d’origine soudées dans leur malheur partagé.

Et au-dessus planait la silhouette de la Belle Fleur qui, malgré son nom poétique, me faisait penser à une sombre potence.

 

Brève, 14 mai 2014

Turquie : 274 personnes ont péri dans l'explosion d'une mine de charbon, et 120 mineurs sont toujours coincés sous terre.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Brèves revisitées
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commentaires

Liliane 18/05/2014 08:47


Quand se préoccupera-t-on de la sécurité, ici comme ailleurs!? Poignant !

Lza 17/05/2014 10:22


Même ceux qui, comme moi, n'avaient pas d'attaches avec les mineurs, ont été frappés par les nouvelles des catastrophes minières. Pour moi, il y a eu le film "Qu'elle était verte ma vallée" qui
se passe au pays de Galles, et la lecture de "Sans famille", d'Hector Malot, qui décrit de manière très réaliste une catastrophe de ce genre.