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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 13:57

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Vous êtes certainement nombreux à vous poser la question et la fréquentation régulière du café vous encourage à penser qu'il serait grand temps de vous y mettre. Conscient de notre part de responsabilité, nous avons décidé, avant que vous ne mettiez le pied à l'encrier et vous tordiez le doigt dans l'engrenage, de vous faire profiter de l'expérience d'Ysiad notre éminente spécialiste en revers de médaille.

 

Aujourd’hui, dans la série : "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous nous avançons à pas précautionneux sur le terrain dynamité de l’œuvre écrite, celle que nous pensons avoir suffisamment mûri en nous pour la faire naître sur le papier. C’est un terrain très sensible, nous en savons quelque chose. Enfin, surtout vous, n’est-ce pas.

 

Comment bien foirer son petit texte tragique

par Ysiad

 

Depuis que vous écrivez, les génies littéraires n’ont cessé de vous fasciner. Vous avez lu dans une biographie documentée que Victor Hugo grattait ses dix feuillets d’une traite, debout à son pupitre, sans la moindre rature, sans un seul lever de plume, tenu par sa seule inspiration, et qu’après avoir jeté un peu de poudre d’or sur son encre encore fraîche, Monsieur s’en allait cueillir des pâquerettes, ou conter fleurette aux soubrettes. Victor s’y prenait ainsi, avec insouciance et désinvolture, et il excellait dans tous les genres. Vous, c’est pas encore tout à fait ça, et s’il ne fallait citer qu’un exemple, le tragique vous échappe complètement, alors même qu’il exerce sur vous un immense pouvoir d’attraction. Ce genre-là vous soulève l’âme, tout en vous laissant entrevoir ce bref instant où l’homme, soumis à son fatum, réalise que sa vie bascule vers l’irrémédiable. C’est ainsi qu’un dimanche, soucieuse de cerner cet instant-là et de vous mettre pleinement en condition d’écrire une histoire puissamment tragique, vous avez décroché les rideaux dans le tissu desquels vous vous êtes drapée, pour déclamer les vers les plus connus du répertoire tragique. Vous étiez tantôt Jules César, Tu quoque, mi fili ! tantôt Chimène, Va, je ne te hais point ! tantôt Clytemnestre préparant avec son complice le meurtre d’Agamemnon. Lorsque votre conjoint vous a surprise en toge au-dessus de la baignoire, en train d’éventrer, sous le regard du chat, un ballot de vieux torchons avec une fourchette à huitres, devant son air ahuri, vous avez dû lui expliquer que vous revisitiez les desseins des grandes figures de la mythologie pour vous imprégner de tout le tragique possible. Que c’était une affaire de quelques jours. Que ça allait passer. Que les grandes œuvres ne se faisaient pas en claquant des doigts. Que quoi. M’enfin.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs séances au cœur de la guerre de Troie que vous avez consenti à quitter votre accoutrement pour attraper le stylo et vous mettre à rédiger. L’idée était là, sublime, presque palpable sous la plume qui courait entre des ruisseaux de larmes. Vous aviez en tête de composer un texte puissant autour de deux personnages éperdus d’amour, qui vont se déclarer leur flamme au cours d’un dîner aux chandelles, en même temps que chacun va révéler à l’autre un secret assez terrible pour les précipiter dans un gouffre si profond, que même avec une corde à nœuds, on peut pas remonter la pente.

L’accouchement a été long. Très laborieux. L’encre n’a pas coulé à gros bouillons, hélas. La sueur, si. Vous avez souffert comme un veau et le papier aussi, que vous froissiez d’un geste impatient avant de le jeter dans un geste de colère à la corbeille. Et puis vous couriez reprendre la toge, dès que vous vous sentiez flancher. Ah ! Qui dira assez ces heures durant lesquelles vous vous êtes bagarrée avec ce maudit texte qui vous filait entre les doigts, ce vide qui ouvrait une gueule béante à la fin de chaque phrase, cet épuisement à donner à la situation une tournure tragique, cet entêtement ô combien dérisoire à trouver une fin qui fût digne de vos ambitions littéraires ?

