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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 08:00
Etranges-fruits.jpg
 
Même si Nouvelles en fête 2013 est maintenant derrière nous, les nouvelles étoilées par le jury vont, elles, encore agrémenter le café durant quelques jours... 
 
Laura Kuster, l’étoile du jour
Mon avenir littéraire s'est joué fort tôt, lorsque ma mère a décidé de m'ouvrir les portes du savoir et de la vie palpitante de Poucet et son ami l'écureuil, méthode de lecture mixte et anthropozoologique qui n'a pas été sans influence sur mes choix professionnels.
Je n'ai cessé depuis de coucher mes états d'âme noir sur blanc, puis à faire disparaître ces journaux lors d'autodafés cathartiques, devenus hors de mes moyens depuis que j'écris avec un ordinateur. Aussi me
suis-je essayée à la fiction, dans un format suffisamment court pour me permettre d'y apposer des points finaux.
Convaincue que la vie est faite pour s'amuser quand on en a le temps, je consacre mes loisirs à l'écriture de 22h30 à 23h15 les samedis soirs et les jours fériés, avec le fol espoir de parvenir à rester éveillée jusqu'à minuit, ce que les progrès de la pharmacologie devraient un jour rendre possible sans ordonnance.
Le héros de ma nouvelle est un acteur et metteur en scène américain très connu, pour qui une chaise vide semble être un interlocuteur valable, ce qui ne laisse pas de me consterner malgré l'admiration que je lui porte.
Mon respect pour son œuvre n'est pas allé jusqu'à m'empêcher de lui inventer de toute pièce une biographie approximative, dont est tiré ce charmant épisode de son enfance, Billie Holiday en assurant le chœur antique.

 
D'étranges fruits
 
 
Alors qu'il passait devant la propriété, son regard a été attiré par un mouvement incongru dans l'ombre d'un arbre. Il a continué sa route pendant quelques secondes, puis a fait demi-tour.
Accrochée à une basse branche du chêne qui ombrageait la terre sèche et une partie de la varangue, une chaise paillée se balançait doucement. Il a serré les dents, puis il est sorti en pestant de sa Chevrolet de location et s'est déplié tant bien que mal. Il s'est approché de la maison, a monté les marches menant à l'entrée. Son reflet voussé lui est apparu, morcelé par les vitres à petits carreaux de la porte. Courbé, comme un chien battu sur le point de s'enfuir. Il a grimacé. À son âge, on ne s'enfuyait plus. Il n'a pas sonné.
Au bout de la varangue, le tronc du chêne lui masquait la chaise. Il est retourné à sa voiture, a sorti son couteau de la boîte à gants, puis, revenu au pied de l'arbre, a entrepris de tailler les cordes qui maintenaient la chaise.
 
« Les arbres du Sud portent un étrange fruit... »
« Tu viens avec moi, ce soir, fils, j'ai un truc à te montrer. »
Il acquiesce. À son père, on dit toujours oui.
Le soir venu, sa main dans celle du géant hirsute qui l'a extirpé de la camionnette après un court trajet jusqu'à la sortie du bourg, il se laisse tracter dans la pénombre, accélérant à l'occasion d'une bourrade ou d'un coup de pied aux fesses. « T'arrêtes de traîner, oui ? ». Les enjambées de son père sont immenses, dignes de celles de l'ogre des contes, celui avec les bottes ; son pas, sur le sol irrégulier, est sûr et ravageur.
La nuit vient, dans un grondement assourdi par le vent. Au loin, des voix s'élèvent, des lumières vacillent ; tant bien que mal, en s'efforçant de ne pas trébucher, il court pour suivre la cadence de son père, qui l'emmène droit vers le bosquet de peupliers qui apparaît dans l'orbe des lampes à pétrole.
 
