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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 09:39

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Bonne nouvelle : "Entre chien et loup", le livre, sortira tout chaud de chez un nouvel imprimeur d'ici huit à dix jours. En attendant, nous poursuivons la série des "remarqués de la première heure" avec aujourd'hui : 

 

Moi, Kévin, dit kéké.

par Claude Bachelier

 

 

Non !

Marilyn sortit du bureau en claquant la porte. Elle avait l’air en pétard. "  On y va ", me dit-elle sans me regarder.

Marilyn, c’est ma sœur, ma grande sœur, dix neuf ans. Et moi, c’est Kevin, quinze ans. Mais je n’aime pas mon prénom, ça fait ringard. Je préfère qu’on m’appelle kéké. C’est pas terrible, mais au moins on en voit pas à tous les coins de rue. Dans deux mois, je passe le brevet des collèges. Mon prof principal me dit que je devrai l’avoir fastoche, vu que je travaille plutôt bien en classe, même que mes copains me charrient grave.

Marilyn cherche du boulot et si j’en crois sa sortie furax du bureau, c’est que ça n’a pas du marcher comme elle voulait.

Elle s’appelle Marilyn, comme Marilyn Monroe. Mes parents étaient des fans. Ils avaient plein de photos, des posters, des vidéos, et même des assiettes, une dizaine avec Marilyn en décoration. Ma sœur, c’est une belle fille, tout le portrait de maman : blonde, avec de beaux yeux bleus. Mes copains me disent qu’elle est trop plate, qu’elle a pas de fesses et pas de nichons. C’est vrai que quand je la regarde, je me demande parfois si c’est un garçon ou une fille. Mais quand je vois sa tête, je sais que c’est une belle tête de fille. Mais mes copains ils y connaissent rien, ils préfèrent les radasses maquillées comme au carnaval.

C’est elle qui m’élève depuis la mort de maman, y a deux ans. En principe, vu qu’on était mineurs, on aurait du être confié à une famille d’accueil par la DASS. Je ne sais pas comment Marilyn s’y est pris avec l’assistante sociale, mais en tout cas, elle a réussi à la convaincre de nous laisser ensemble. Enfin, quand je dis je ne sais pas, ce n’est pas vraiment exact. L’assistante sociale, c’est une grande bonne femme, avec un visage sévère. Avec ses cheveux courts, plus courts que ceux d’un bidasse, ses lunettes à grosses montures en plastique marron, toujours en pantalon, elle ressemble plus à un mec qu’à une fille. Quand elle venait à l’appartement pour le dossier, j’avais toujours l’impression d’être de trop. Un jour, je suis sorti de ma chambre sans faire de bruit, mais sans le faire exprès. Elle était assise à côté de ma sœur, presque contre elle. Elle lui parlait à l’oreille, une main dans le dos et l’autre sous le tee-shirt de Marilyn. Comme j’étais derrière elles, elles me voyaient pas. Marilyn se laissait faire, même quand j’ai vu la langue de la femme glisser dans son oreille. Elle ne bougeait pas et j’ai eu l’impression qu’elle aimait ça. Alors, je suis retourné sans bruit dans ma chambre. J’avais beau n’avoir que treize ans, je trouvais qu’il y avait quelque chose qui clochait. Quand j’en ai parlé à ma sœur, le soir, elle m’a envoyé bouler, en disant que j’étais trop jeune pour comprendre. Et que si on voulait éviter la famille d’accueil, il fallait savoir faire des sacrifices. Sacrifices, c’est le mot qu’elle a utilisé. Puis, elle m’a dit qu’en fait ce n’était pas vraiment un sacrifice et qu’elle aimait bien ça. Et elle a dit aussi que, de toutes façons, faire ça avec un homme ou une femme, c’est pareil. Et elle m’a dit encore, en m’embrassant sur le front : " mon p’tit kéké, je joins l’utile à l’agréable. "

J’ai compris que ce n’était qu’une affaire de sexe. Une de plus. Le sexe, le cul, mes potes au collège, ils n’ont que ces mots là à la bouche. Mais moi, le sexe me dégoûte depuis que j’ai compris ce que c’était vraiment. Depuis, en fait, que papa est mort.

Mon papa, il s’appelait François, et il était un mécano. Il avait un petit garage, pas loin de notre appart HLM. Un jour, il a glissé sur une plaque d’huile et il s’est fracassé la tête sur son établi. Du jour au lendemain, on s’est retrouvé sans le sou. Maman travaillait avec papa, elle lui faisait ses papiers, ses factures, des trucs comme ça, mais sans être déclarée. Elle a bien réussi à vendre de l’outillage, mais y a des types qui sont venus et qui ont dit que mon père devait de l’argent à des fournisseurs ou à l’URSSAF, je ne sais plus qui. Ils ont pris presque tout l’argent. Ce jour là, j’ai su qu’il y avait toujours des gens qui rôdaient, comme des loups affamés.

Et il y a autre chose que j’ai compris tout de suite, malgré mes onze ans: papa était à peine enterré, que des types, même des types mariés que mes parents fréquentaient, et bien ces types ont essayé de coucher avec maman. Il n’y avait pas que des loups, il y avait aussi des chiens qui rodaient. Et nous étions coincés entre les uns et les autres.

J’avais toujours cru que le sexe était une affaire entre un papa et une maman, et que c’était beau et que ça rendait les gens heureux, comme mes parents. Et bien, non, je me trompais. C’est à ce moment là que le sexe est devenu pour moi quelque chose de sale et d’écœurant.

