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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 13:48

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L'homme s'en est allé. Il n'était pas de ceux qui se résignent dans l'adversité et il aura vécu comme il l'entendait jusqu'au bout. Il considérait qu'il y avait toujours une prise possible sur les peines et les maux fussent-ils enkystés à l'intérieur de son corps même. Il ne cherchait pas à empêcher l'usure du temps ni à maîtriser les incertitudes de son cours, il aimait simplement avancer sans courber l'échine, être toujours présent dans la vie et y imprimer sa singularité.

Laurent Sauzé, qui comptait parmi ses amis, a souhaité lui rendre hommage ici même, dans ce café où il aimait exposer quelques unes de ses réflexions sur notre société et partager, le temps d'un poème ou d'une nouvelle, les plaisirs de l'écriture. Ainsi dans l'adieu, Gilbert continue à nous faire signe. Et c'est heureux.

   

Hommage à Gilbert Marquès

Gilbert Marquès nous a quittés le premier janvier de cette année à l’âge de soixante-deux ans. Nous tous, sa famille, ses amis et ses lecteurs ressentons un grand vide devant sa disparition.

Artiste multidisciplinaire, Gilbert débuta sa carrière fort jeune. Il monta pour la première fois sur les planches à six ans dans le "Petit Prince" de Saint Exupery. Plus tard, il joua comme batteur dans un formation musicale. Puis il créa en 1971 une troupe d’art dramatique, "l’atelier13". Et quelques années après, il la transforma, en collaboration avec des amis artistes, en SARL aux multiples activités, telles qu’une école de théâtre, une maison d’édition, ou encore l’organisation de spectacles. En 1997, sa carrière artistique prit un tournant plus littéraire. Mais pour qui connait son oeuvre, on ne peut que remarquer combien ses nouvelles, ses poèmes et ses romans sont marqués par l’influence de la scène et la musique.

Bien que critique vis-à-vis de ses contemporains, car il avait en horreur par-dessus tout la connerie humaine, il ne s’est jamais considéré comme un artiste reclus dans sa tour d’ivoire. Refusant toute étiquette et préservant son indépendance, il n’a cessé de s’engager durant tout sa vie : il a milité contre le régime de Franco, eut pendant des années une activité syndicale, et s’est toujours battu pour que les artistes cessent de démissionner, et reprennent la place qui était la leur et n’aurait jamais dû cesser d’être.

Il était navré que tant d’œuvres ne marquent plus d’engagement politique, social, humain. Il ressentait une saine colère face à tous ceux qui, abdiquant leur mission première, ne défendaient plus la culture. Il fustigeait les grands producteurs, les grands éditeurs qui ne pensent qu’à engranger du fric. Et pire encore, il avait vu ces dernières années le désintérêt de plus en plus grand des autorités pour la culture.

Oui ! Gilbert n’était pas tendre avec ses contemporains qui n’ont que trop tendance à se contenter de soupes insipides en matière d’art. Mais paradoxalement, il ne prenait pas le public pour un ramassis d’imbéciles. Il était exigeant vis-à-vis de ses lecteurs. Quand on parlait de culture "populaire", il bannissait toute forme de vulgarisation, terme qu’il détestait, préférant parler d’initiation et d’éducation. Très actif dans sa région, il souhaitait une libre accession du plus grand nombre à la culture, me citant toujours l’exemple de l’Orchestre National de Toulouse qui organisait des répétitions gratuites et publiques. Et ces dernières années, il participa aux festivals multiculturels organisés par sa commune. Il avait d’ailleurs largement contribué à la création d’une commission culturelle au sein de la mairie.

Travailleur infatigable, il a écrit une œuvre conséquente : 14 livres publiés, 600 textes édités en revues et sur des sites Internet, dont plusieurs essais historiques. Il a été récompensé par 300 distinctions et prix. Son œuvre est lucide, ses textes sont parfois amers et désabusés, mais derrière tout ça se cache tout de même un espoir en l’homme. On y découvre une plume acerbe, acérée mais qui exprime un amour profond. A travers ses créations, Gilbert n’est pas pessimiste, mais il se veut réaliste, se plaisant à disséquer les paradoxes humains, à montrer l’extrême complexité de la nature humaine.

Mais au-delà de ses écrits, homme de contact, il aimait par dessus tout rencontrer les gens. Ayant traversé plus de la moitié d’un siècle, il avait connu des personnages comme Jacques Brel, Guy Marchand, ou encore Brigitte Fossey. Il s’était lié d’amitié avec Claude Nougaro et avait tissé une grande complicité avec Léo Ferré. Avoir côtoyé des artistes aussi illustres ne lui avait nullement donné la grosse tête, et homme profondément humain, il parlait aussi bien avec le professeur d’université qu’avec l’ouvrier. Il aimait la vie, et grâce à son multilinguisme, il la vivait comme citoyen du monde, ayant patiemment tissé des liens dans le monde entier, développé des relations et des collaborations avec des revues, poètes et écrivains d’Afrique, du Québec, de Chine, des deux Amériques comme des pays de l’Est de l’Europe. Certaines de ces relations était devenues de véritables amis.

J’étais de ceux-là.