Personne, heureusement. Il n’y a guère que le chat qui sache combien vous en avez sué. Jamais il ne s’est autant éclaté à pousser sous le bureau ces boulettes (de papier) que vous serriez rageusement dans votre poing. Il vous en remercie. Il a beaucoup apprécié votre période tragique. Il aimerait bien que ça recommence.

Après des heures de relecture à faire résonner vos phrases face au mur, vous avez estimé que vous pouviez donner votre œuvre à lire à autrui. Mais attention. Pas à n’importe qui. Il vous fallait quelqu’un à la hauteur de la situation. En qui vous aviez pleine confiance. C’est pourquoi vous l’avez envoyée à un auteur de vos amis qui a du métier, et du tact. Vous avez attendu, impatiente de connaître le verdict de ce camarade d’écriture. Lequel, ne voulant pas se brouiller avec vous, a déclaré au bout de deux jours que c’était pas mal, oui. Et même intéressant. Voire audacieux, à condition de se placer dans une perspective avant-gardiste, car enfin, personne n’avait encore osé aller jusque-là, mais que toutefois, certains passages méritaient sans doute d’être retravaillés. Un petit peu. Surtout la fin. Et au milieu aussi, lorsque l’héroïne perd son œil dans la soupe. Enfin, tu vois ce que je veux dire, a-t-il conclu dans un courriel ménageant la chèvre autant que le chou. Encore aujourd’hui, vous lui savez gré de sa délicatesse. A l’époque, si cet ami avait décrété d’emblée que c’était nul à chier, et qu’il fallait urgemment passer à autre chose, vous auriez alors coulé à pic au fond du Styx. Seuls, ceux qui écrivent peuvent savoir ces choses-là. C’est pourquoi vous avez rapidement déchanté lorsque vous avez donné à lire le texte retravaillé à votre fils, sans lui dire que l’œuvre était de vous. C’est quoi, c’te daube? a-t-il dit haut et fort, en prenant soudain les traits d’Oreste. Grotesque ! a-t-il repris en appuyant bien fort sur " gro ", afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Cette fois-ci, c’était bon, vous touchiez le fond, et sans oser lui avouer la vérité, vous avez froissé votre copie et l’avez jetée entre les pattes du chat.

Bravo. Cœur de cible. C’est foiré.

Mais si par miracle, quelques jours plus tard, après avoir récupéré la boule de papier glissée sous un meuble, votre fille déclare en rentrant de l’école qu’elle l’a donné à lire à Bourdin, son prof de français, et que celui-ci a dit en se frappant les cuisses qu’il n’avait jamais rien lu d’aussi involontairement comique, alors seulement, l’aventure du grand texte tragique sera bien foirée.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
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commentaires

paniss 03/01/2011 19:36



ah, la toge... je n'avais pas encore essayé... je cours de ce pas me travestir... Ah, inspiration, que de folies on commet en ton nom.... (comme disait totor en parlant de la Liberté)



annie 03/01/2011 19:17



J'aime, vraiment, beaucoup ! j'ai ri, beaucoup, surtout au passage de la baignoire...revisiter ses classiques avec toi n'est pas triste, ah ! que la guerre de Troie a du chien...ou plutôt du
chat !


 



ysiad 03/01/2011 18:39



Les pizzaiolos ils vont craquer avec moi qd ils vont m'apprendre comment rouler la pâte et question bagatelle, ça n'ira pas, le pizzaiolo est jeune et bronzé il va pas s'embarrasser d'une vieille
bronchitique.


Jean, tu as raison. Ca doit être Flaubert. Je me suis encore foutu dedans. Ca m'éneeeerve !!! Mais tu crois que Flaubert avait une paire de moustaches comme celles-ci ? Un doute m'assaille.


J'y vais, Patou m'attend.



anne chabanelle 03/01/2011 18:14



Ysiad, il me semble que les soubrettes étaient peut être LA source d'inspiration de Hugo


Essaie les pizzaiolos....et explique à Hervé que c'est pour les besoins de l'art.



Joël H 03/01/2011 17:25



Très drôle !