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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 14:21

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Nous terminons aujourd'hui la série des nouvelles "remarquées" au premier tour par le jury du concours Calipso 2010. A moins que - comme nous le proposons dans le titre - d'autres auteurs contactés aient envie de continuer après la fin...

Voici donc l'histoire de :

 

Milou

par Danielle Akakpo 

 

L’heure qu’il préférait, c’était celle où la lumière se fond doucement dans la grisaille de la nuit naissante. Celle où l’horizon, le paysage alentour lui apparaissaient comme au travers des verres teintés de maman qu’il avait, hélas, brisés. L’heure à laquelle il avait coutume de faire une courte promenade en forêt, puis, assis sur la mousse, le dos bien calé contre le tronc d’un chêne, d’observer le déclin du soleil rougeoyant derrière la cime des arbres tout en guettant la lente éclosion de la lune à la blancheur laiteuse.

Mais ce soir-là n’a pas été un soir comme les autres. Milou n’a pas pu faire sa pause au pied de son arbre. Terrorisé, il a quitté le couvert de la forêt à toutes jambes. Il court encore sur la grand-route qui traverse le bourg désert : tout le monde est à la soupe. Il court à perdre haleine, sans se retourner, bifurque dans la ruelle qui conduit à la petite maison aux volets bleus derrière l’église. La sueur dégouline sur son front et ses joues mal rasées, brouille sa vue. " Pas Milou, Milou pas méchant ! " halète-t-il dans sa course folle.

Il faut qu’il se mette en lieu sûr, qu’il parle à une personne de confiance. Sinon, comme toujours, c’est lui qui va trinquer ! C’est devenu une habitude au village, depuis que sa mère n’est plus là pour le protéger, Émile le simplet, Émile l’ours, le grand timide, pas dangereux pour deux sous, que tout le monde a rebaptisé Milou. Maman, on la respectait, on avait peur des coups de gueule de la maîtresse femme. Depuis qu’elle est au cimetière, on s’en donne à cœur joie. Un vol de poules à la ferme des Barbier ? On incrimine Milou. Un pneu de voiture crevé ? Ça ne peut être que ce benêt de Milou. La poubelle renversée sur la place principale ? Probablement Milou qui n’a pas plus de cervelle qu’un gosse de huit ans. Il n’y a jamais de sanction, seulement des sourires en coin, des rires sur son passage. Rien de très grave après tout. Et puis, ça les arrange bien les petits vandales et leurs parents, parfois complices, de conclure avec un soupir bienveillant : " Encore un coup de l’idiot du village ! "

Cette fois, l’affaire est autrement plus sérieuse. Ce que Milou a aperçu dans le bois des Chasseurs l’a rempli d’épouvante.

 

Lorsque l’abbé Ducros répond au coup de sonnette qui interrompt sa lecture du soir, il sursaute à la vue du pauvre garçon, trempé de sueur, secoué de frissons, l’œil hagard. Sans se soucier de ses godillots crottés, il le conduit dans la cuisine, l’installe dans le vieux rocking-chair et lui verse un verre de vin. Milou décline l’offre : il n’a pas soif et il ne boit pas d’alcool, maman le lui a toujours défendu.

L’abbé s’inquiète. Est-il malade ? Quelque chenapan lui aurait-il fait une mauvaise farce ? Il a l‘air d’avoir rencontré le diable. Bredouillant, larmoyant, le simplet raconte au prêtre sa macabre découverte. Les baskets roses dépassant d’un buisson…le petit corps allongé à terre, la jupe plissée relevée sur le ventre de la fillette, les cuisses souillées de sang, le petit visage livide, les grands yeux verts écarquillés vers le ciel. On va l’accuser, c’est sûr, comme pour les poules, les pneus, les poubelles. Mais il n’y est pour rien. Jamais il ne ferait de mal à un enfant, même si les enfants se moquent de lui, lui jouent de vilains tours. D’ailleurs, Magali, elle n’était pas comme les autres. Elle se montrait gentille, lui donnait des bonbons, un morceau de la tartine de son goûter. C’était la seule qui ne criait jamais de saletés dans son dos…Monsieur l’abbé le sait, n’est-ce pas, que Milou n’aurait jamais fait de mal à Magali, que, de toute façon, il ne ferait jamais de mal à personne. Il est bête, il ne sait ni lire ni écrire, mais il n’est pas méchant. " Non, pas méchant, jamais faire de vilaines choses, Milou. " D’ailleurs il le jure devant le crucifix accroché au mur. " On ne dit jamais de mensonge au bon Dieu, sinon on va en Enfer ", grondait sa mère. Et il ne veut pas aller en Enfer, Milou. " Milou, pas méchant, Milou jamais frapper, jamais " répète le désespéré, comme une litanie. Monsieur l’abbé va le protéger, dire à tout le monde qu’il ne faisait que se promener dans la forêt, comme d’habitude, pour regarder la lune faire la chasse au soleil ?