J’avais fait sa connaissance au détour d’une lettre qu’il m’envoya le 11 juin 1999. Et depuis, nous n’avions pas cessé de nous écrire, échangeant une volumineuse correspondance. J’eus aussi le plaisir de passer quelques jours chez lui en compagnie de sa sympathique épouse.

Au fil des ans, nous avions construit une solide amitié.

Et pourtant, tant de choses nous opposaient : notre âge d’abord. Il aurait pu être mon père. Nos origines ensuite, qu’il rappelait volontiers quand nous étions en désaccord : lui, le méridional, moi, l’homme du Nord. Nos conceptions de la littérature différaient aussi. Combien de fois me grondait-il de trop idolâtrer les classiques ! Combien de fois lui lançais-je dans le nez son satané esprit soixante-huitard !

D’abord formels au départ, nos échanges atteignirent rapidement une certaine profondeur : au delà de la création littéraire, qui était notre ciment commun, nous nous mîmes à parler histoire, économie, philosophie, médecine, politique, musique, poésie, ethnologie et de plein d’autres sujets qui nous passionnaient. Des divergences apparaissaient quelquefois, et à cause de nos caractères de cochon, nos démêlés épistolaires se transformaient parfois en véritables pugilats. Nous ne nous ménagions pas lors de nos prises de bec. Si mes paroles sonnaient parfois comme des coups de fouet, ses phrases me frappaient comme des uppercuts. Un jour, nous faillîmes presque cesser toute relation.

Mais notre franchise, loin de nous éloigner, nous rapprocha davantage. Au fils des années, nos lettres devinrent plus intimes. Je me souviens de l’une d’elle où il me faisait part de son ras-le-bol, m’engueulant carrément. Il avait décidé de passer du vouvoiement au tutoiement. Tel était aussi Gilbert.

C’est ce jour-là, je crois, que nous devînmes vraiment amis. Et j’appris à la connaître. Et il apprit à me connaître. D’une patience infinie, il prenait la peine de répondre à mes multiples interrogations, alors que je peinais à débuter ma carrière littéraire. Sans jamais adopter un ton paternaliste, il me prodigua de nombreux conseils avisés sur la manière de la mener, puisant dans sa grande expérience, me faisant part de ses succès comme de ses échecs.

Mais il serait totalement faux de réduire notre relation à celle pouvant exister entre un disciple et son maître. Quelle ironie de penser cela quand on sait combien il aimait la liberté ! Ni Dieu ! Ni Maître ! Tel était son credo. Non ! Point de cela entre nous, mais une amitié franche où l’estime se mêlait à une grande exigence, de ces amitiés parfois rudes, mais qui restent en fin de compte indéfectibles. Nous nous enrichissions mutuellement. Nous aimions échanger librement, et apprendre de l’autre.

Gilbert, jamais tu refusas de m’accueillir dans ton cœur, écoutant avec bienveillance mes coups de blues et me remontant le moral quand j’en avais besoin, comme je le fis d’ailleurs moi-même quand il t’arrivait de douter de ce que tu avais accompli.

Nous étions amis.

Et tu nous as maintenant quittés. Quel drôle de coup nous as-tu fait là ! Je me sens maintenant comme orphelin, sans toi, et je ne suis pas le seul. Je n’entendrai plus tes coups de gueule. Je ne pourrai plus jamais goûter avec toi de ce fameux vin des sables de Camargue. Et qui va critiquer mes pauvres écrits, maintenant ?

Enfin, j’espère que là où tu es, tu as enfin retrouvé tous tes amis disparus, Jean, Claude, Léo, François et les autres ?

Mais ici, oui, ici, Gilbert, tu vas sérieusement nous manquer.

Laurent Sauzé

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

Jean 25/01/2011 20:47



Bel hommage à Gilbert. Barman, pouvez-vous nous remettre un petit texte, s'il vous plaît.



blanc 25/01/2011 17:32



Respects



danielle 24/01/2011 20:11



Je n'ai jamais rencontré Gilbert mais grâce à Calipso, par le biais des articles que nous y publiions tous deux, lui plus souvent que moi, et de nos commentaires respectifs, nous avions
sympathisé et correspondu. En juin, nous avions échangé nos derniers ouvrages respectifs. Il avait en projet un recueil de nouvelles dont il souhaitait me confier la préface, ce qui aurait été
pour moi un grand honneur et un plaisir.Sa disparition m'attriste profondément. Adieu ami de Net dont j'aimais et partageais les coups de gueule. Tu nous manqueras.



dominique guérin 24/01/2011 16:47



J'apprends par hasard une bien triste nouvelle. J'aimais les textes de Gilbert Marquès même si parfois je devais m'y reprendre à plusieurs fois car ils n'étaient jamais anodins, ni faciles
d'approche, ni complaisants. "Ils" se méritaient. Certains m'ont paru trop entiers dans leur dénonciation ou leur engagement mais la plupart restent pour moi de vrais morceaux de littérature au
service de la langue et d'un monde "meilleur" parce qu'ils estoquaient les travers du nôtre. On peut rêver : je lui souhaite de l'avoir trouvé.



M agali 24/01/2011 16:44



Trsite nouvelle.


Une photo, là.