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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 19:00

Feuilles-mortes.jpg

La nouvelle annoncée samedi se précise : "Entre chien et loup" le livre plein de bonnes nouvelles, sera disponible à partir du 18 octobre. Les lauréats qui vont faire l'intrépide voyage au Fontanil pour le 16 octobre n'en verront hélas que la maquette. Fort heureusement, ils découvriront bien d'autres choses toutes autant alléchantes...

Mais reprenons notre série des nouvellistes remarqués au premier tour par le jury avec aujourd'hui :

 

Les feuilles mortes

d'Annick Demouzon

(et celles chantées par Yves Montand en bas de page)

 

 

Un jour, j’ai eu vingt ans. C’était il y a…

Maintenant, je ne sais plus l’âge que j’ai. Cela n’a plus d’importance. Maintenant, je ne sais plus quel jour on est. Cela n’a pas d’importance.

Je sais que chaque jour est semblable au jour qui précède et chaque soir identique à celui qui suivra. Je sais que les heures sont creuses, indéfiniment longues et recommencées, toujours infinies. J’attends.

Je vois le jour poindre, pâle, derrière la vitre trop propre. Je me dis : "C’est le matin." et cela n’a pas d’importance. On m’apporte un plateau en inoxydable, net et propre, sur lequel on a posé un café sans goût, un morceau de pain sans texture, un carré de beurre fade et mou. Je les mange sans plaisir, sans déplaisir non plus.

Je mâche lentement. J’ai tout mon temps.

Plus tard, combien de temps plus tard - cela n’a pas d’importance - on entrera dans ma chambre en claquant la porte contre le mur. Je sentirai la vibration, qui me fera entrouvrir les yeux.

Elles me prennent l’une par les pieds, l’autre sous les épaules et me déposent dans un fauteuil recouvert de skaï, toujours le même, toujours orienté de la même manière. Je peux voir dehors.

Je vois un mur gris, presque aveugle, et un coin de fenêtre. La fenêtre ne s’ouvre jamais. Comme la mienne.

Nous avons l’air conditionné.

J’attends.

Parfois, je compte, j’essaie de compter dans ma tête. Je compte quoi ? Rien. Je compte : "Un, deux, trois, cinq, neuf… non, non, ce n’est pas ça." Je recommence : "Un, deux, trois, quatre, cinq, six…" Une sorte de joie m’envahit. J’ai réussi !

Je me récite les jours de la semaine : "Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi…" Je butte. J’ai oublié la suite. Cela n’a pas d’importance… Je récite les mois de l’année : "Janvier, février, mars, avril, mai, juin…" et j’oublie ce qu’il y a après, parce que je me demande quel jour nous sommes aujourd’hui, quel mois. J’aimerais que quelqu’un me le dise, mais personne n’y pense. Cela n’a pas d’importance.

Je me répète des phrases, qui ne servent à rien : "Le boulanger fabrique……" J’ai trouvé la suite : "Le pain". Mais je suis seul à le savoir et à m’en réjouir… Et je persévère : "le pain, le pain, le pain."… "La voiture roule sur…… le pain… non, non… pas le pain… La voiture roule sur… la route. C’est ça, la route…" J’ai réussi !

Et puis… j’essaie de me rappeler les premières notes de La 5ème Symphonie. Le 3ème mouvement, celui que j’ai joué si souvent et que j’aimais tant, mais ça ne vient pas. Il me revient à la place une mélodie d’enfance, paroles et musique. Tout y est : "Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête moi ta plume pour écrire un mot… ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu…"

Et, soudain, ces mots, ces paroles, me semblent terribles et je pense à ma vie : Je n’ai plus de feu…

Deux grosses gouttes tièdes me tombent sur les mains.

Si, au moins, je pouvais écrire…

La dernière fois, c’était quand ? Je ne sais plus. J’ai oublié. Cela n’a pas d’importance.

Est-ce que quelqu’un viendra me voir ? Qui viendra me voir ? J’ai connu beaucoup de monde autrefois. Mais c’était il y a si longtemps…

 

Une femme entre dans ma pièce. Elle apporte un plateau inoxydable, propre et net. Elle le pose sur la table. Elle tire la table à roulettes vers mon fauteuil.

Dans une barquette en plastique embouti, il y a une sorte de boulette de hachis, couverte d’une sauce gluante et sans odeur. Dans une autre barquette, une purée blanchâtre, molle. Dans une barquette plus petite, une compote trop sucrée, sans goût. À côté, deux biscottes sans sel. Je les émiette sur mon plateau. Je n’ai jamais aimé les biscottes, ni la compote, ni la purée, ni le hachis à goût de rien… C’est de la nourriture d’invalide.

Suis-je invalide ?

Et je mange parce qu’il faut manger. Ce n’est pas mauvais, ça n’est pas bon non plus… c’est insipide… Mais cela n’a pas d’importance.

