Partager l'article ! En partance: Emmanuelle Cart-Tanneur aime la littérature comme lectrice et comme auteure. Nouvelliste, romancière, historienne g ...
Emmanuelle Cart-Tanneur aime la littérature comme lectrice et comme auteure. Nouvelliste, romancière, historienne généalogiste, elle attrappe ça et là quelques fils de la vie pour en faire de grandes lumières. Sur son blog, elle se présente avec la complicité de Grand Corps Malade :
C'est un plaisir de la recevoir au café...
Un monde meilleur
Nous avons quitté Cherbourg alors qu'un fin soleil de printemps éclairait encore l'horizon. La nuit tombera bientôt, mais auparavant nous aurons rejoint le large, direction l'Irlande, avant la grande traversée, celle qui nous mènera tout là-bas, à l'autre bout du monde, du bon côté des choses : l'Amérique – New-York !
Je n'ose encore y penser tant j'ai encore du mal à y croire. Ce voyage, j'en ai tant rêvé, et depuis si longtemps ! Et pourtant, jamais je ne l'aurais cru possible lorsque je suis arrivée à la ville, il y a quatre ans, cette ville qui me paraissait si grande et qui tiendrait tout entière, et en plusieurs fois, dans celle qui va m'accueillir !
Je n'avais jamais vu d'immeuble, ni d'auto, encore moins de navire, quand j'ai dû quitter la maison de mon père pour aller m'engager à Cherbourg. À seize ans, benjamine, j'étais plus une bouche à nourrir qu'une aide pour ma famille et personne n'a semblé bien peiné à l'annonce de mon départ. Je n'ai revu que ma soeur Pauline, l'année dernière ; les autres ont disparu de mes pensées et je suis sans doute absente des leurs. Qu'importe : c'est une nouvelle vie qui m'appelle désormais.
J'ai trouvé sans peine à me placer à Cherbourg. Je me suis retrouvée au service des Capdeville, une bonne famille m'a-t-il semblé, du moins les premières semaines. Mon travail n'était pas plus pénible que celui des champs, et j'avais deux heures de liberté le dimanche pour assister à la messe. Cependant, une ombre continuelle planait sur mes journées : celle de la présence du fils de la maison, un grand gaillard un peu rougeaud, aux yeux noirs, dont l'accoutrement bourgeois semblait aussi incongru qu'il l'aurait été sur un de mes frères. N 'eût été son nom, et la certitude qu'il vivait là, j'aurais pu voir en Gaspard un compagnon d'enfance, si toutefois il se fût également abstenu de parler ; car Gaspard n'ouvrait la bouche qu'après avoir préparé des phrases si ampoulées que je ne le comprenais qu'une fois sur deux :
- Quelle sotte vous faites donc ! me répétait-il à l'envi, haussant les épaules en considérant mon air ahuri devant ses ordres incompréhensibles.
Je n'avais jamais été bien fière, mais le mépris qu'il mettait dans ses mots me brûlait aussi fort que l'acide. Et bien souvent je me retirais, constatant qu'il ne répétait pas sa demande, sous son rire gras qui soulevait son gilet boutonné duquel s'échappait un bourrelet de mauvaise graisse.
Je me mis à fuir Gaspard autant que je le pouvais. J'avais appris à reconnaître son pas dans l'entrée et, bien que je fus censée l'accueillir à ce moment, je m'arrangeais pour être occupée ailleurs, à la lingerie, en cuisine, prise par une tâche que je ne pouvais abandonner. Mais il comprit vite ma ruse et se mit à venir me rejoindre de plus en plus souvent, m'assommant de remarques mordantes qui devinrent vite déplacées. Sa présence se fit vite harcèlement, et je n'eus pas d'autre choix que d'aller m'en plaindre à Madame Capdeville.
- Mon fils n'a jamais été le goujat que vous décrivez ! me hurla-t-elle à peine mes doléances exposées. Retirez-vous, insolente, et ne revenez jamais me tenir des propos de ce genre, ou je vous chasse !
Je n'ai eu alors que mes yeux pour pleurer, et tout mon courage à rassembler pour reprendre mon travail, décidée que j'étais malgré tout désormais à chercher une autre place.
