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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:00

Chambre-noire.jpg

 

En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

 

Pascale Pujol, l’étoile du jour

Parisienne, et même banlieusarde depuis quelques années, mais nourrie de Catalogne. J'écris, donc. Pas depuis très longtemps en fait, j'ai attendu d'avoir (bien) dépassé la quarantaine... mais maintenant plus question d'arrêter ! Deux de mes nouvelles ont été distinguées en 2012 chez Short-édition… Mon premier recueil de nouvelles sortira en avril prochain chez Quadrature, et Chambre noire en fait partie. À la ville, après plus de dix ans de journalisme, je suis consultante en analyse financière.

 

 

Chambre noire

 

 

J'ignore ce que l’on est censé ressentir en apprenant la mort de celui que l’on aime. Je peux uniquement vous dire ce qui se passe quand on l’apprend lors d’un flash infos à la radio, en voiture, un soir de décembre. D’un seul coup, tous les bruits de la ville autour se taisent, les klaxons, les pots d’échappement, les freins, les sirènes, la musique, les rires et les cris à quelques jours de Noël alors qu’une simple phrase gonfle et remplit tout l’espace : Nous apprenons le décès ce matin de notre confrère Guillaume Balland. D’abord elle tourne en boucle sur plusieurs tons comme une ritournelle macabre nousapprenonsledécèscematindenotreconfrèreguillaumeballand, oui Laurence, effectivement nousapprenonsledécèscematindenotreconfrèreguillaumeballand puis les syllabes se séparent et viennent percuter l’habitacle comme des projectiles nous-za-ppre-nons-le-dé-cès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Les mains toujours crispées sur le volant, je tombe en catalepsie, je ploie sous les projectiles qui rebondissent nous-za-ppre-nons-le-dé-cès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land, je ne respire plus et mon champ visuel se réduit peu à peu à une ligne en pointillés, un encéphalogramme plat, en noir et blanc.

Heureusement j’étais arrêtée à un feu derrière plusieurs véhicules. Je n’ai entendu ni les coups de klaxon ni les insultes des automobilistes pressés quand je n’ai pas redémarré, aucun des coups frappés sur les ailes ou le pare-brise arrière, ni même les injonctions du motard de la police qui s’est approché au bout de quelques minutes. Je n’ai perçu sa présence que quand il a ouvert la portière et m’a demandé si j’allais bien, et à ce moment-là seulement je me suis remise à respirer. Je crois que vous avez un malaise, insistait doucement l’homme dont la voix me parvenait à travers un brouillard épais, je vais garer votre voiture et appeler les pompiers. Un instant l’espoir renaît, les pompiers, oui, ils sauront quoi faire, je me tourne vers lui en tentant de sourire, cet homme a trouvé une solution, tout va aller bien maintenant puisque les pompiers arrivent, et puis à nouveau nous-za-ppre-nons-le-dé-dès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land qui explose dans ma tête comme une balle dum-dum.

Comment en arrive-t-on là, vous demandez-vous. C’est pourtant simple : nous n’étions ni mariés ni pacsés, nous n’habitions pas ensemble, n’avions pas les mêmes cercles d’amis, ne travaillions pas dans le même univers. Je n’ai jamais souscrit d’assurance vie à son nom et je suis prête à parier que lui non plus – je saurai ça bientôt. Son assistante ne me connait pas, ses proches collaborateurs non plus, et si mon numéro est bien enregistré dans son smartphone, c’est un prénom parmi tant d’autres, rien de plus. Seul mon fils de vingt-trois ans connait vaguement son existence, mais pas son nom. À l’approche de la cinquantaine, j’ai appris à faire de ma vie amoureuse une chasse gardée, un terrain privé ; Guillaume pratiquait cela depuis toujours. Alors, quand il a eu un malaise au bureau vers onze heures du matin, personne n’a su qui appeler. Pas d’enfants, pas d’ex-femme, des parents décédés ; juste un oncle âgé et surtout un meilleur ami, le compagnon de route de toujours. Patrick Ferrière. C’est lui que je vais entendre sans fin dans les jours qui suivent, à la radio, à la télé, sur internet. La rencontre à l’école de journalisme, puis leur premier grand reportage en Afghanistan au moment du retrait des troupes soviétiques. L'émission en prime time qu'ils produisent à la télé dès le milieu des années 90. L’immersion de plusieurs mois chez les Tigres tamouls quelques années plus tard. Les prises de position aux côtés de Reporters sans frontières. Trente-trois ans de carrière de Guillaume Balland, les anecdotes, les temps forts – et je ne suis nulle part.