Lorsque Milou se tait, à bout de souffle, une lumière inquiétante s’allume dans l’œil du prêtre qui a écouté, étrangement silencieux, se contentant d’opiner du chef. Il se verse un verre.de vin qu’il déguste à petites gorgées, claquant goulûment de la langue. Il rassure Milou d’un geste de la main puis lui propose de passer la nuit à la cure. Après toutes ces émotions, il est bien normal que le pauvre garçon n’ait pas envie de se retrouver seul. Le pauvre garçon n’a pas l’occasion de répondre.

La sonnette de la porte d’entrée retentit à nouveau. "  A cette heure-ci, murmure l’abbé, sûr qu’on vient me chercher pour donner les derniers sacrements. Le vieux Gaspard, sans doute, on s’y attendait d’un jour à l’autre. "

Il disparaît dans le corridor. Un brouhaha confus parvient aux oreilles de Milou, bien vite remplacé par la voix feutrée de Ducros, lorsque celui-ci introduit deux gendarmes dans la cuisine.

—Il est là, brigadier. Vous auriez dû voir dans quel état d’excitation il a débarqué chez moi. Je n’ai pas osé lui refuser le verre qu’il me demandait. Et ma foi, le vin lui a bien délié la langue. Il m’a tout avoué : une pulsion après quelques lampées de gnôle. Le pauvre bougre, vous savez bien, comme moi, qu’il n’a pas toujours toute sa tête. Il regrette amèrement son geste, il en a demandé pardon. Dieu ait pitié de lui ! Je prierai pour cela mais il ne m’appartient pas de le soustraire à la justice des hommes, conclut-il avec un soupir.

Milou s’est tassé dans son fauteuil, il n’a plus de larmes, plus de voix. Il comprend qu’une fois de plus il va porter le chapeau. Pour la première fois de sa vie, il pense à la mort, il la souhaite.

Le brigadier Langlois a du mal à demeurer impassible. Son regard va du pitoyable Émile à la mine de chien battu, recroquevillé sur son siège comme pour éviter une volée de coups, à l’homme d’église dont les propos onctueux sont démentis par les pupilles luisantes de cruauté, dont le doigt livre au représentant de l’ordre une proie sans défense.

Les pensées se bousculent dans sa tête. Il a toujours eu de la sympathie pour le brave Milou qui passe la plupart de son temps à errer sur la place du village, dos rond, tête rentrée dans les épaules, sans jamais répondre aux moqueries, aux grimaces des garnements. Les jours de marché, il porte les sacs des quelques ménagères qui ont pris l’habitude de déposer chez lui un reste de fricot, un bol de soupe ou une part de gâteau depuis que sa mère n’est plus là. C’est sa façon à lui de les remercier : traîner la patte derrière elles, essoufflé, un lourd cabas accroché à chaque bras. " Le clébard " de ces dames, raillent les mauvaises langues. En tout cas, pas si bête qu’on le pense, et bon cœur, le Milou !

Par contre, le militaire n’a jamais eu beaucoup de considération pour Ducros, l’abbé au teint fleuri, à l’œil aussi noir que son habit, dont les sermons tour à tour fustigent les buveurs, les fumeurs, les fermiers qui baptisent leur lait, menacent des flammes de l’enfer les femmes infidèles, les maris volages, les jeunes gens qui accomplissent l’acte de chair avant le mariage. Bras accusateur tendu, salive aux coins des lèvres, on le dirait prêt à fondre du haut de sa chaire sur la foule des pécheurs en habits du dimanche. Trop vertueux pour être honnête, pensait parfois Langlois…

—La justice des hommes, il semblerait qu’elle en ait plutôt après vous, mon père, reprend le brigadier goguenard en lissant sa moustache grisonnante. Grégoire, le fils du boulanger vous aurait aperçu à l’œuvre au bois des Chasseurs. Le gamin a dû être mis sous sédatif après nous avoir raconté comment vous vous seriez vautré comme une bête furieuse sur la petite Magali, avant de serrer vos grosses paluches autour de son cou. Une pulsion d’homme en soutane, sans doute ? Va falloir nous suivre au poste pour tirer tout ça au clair. On vous embarque tous les deux.

Le rouge monte aux joues du prêtre qui ne parvient pas à refouler un hurlement de rage. Il se débat comme un forcené pendant que les deux gendarmes lui passent les menottes. Ils ont aussi bien du mal à emmener le témoin Milou qui, de soulagement, s’est agenouillé devant le crucifix en murmurant des "  merci " à n’en plus finir, secoué par un grand rire auquel un autre, venu de très haut, fait écho dans sa caboche de simplet.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2010
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commentaires

Lza 01/02/2011 09:50



Ne vous faites pas trop d'illusions: le triomphe de la justice, c'est dans la hotte du Père Noël.



@nna 18/01/2011 11:02



Une bonne leçon, sortie d'une belle plume...bravo



Laurence M 09/11/2010 14:37



J'ai aimé la plume affutée, le style enlevé et l'histoire racontée dans cette nouvelle ! Bravo Danielle



sylvette leonie 29/10/2010 10:17



Le sabre contre le goupillon, bravo Danielle !