« Du sang sur les feuilles et du sang sur les racines...»
Ils sont cinquante environ, encapuchonnés de blanc, à parler d'une voix encore contenue, dans un brouhaha perlé d'éclats de rire subits. Les torches vrombissent, attisées par le vent tournoyant. C'est une nuit texane, empuantie par l'odeur de l'essence et celle des hommes, une nuit d'été torride et poussiéreuse, balayée par la brise des plaines.
Il inspecte ses genoux. Tout à l'heure, il a buté sur une branche morte et est tombé sur une pierre. Il n'a pas bronché : avec son père il ne vaut mieux pas, mais tout de même, ça le pince drôlement. Dans la clarté dansante des flammes, son genou lui apparaît couronné de sang et de terre. Son regard s'attarde sur ses chaussures claires, y découvre des taches sombres qui l'intriguent. Il les tâte de l'index. C'est épais, rouge, poisseux ; l'herbe, encore fraîche en bordure du bosquet, en est maculée.
Il lève les yeux vers son père, ne croise que son regard enfoncé dans des orbites de coton blanc, n'entend que l'ombre de sa voix.
« Y'a un salopard qu'a violé la fille à Matthew. L'a déjà morflé, mais maintenant, ça va être sa fête, fais-moi confiance. »
 
« Un corps noir se balance dans la brise du sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers »
La fille à Matthew, c'est Jenny. Elle est blonde et rose, elle natte encore ses cheveux, elle porte la même robe toute la semaine, mais avec tant de bonne grâce que c'est comme si elle en changeait chaque matin. La fille à Matthew est douce, jolie, aimable, elle sourit à tout le monde, mais surtout à John, son voisin qui a le même âge qu'elle et qui est son amoureux depuis toujours, depuis les bains communs dans le baquet à linge, du temps où ça arrangeait bien Matthew que sa voisine s'occupe de sa fille quand sa femme à lui avait préféré s'en aller vivre à San Francisco, peut-être bien parce que plus loin de Matthew que la Californie, c'était difficile, et après tout, on ne lui avait pas jeté la pierre tant que ça, à elle, de s'être évaporée un matin en laissant son mari et sa gosse en plan.
John est noir.
C'est son nom que hurle la voix suraiguë, chargée de larmes et de poussière, de Jenny, qui se tord à quelques mètres de là, retenue à grand peine par trois solides gaillardes.
« T'y entends la pauvre gamine, comme elle est secouée ? C'est pas la justice qui va réparer ça comme il faut. Garde bien, fils, comment que ça se traite, un négro ».
 
« Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue »
 
John, hissé au bout d'une corde sous la ramure d'un peuplier, est apparu brutalement au-dessus de la marée de capuchons.
Il a arraché sa main de la poigne de son père et a couru dans le bosquet se mettre à l'abri du regard terrorisé de John, de la vision de sa bouche ouverte sur un cri immensément muet, de ses épaules tressautant à la lueur des torches, de la croix qui lui fait face, émergeant d'une meule de paille et de branches sèches. Il s'est roulé en boule contre une souche, a fermé ses yeux, bouché ses oreilles, obturé tout ce qui pouvait s'ouvrir sur le monde réduit ce soir à quelques arpents de terre surpeuplés ondulant au pied d'un peuplier, à la plainte infinie de Jenny, à la voix de son père étouffée par le coton blanc.
Il a senti qu'on lui touchait l'épaule.
 
«Un parfum de magnolia, doux et frais
Puis l'odeur soudaine de la chair brûlée »
L'obscurité du petit bois est pailletée par l'éclat des torches trouant le feuillage. Dans la lumière approximative, il distingue deux yeux noirs apeurés, et les reflets d'un petit crucifix de métal.
« C'est toi, Thomas ? »
Le frère de John est recroquevillé de l'autre côté de la souche. Thomas, il faisait le guet pour son frère et Jenny, qui s'aimaient depuis si longtemps. Un mauvais guetteur, faut croire. Il a suivi les hommes qui emportaient son frère. Il aurait bien voulu les empêcher, mais il a eu peur. On n'est pas très courageux, à douze ans. Toute sa vie, il se dira qu'il aurait dû au moins essayer : quelques coups de pied et de poing, et puis des cris, ça fait parfois son effet, mais pour le moment, il se tait. Il essaie de respirer, entre deux spasmes de sanglots, secs et douloureux comme des coups de bâtons.
Et soudain, les ténèbres mouchetées du bosquet se mettent à flamboyer.
 