Pourtant nous avions un point commun : l’image. Je suis photographe, quelque part entre l’art et les commandes. Entre la précarité et l’aisance, la liberté et la complaisance. Guillaume était entré un dimanche par hasard dans la petite galerie du Marais où j’expose, je crois qu’il voulait surtout s’abriter de la pluie. Il était accompagné d’une femme blonde beaucoup plus jeune que lui perchée sur des talons ridicules qui glissaient sur les pavés mouillés de la cour classée. Elle s’est ébrouée comme un jeune chien avant de s'extasier devant la série de mode en couleurs, un peu spectaculaire, que j'avais réalisée quelques semaines auparavant à New York. Visiblement, elle s’y sentait à l’aise, avec sa robe de créateur anversois et son vieux trench chiné à Londres. Il a souri avec une légère ironie, restant à distance des photos de défilés, puis s'est approché malgré lui du fond de la galerie. J’y avais accroché une douzaine de portraits en noir et blanc faits à la chambre, saturés d’ombres et très denses, un thème sur la corrida et le flamenco : passion, douleur, fatigue et amertume. Je l’ai vu happé par les photos, l’une après l’autre. Et dans son regard j'ai lu un désir avide de possession impossible, comme on ne peut posséder rien ni personne – mais comme on rêve tous, un jour, de le faire. À la fin seulement il s’est tourné vers moi, pour me jauger plutôt que me regarder ; il a pris ma carte avec un léger sourire en coin avant de repartir. Suspendue à son bras, la blonde babillait en trébuchant joliment sur les pavés mouillés.

Quand il a appelé une semaine après j’ai reconnu sa voix avant même qu’il ne se présente. Il n’a pas cherché le moindre prétexte pour venir, juste J’ai envie de vous voir, et quand il est entré dans le petit loft qui me sert à la fois d’atelier et d’appartement, il a simplement souri et glissé lentement sa main sur ma nuque, puis m’a embrassée. Nous avons fait l’amour tout de suite, à moitié déshabillés sur les kilims du salon, presque sans un mot, et à sa manière de me clouer au sol presque rageusement, sans me quitter des yeux, j’ai compris qu’il était tombé amoureux de mes images bien avant de tomber amoureux de moi et que d’une certaine manière, il ne me le pardonnerait jamais. Ou, tout au moins, me le ferait toujours payer cher. J’ai voulu résister, refuser le plaisir qui montait en moi, mais je n’ai jamais su tricher, ni avec le plaisir ni avec la douleur, alors j’ai joui et éclaté en sanglots en même temps, et pleuré encore ensuite, lovée dans ses bras, pendant près d’un quart d’heure.

C'est drôle que je pense à ces larmes, juste maintenant, car depuis sa mort je n'en ai pas versé une seule. Comme si je m'étais flétrie, séchée, d'un coup. Je crois que mes règles aussi se sont arrêtées, c'est vrai qu'à mon âge la pré-ménopause me guette, j'avais eu tendance à oublier cette perspective mais la réalité se rappelle à mon bon souvenir. Mes yeux sont secs, mon ventre aussi désormais, je n’ai personne à qui parler non plus, comment alors dire ma douleur d'avoir perdu cet homme ? Je n'avais pas la clé de son appartement et, heureusement, aucun objet personnel chez lui à part une brosse à dents et deux ou trois produits de toilette basiques et anonymes. Pas de vêtement, pas de livre, de CD ou de DVD, nous avions choisis d'être un éternel invité chez l'autre et même au bout de dix-huit mois le charme de cette organisation n'était pas émoussé – une fois surmonté le léger désagrément de devoir parfois repartir le matin avec les mêmes vêtements que la veille au soir. Lui non plus n'a rien laissé ici, et j'en arrive à le regretter bien sûr, j'aurais aimé pouvoir conserver quelque chose qui lui ait appartenu, un objet banal et intime comme un livre peut-être, chercher son odeur entre les pages, ou un rasoir, un objet viril qui témoigne du fait que oui, depuis le premier instant, cet homme me possédait entièrement. Sa mort m’a rendue à moi-même mais il me manque terriblement, comme les membres fantômes manquent aux mutilés qui ressentent toujours des douleurs dans le bras ou la jambe après une amputation. Chaque nuit depuis son décès je rêve de lui et surtout, j'ai des orgasmes en dormant, une jouissance brutale qui me stupéfie et me ravage de douleur et de culpabilité – mais à laquelle je ne veux pas renoncer, pas encore.