Ah !… Il pleut ! J’aime la pluie. Je l’ai toujours aimée. Je regarde longuement les gouttes ruisseler sur la vitre, se rejoindre et se briser, les unes, les autres. Et se séparer à nouveau. Et se retrouver… Cela me fait penser à la vie… Tiens, celle-là brille un peu plus que les autres. Elle m’a accroché le regard. Et je la suis des yeux, encore et encore… "Tic, tic, tac, écoutez la pluie qui fait…" Je ne sais plus la suite, mais je me répète cette unique phrase, interminablement, en regardant les gouttes, qui ruissellent mollement sur la vitre. Et je me redis : "Tic, tic, tac". Et j’entends la musique… et les paroles : "écoutez la pluie…" Et j’essaie de me rappeler la 5ème Symphonie, le 3ème mouvement. Celui que j’ai si souvent joué… et que j’aimais tant…

On a repris mon plateau. On ne m’a rien dit. On ne me dit plus jamais rien… Au début, oui. Je voyais leurs lèvres bouger. Je regardais, mais je ne comprenais pas…

Maintenant, on ne me parle plus… À quoi bon…

Cela n’a pas d’importance.

Parfois, pourtant, il y en a une qui vient, une plus souriante que les autres. Elle vient pourquoi ? Elle essaie de me parler. Longuement, patiemment. Et j’ai fini par deviner un peu, sur ses lèvres : "Lundi, mardi, mercredi…" et, souvent, dans ma tête, je continue pour moi seul : "jeudi, vendredi, dimanche…" Mais je ne dis rien. À quoi bon ?

Elle me pose aussi des questions, des questions que je ne comprends, ni n’entends. Et je n’essaie même pas de lui répondre. Tout cela n’a pas d’importance.

Je me demande seulement pourquoi elle vient me voir. Je ne la connais pas.

A-t-elle un nom ?

J’ai dormi. J’ai fait un rêve. Je me voyais en costume noir, très élégant. On m’applaudissait et je me penchais en avant : "Merci, merci." Mon œillet rouge est tombé sur la scène et je l’ai jeté dans la foule. Une femme brune, très belle, l’a attrapé et l’a porté à ses lèvres, en me regardant profondément.

Je vois encore son regard si noir, si beau. Un regard où l’âme affleurait.

J’ai voulu lui dire quelque chose, mais aucun mot n’est sorti de ma bouche, aucune parole, aucun son. Tout s’est gelé et je suis reparti vers les coulisses en titubant. Tout le monde s’est jeté vers moi : "Maestro, Maestro…" Pourquoi m’ont-ils appelé "Maestro" ?

Ici, personne ne me parle. On ne me dit même pas mon nom… et je crois que je ne me le rappelle pas. Mais ça n’a pas d’importance.

Quand j’étais petit, Maman m’appelait : "Gianino, Gianino." Elle était belle, Maman, avec de grands yeux noirs très profonds.

- Tu vas le gâter, cet enfant, disait Papa.

La femme de service est venue me proposer quelque chose. Je n’ai pas compris. Il me semble que j’ai deviné un peu. C’est une nouvelle. Elle ne sait pas que ça ne sert à rien de me parler. Je crois qu’elle voulait me proposer un café.

Comme je n’ai rien dit, elle m’a apporté un bol en pyrex avec un liquide brunâtre, sans goût. Elle souriait. Je lui ai souri aussi. Il y a longtemps que je n’ai pas souri. Je bois le liquide tièdasse et sucré et je me rappelle un matin d’été sur un port. Il y avait tout autour comme une odeur de café… Papa a dit : "Il n’y a pas d’autre solution." Maman avait la larme à l’œil et nous avons pris un grand bateau plein de monde. Nous avions des valises en carton bouilli, fermées par une ficelle et ça m’a paru long ce voyage, mais si beau.

Les vagues s’écrasaient contre la coque, en faisant gicler des étincelles de gouttelettes. Le bateau s’enfonçait en claquant dans la houle.

- Ne t’approche pas du bord…

La nouvelle a repris mon bol vide. Elle m’a dit quelque chose. Je crois que ça voulait dire : "C’était bon ?" mais je ne suis pas sûr. Cela n’a pas d’importance.

J’attends.

Le soir descend. Bientôt, on apportera le plateau du dîner et on me remettra au lit. Je regarde encore le mur gris. J’aimerais apercevoir quelqu’un à la fenêtre. Mais je ne vois jamais personne.

Il y avait un poème que j’aimais beaucoup, quand j’étais jeune, je voudrais me le rappeler. Je voudrais tant. C’était un très vieux poème. Très vieux Je crois qu’on en a fait une chanson : "Cette chanson…" Je me rappelle la musique, mais les paroles m’échappent…

Dans ma pièce, il y a une télévision. Quelquefois, on me l’allume, mais ça me fatigue et je ne peux pas le dire, alors on la laisse scintiller comme ça, indéfiniment, avec ses couleurs criardes et ses jeux stupides auxquels je ne comprends rien. Il n’y a pas le son.