Maman a fait des ménages et Marilyn a arrêté l’école pour commencer un apprentissage de vendeuse dans un magasin de fringues.

Nous ne mangions pas souvent de viandes ou de gâteaux et on allait plus chez Lidl qu’à Carrefour ou Géant. Maman avait quelques amis que l’on voyait de temps en temps, mais ils n’étaient pas plus riches que nous.

Puis, certains soirs, elle s’est mise à sortir. Elle mettait une belle robe noire que papa lui avait achetée. Elle était très élégante. Le lendemain de ces soirées, on avait du steak à manger, des gâteaux ; parfois même on allait au Mac Do et au ciné. C’était la fête. Et même que maman s’achetait une bouteille de vin et qu’elle buvait un verre avant de manger. En tout cas au début, parce que après, elle mangeait beaucoup moins et buvais beaucoup plus. Et je ne comprenais pas pourquoi qu’au lieu de maigrir, elle grossissait.

Le soir, elle sortait de plus en plus souvent. Parfois elle s’engueulait fort avec Marilyn.

Un jour, il y a eu une grève surprise au collège. Alors je suis rentré chez moi. Maman était toute nue, assise sur les genoux d’un gros type, tout nu lui aussi. Elle m’a dit d’aller dans ma chambre, mais je n’arrivais pas à détacher mon regard de ces deux corps nus. Quand le type a été parti, maman m’a dit que depuis la mort de papa, elle était bien seule, que ce monsieur était très gentil et que grâce à lui, on pouvait aller plus souvent au Mac Do et au ciné. Elle essayait de me sourire, mais c’était un sourire bien triste.

Elle buvait de plus en plus et grossissait idem. Ca m’ennuie de dire ça, mais elle était devenue laide. J’avais l’impression que plus rien ne l’intéressait. Parfois, je voulais un câlin, comme avant, mais elle me repoussait.

Un jour, en avril, la directrice, madame Legeay, m’a fait appeler dans son bureau. J’aime bien madame Legeay, elle est vraiment sympa, elle est douce et ne nous crie jamais dessus. Quand elle parle aux élèves, elle nous vouvoie. C’est la seule, parce que tous les profs, ils nous tutoient, comme si on était copains. Sauf qu’on est pas copains et que nous, on les vouvoie. La directrice était assise à son bureau et la psy du collège était debout, à côté.

" Kévin, elle m’a dit, il va vous falloir être très courageux : vous n’allez plus revoir votre maman. "

Je n’ai pas compris ce qu’elle me disait. Alors la psy m’a pris par les épaules et en me regardant droit dans les yeux, elle m’a dit que maman était partie pour toujours et que je la reverrai jamais. Je ne comprenais toujours pas : elle est partie quand ? Ou ? Avec qui ?

Et puis brutalement, j’ai compris : maman était morte.

Elle s’était jetée d’un pont, à Ponsonnas. On connaissait bien ce pont parce que papa adorait le saut à l’élastique et qu’il avait sauté plusieurs fois. Pour partir, maman avait décidé de sauter, mais sans élastique.

Grâce au piston de l’assistante sociale, Marilyn était rentrée à Carrefour. Et moi, je redoublais ma quatrième. Parce qu’elle travaillait à temps partiel, elle ne gagnait pas beaucoup.

C’est à ce moment là que j’ai lu un bouquin de Eric Tabarly : " mémoires du large ". Moi qui n’avait jamais vu la mer, j’ai alors décidé que je serai marin. J’ai lu tous les bouquins de Tabarly, mais aussi tous ceux qui parlaient de voyages et des océans.

J’ai commencé à mettre des sous de côté parce que je voulais partir le plus vite possible. Je faisais le baby-sitter, je lavais des voitures, je gardais un peu des sous des commissions.

De son côté, Marilyn était souvent absente. Elle travaillait beaucoup, me disait elle. Mais un jour, on l’a mise à la porte parce qu’elle refusait de coucher avec son chef. Et pour arranger les choses, un type est venu un soir pour nous dire que si on ne payait pas le loyer, on devrait partir ailleurs. Les chiens et les loups, toujours eux. Et Marilyn et moi, entre eux.

C’est pour fuir ces bêtes sauvages que je veux partir. Parce que je sais qu’en mer, il n’y a pas de loups ou de chiens. Mais qu’il y a le vent, les vagues, le soleil, l’horizon.

 

Alors, kéké, tu viens oui ou merde ?

J’arrive, j’arrive, gueule pas.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2010
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commentaires

paniss 21/10/2010 14:52



merci Oscar






Oscar 20/10/2010 17:36



Claude, ce n'est pas là du misérabilisme facile, c'est une nouvelle aussi bien écrite que réaliste et d'un pathétique sobre de bon aloi;


des détails comme: "Je ne comprenais pas pourquoi qu'au lieu de maigrir, elle grossissait."


et bien d'autres du même acabit, avec la maîtrise d'un langage adapté au narrateur, compte tenu surtout de son âge, qu'ajouter sinon: bravo.


Et on ne comprend que trop bien pourquoi ce jeune a eu envie, passe-moi le jeu de mots, de prendre le large! 



paniss 12/10/2010 21:24



en plus de  je voulais dire: merci 


signé:  claude bachelier



paniss 12/10/2010 21:22







Annick Demouzon 12/10/2010 14:54



Une histoire un peu triste. Ou peut-être, même beaucoup? Bravo, Claude;