Guillaume avait choisi d’être incinéré, cela je le savais déjà, une cérémonie avec juste quelques intimes, et c’est exactement ce qui est prévu – sauf que je n’y serai pas invitée. Au moment où j’en prends conscience, quand je réalise que je ne reverrai plus jamais son corps et n’accompagnerai pas non plus sa poussière vers son lieu de repos, je me rappelle la série de photos que j’ai faite de lui. Si je les ai oubliées, c’est probablement parce que je ne les ai jamais tirées. Les rouleaux ont été développés puis rangés, quelque part dans mon petit labo où je mets rarement les pieds depuis que je travaille essentiellement en numérique. Tout me revient peu à peu, l’une de nos premières nuits ensemble, un matin de printemps particulièrement lumineux, et surtout son sommeil qui dure alors que je suis déjà réveillée depuis l’aube. J’étais sortie du lit très doucement pour mieux regarder dormir cet homme qui m’avait volée à moi-même, me prenant sans ménagement mon cœur, mon corps, mon âme.

Je ne sais pas pourquoi j’ai utilisé le moyen format, sûrement pour conférer une magie particulière à cet instant. J’ai tourné lentement autour de lui, toujours nue, et j’ai photographié chaque partie de son corps, sa peau tannée, ses grandes mains dont l’une pend légèrement dans le vide, ses poignets et ses chevilles étonnamment fins et racés qu’il tient de sa mère, son cou massif hérité de son père. Il est allongé sur le dos, découvert, son ventre plat avec ses poils bouclés qui remontent vers le nombril, son sexe repose doucement contre sa cuisse, alangui dans un début d’érection, et je dois résister à l’envie d’y porter mes lèvres. Il ne se réveille qu’à la dernière photo ou presque, sa main happe l’appareil qu’il pose d’autorité de l’autre côté du lit pendant qu’il m’attire à lui. Je ne réalise à quel point je le désire que quand je sens son poids sur moi ; il me pénètre d’un seul coup de reins, sans autre préliminaire que sa main qui écarte une mèche de cheveux de mon visage pour mieux harponner mon regard.

À l’aube ce matin j’ai tiré les photos, trois fois seize poses en noir et blanc, puis j’en ai tapissé les murs blancs de ma chambre. À l’heure de la cérémonie, alors qu’il se transforme en cendres, son corps se recompose sous mes yeux comme une mosaïque de désir et d’amour et je pense à la douleur de ces femmes qui accouchent en sachant que leur enfant est mort-né. Cet homme aimé endormi multiplié à l’infini, le grain de sa peau si réel dans le grain du papier, je hurle enfin ma souffrance et pleure pour la première fois depuis des jours. Et maintenant en choisir douze, pas une de plus, les accrocher dans la galerie, pour conjurer le sort et tenter de croire que moi aussi, je l’ai possédé un instant, son cœur, son corps et son âme.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

macha seruoff 04/11/2013 14:53


des mots des éMOTions. des images oui. les meilleures. les dernières. celles qui restent. à la vie. à l'amor. merci pascale.

le Belge 22/10/2013 08:48


Une nouvelle photographique qu'on voit plus qu'on ne lit. L'oeil de la journaliste, sans doute.

Lza 21/10/2013 09:18


"Le jardin reste ouvert pour ceux qui l'ont aimé..."(Prévert.:Spectacle)