L'histoire vint pourtant aux oreilles de mon harceleur. Il m'en accusa un soir, peu de temps après, et je ne sus, pour me défendre, que prendre la fuite vers mon grenier.
Quelques mois passèrent, que je supportai avec le seul soutien de l'idée que je m'en irais bientôt. Lors de mes courses en ville, à la sortie de la messe où j'avais rencontré quelques filles comme moi, partout, je faisais savoir que je cherchais une autre place, que je travaillais bien, mais que je ne pouvais pas donner de références. On me promettait de parler de moi ; mais jamais personne ne me demandait.
Ma vie a été bouleversée, pourtant, un soir de juillet.
Je rentrais d'une course pour Madame quand Gaspard s'est approché de moi, un sourire aux lèvres que je ne lui connaissais que trop et que j'ai tenté d'ignorer ; j'ai cependant fini par lever les yeux vers lui quand il m'a annoncé :
- Je vous ai trouvé une nouvelle place.
Il m'a fallu rassembler tout mon sang-froid pour écouter avec une gratitude toute feinte la proposition que m'exposait Gaspard : il avait un ami, récemment installé à Cherbourg, dont la jeune femme allait accoucher et qui avait besoin d'une aide. Je ferais parfaitement l'affaire, s'était-il permis d'affirmer – je ne pouvais refuser une telle offre, me dit-il avec des airs de bienfaiteur dont je ne sus pas, sur l'instant, déceler la fausseté. J'acceptai, et Gaspard me fit savoir que je devais me rendre immédiatement à l'adresse qu'il m'indiqua. Je m'exécutai.
J'aurais dû savoir que je ne pouvais pas lui faire confiance.
Je n'ai plus envie de repenser à ce qui se passa chez cet homme. Je le consigne ici uniquement dans le souci de laisser à ma fille une trace de ce que fut sa mère avant elle, et des circonstances de sa naissance – si douloureuses ces circonstances soient-elles.
C'est un inconnu qui m'a ouvert, que j'ai reconnu comme étant l'ami en question. De fait, celui-ci m'a menée au salon où j'ai reçu un choc en reconnaissant Gaspard qui sirotait un alcool et qui me salua, un méchant sourire aux lèvres.
Que ma fille sache simplement que je n'ai pas quitté cette pièce de toute la nuit ; et que je n'ai pu m'en enfuir qu'au matin, le feu aux joues et la honte au corps.
La honte a été ma compagne fidèle durant les mois qui ont suivi. Privée de travail et d'asile, j'ai dû accepter le pire pour survivre. Mais ma fille était là, déjà, pour me faire tenir, pour me donner envie de lui donner un avenir. Et cet avenir, je le voulais le plus loin possible. Dans un monde meilleur. En février, au prix de privations et d'humiliations que je veux oublier, j'avais réuni le prix d'un billet pour New-York.
Fanny est née au mois de mars. Ses yeux sont bleus, du même bleu que la mer qui me porte et m'entoure à présent. J'ai choisi son prénom pour sa voyelle finale : j'ai pensé qu'en Amérique, tous les prénoms finissaient en -y. Ma fille y sera reconnue. Sa vie y sera belle – j'en suis certaine. Et la voir heureuse me suffira.
Le bonheur est bien peu de chose ; il suffit souvent d'y croire, et d'avoir la force de tourner la page. C'est grâce à Fanny, et pour Fanny, que je m'en vais, ce soir.
Il fait un peu frais sur le pont des troisièmes classes. Je serre ma fille dans mes bras. Elle s'est endormie, les joues rouges, une larme de fatigue encore accrochée à sa paupière.
En cette douce soirée du 10 avril 1912, je crois en ma chance. Elle est là, tout près : je la sens.
Et c'est sur ce navire que l'on dit insubmersible que je vogue vers elle.
Sur ce navire, baptisé Titanic.
Bouleversant, Emma! J'avoue que je ne m'attendais pas à cette chute.
Récit plein de sensibilité, et qui sonne vrai. Mais il n'est pas certain que le rève américain se soit réalisé pour tous ceux qui l'ont tenté...
Suite: Parfois certains auraient préféré le naufrage à la galère