« Voici un fruit que cueilleront les corbeaux
Que la pluie ramassera, que le vent assèchera,
Que le soleil fera pourrir, que l'arbre laissera tomber... »
 
Ils sont restés serrés l'un contre l'autre, le temps que cesse la danse des flammes, que s'éteignent les voix fièrement avinées, que s'atténue un peu l'odeur de viande carbonisée, plus étouffante encore que la fumée rabattue sur eux par la brise qui s'attarde.
Et puis, il a entendu beugler son père qui l'appelait avec dans la voix des accents de sommation avinée et de promesse de coups de ceinture. Peut-être le cherchait-il depuis un bout de temps, peut-être aurait-il dû retourner là-bas bien avant, il ne savait plus, il n'avait rien entendu d'autre que, résonnant dans sa tête, les pleurs de Jenny et les mots de son père qui parlait de justice.
Il se lève et dit à Thomas d'en faire autant, de se dépêcher de traverser le bosquet et de rentrer chez lui par le lit de la rivière, le plus vite possible et sans se faire voir.
Et puis il rajoute : « tu diras rien, hein ? »
 
« Voici une étrange et amère récolte »
Thomas n'a rien dit.
Personne n'a rien dit. Ou si peu.
 
Il a posé la chaise sur la terre fendillée et s'est assis dessus. Il a pris son front dans ses mains, s'est frotté l'arrière de la nuque, a relevé la tête au bout d'un moment et a inspecté les alentours. Personne n'était sorti de la maison, personne ne s'était arrêté : une maison vide, un après-midi de semaine, au bord d'une route déserte, à la sortie d'une bourgade à demi-morte, une cité dortoir de plus où les gens semblaient faire des rêves paisibles, sans se préoccuper de leurs voisins exécuteurs des hautes œuvres et tortionnaires de chaises paillées.
Et après les chaises, quoi d'autre ?
Il n'avait pas voulu ça. De toute manière, il avait fait un bide, avec sa chaise vide. Il aurait dû s'abstenir... N'est pas tribun qui veut.
Il est remonté dans la Chevrolet, a démarré et repris sa route. Les repérages promettaient d'être pénibles, aujourd'hui : les souvenirs lui martelaient la tête. Il faudrait un jour que ça sorte. Et à bien réfléchir, pour ce film-là, ce coin-ci conviendrait parfaitement.
 
Strange Fruit de Billie Holliday
 
 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

Laura 02/11/2013 10:16


C'est magnifique ! Merci, Patrick.

Patrick 02/11/2013 08:51


Retrouvez en bas de page Strange Fruit de Billie Holliday dans un enregistrement en live...

Jean 02/11/2013 02:31


En lisant ce beau texte de Laura, j'ai pensé à toi, Yvonne et à ton superbe sonnet qui a obtenu, si ma mémoire est bonne, le premier prix des Rosati dans la rubrique "Images du Nord" il y a
quelques années déjà !

Laura 01/11/2013 14:40


Merci à tous pour vos commentaires et à l'équipe de Calipso pour le choix toujours éclairé de l'image.
Et merci à vous, Yvonne, pour votre poème. Billie, c'est pour moi une voix quasi maternelle, un timbre qui m'accompagne, comme celui de bien d'autres chanteuses de jazz, depuis l'enfance. J'ai en
partie appris l'anglais en repiquant les paroles des standards. Celles de Strange Fruit sont de loin les plus poignantes que je connaisse (il y a aussi celles de Tears for
Johannesburg, par Abbey Lincoln, mais sans la mélodie ça ne rend pas grand chose. Je vous en donne un aperçu : HAAAAAAAAAAAAAA YAAAAAAAAAAAA HAAAAAAAAA (ad lib)

yvonne Le Meur-Rollet 01/11/2013 13:48


Bravo Laura pour ce très beau texte. Je suis moi-même une fan de Billie Holiday qui m'a inspiré il y a quelques années- sur fond de carrières du bassin granitier de mon enfance-  un texte
que je ne résiste pas à l'envie de reproduire ici.


 "Blues" polonais 


Je garde encore en moi de nomades douleurs,


De longs cris bohémiens, des sanglots de tzigane,


Des fuites en traîneau devant la caravane


Et des brasiers secrets où flambent des malheurs.


 


Quand j’écoute du « blues » de toutes les couleurs,


Dans les bars de la côte, enfumés de havane,


Dès l’heure où sur la mer, la lune se pavane,


Je sens monter en moi d’irrépressibles pleurs.


 


 


L’un des « étranges fruits » que tu chantes, Billie,


- Fille d’esclave nue et de maître en folie,


Troublante Lady Day, en robe de satin -


 


C’est mon père tombant au fond de la carrière,


Son sang vif de « polak » éclabousse la pierre…


Et je pleure avec toi, Lady, jusqu’au matin.