Hier, ou avant hier, ou un autre jour - ça n’a pas d’importance - j’ai vu un orchestre, tout en noir, très élégant. Mon cœur s’est serré - je ne sais pas pourquoi - et j’ai entendu une voix qui disait : "Oh ! Merci Papa…" Une voix d’enfant, émerveillé. J’ai essayé de mieux voir, mais c’était trop loin. C’était beau.

Ce jour-là, je n’ai pas mangé mon plateau repas, je suis resté à rêvasser. Je pensais à quelque chose de très doux que j’ai oublié, mais c’était quelque chose d’important, que j’ai beaucoup aimé…

"Maestro, Maestro." Je me réveille en sursaut. Pourtant, je n’ai pas dû entendre. Il me semble qu’on m’a appelé "Maestro", mais il n’y a personne dans la pièce. Je suis seul et personne ne me parle, comme chaque jour, chaque semaine. Il y a combien de temps que je suis ici ?

Des mots me passent par instant dans la tête, portés par la musique d’un vent intérieur. "Cette chanson… les feuilles mortes… souvenir… amours mortes… mourir."

Mourir. Il me semble que j’ai hurlé : "Je voudrais mourir"…

Personne ne vient. Personne ne m’a entendu. Je suis seul et je voudrais mourir, mais personne ne m’entend. Ça n’a pas d’importance.

- Il te plaît, Gianino ?

- Oh, Papa !…

Le 3ème mouvement de la 5ème Symphonie. Il est là. Je me le rappelle maintenant ! Je l’aimais tellement.

- Maman.

Maman me sourit. Elle me regarde de ses grands yeux noirs et profonds.

- C’est beau, Gianino. Tu seras un grand musicien.

Je range avec amour et précaution mon premier violon dans son étui doublé de velours rouge. Plus tard, je serai un grand musicien.

Maman est morte maintenant et Papa aussi. Je les ai aimés. Ils m’ont aimé.

"Cette chanson qui me rappelle…" Oui, ce sont les paroles. Cette fois, c’est la musique que j’ai oubliée. "L’amour est morte."

Où est ma femme ? Où sont mes enfants ? Sont-ils morts, eux aussi ?… Je ne me rappelle plus leur visage… ni leur nom… Pourtant je les ai aimés. Pourquoi ne viennent-ils pas me voir ? Je suis si seul. Si seul…

Et j’avais des amis, aussi, autrefois, beaucoup d’amis. "Que sont mes amis devenus ?… "

Le vent souffle et fait vibrer la fenêtre. Je n’entends même pas. Je n’entends plus.

Le soir descend et la buée se pose sur la vitre froide, qui bleuit. Je me dis : "C’est le soir." et ça n’a pas d’importance.

 

On vient me chercher. On me prend par les pieds et les épaules et on me dépose dans mon lit. Je ne sais plus marcher. Je ne me rappelle pas avoir eu mon repas du soir mais ça non plus ça n’a pas d’importance.

Demain, on me servira le même repas. Je le mangerai lentement. J’ai tout mon temps. Tout ça n’a pas d’importance…

Il fait nuit. J’ai mis mon plus bel habit et je salue, le corps penché vers l’avant. Je porte un œillet rouge à la boutonnière. Ils m’applaudissent en me regardant. Tous, ils me sourient, déjà heureux. Et je souris aussi. La salle est pleine de monde et leurs yeux brillent de bonheur anticipé.

Je respire profondément. Je glisse mon violon sur mon épaule. Tout le monde se tait. Le temps s’arrête. J’entends craquer un fauteuil au fond de la salle. Quelqu’un se racle la gorge. Un autre tousse un peu… J’attends. J’ai le temps…

Papa dit :

- Voici ton nouveau pays, Gianino.

Le silence. Enfin le silence. Complet. Total. Profond…

Le silence…

D’un mouvement rond et souple de l’archet, j’attaque les cordes.

"Cette chanson… les feuilles mortes, n’en finissent plus de mourir…"

 

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2010
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commentaires

sylvette leonie 16/10/2010 08:13



Annick!


Bravo.



Annick Demouzon 14/10/2010 19:07



Merci pour vos lectures et avis bienveillants. mais, Laurence, "entre chien et loup", c'est le crépuscule... Alors, n'est-ce vraiment le thème?



BLANC Chantal 14/10/2010 16:39



Le coeur serré et le corps tremblant...



Laurence 14/10/2010 09:57



Un joli texte, sur le temps qui passe et sur le silence (un peu loin de chien et loup, mais c'est pas grave !). Bravo



Patrick 14/10/2010 09:12



Et un Montand pour Annick, Magali et les autres...