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18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 09:30

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En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

Laurence Marconi, l’étoile du jour

 

La valse des étiquettes

 

 

Porte de la Volga. En partie cachée derrière l’un des poteaux rouges et gris qui délimitent le parking souterrain, Isabelle observe le chassé-croisé des badauds qui s’engouffrent dans le sas vitré pour accéder au centre commercial ou le quitter. Elle patiente. La jeune femme se débrouille toujours pour être seule au moment de franchir les portes automatiques qui mènent à la galerie. Les panneaux de verre coulissent dans un glissement furtif, s’écartent à son passage et elle a un peu l’impression d’être attendue. Depuis le parking, elle pourrait choisir de franchir la Porte du Danube, elle aurait moins de chemin à parcourir pour rejoindre l’entrée de l’hypermarché, mais elle aime flâner dans les allées du centre en poussant son caddy vide, ralentir devant la vitrine du parfumeur ou devant celle du bijoutier : un monde raffiné y scintille, fait de diamants, de flacons et de strass qui miroitent et se reflètent en un écho sans fin. Lorsqu’elle arrive à la hauteur de la boutique de décoration, elle s’arrête toujours pour admirer les vases, les bougies, les lampes, les bibelots disposés sur des tables ou sur des consoles, habilement mis en valeur dans le fouillis chatoyant des nappes et des jetés de lit ou de canapé, négligemment déployés. La jeune femme ne fait jamais ses courses deux fois de suite dans le même hypermarché. Elle change de lieu et d’enseigne, mais elle revient régulièrement au centre commercial de l’Europe, car les portes d’accès à la galerie, baptisées de noms de fleuves, lui offrent un agréable moyen d’évasion. La Porte de la Volga, surtout, l’entraîne au  loin : elle aimerait tant visiter Saint Petersbourg. Même si la Volga n’arrose pas cette ville, la simple évocation de ce nom la propulse à quelques encablures de son rêve, et cela n’a pas de prix. Lorsque l’allée centrale est presque vide, elle ferme les yeux et s’imagine à bord de l’une des embarcations pour touristes aperçues à la télévision, qui dérivent sur les eaux calmes du fleuve russe. Elle se laisse alors bercer par la musique qui inonde la coursive en un flot continu de notes aigües, tangue au rythme des pulsations, glisse doucement sur le sol lisse et luisant. Elle s’échappe ainsi un court instant, loin de la vie grise de sa banlieue.

 

Mais aujourd’hui, il est inutile de patienter plus longtemps derrière le poteau. Elle ne pourra pas franchir seule la Porte de la Volga, il y a trop de monde sur le pont. Isabelle soupire, renonce à attendre et pénètre, en même temps que d’autres clients, dans le large couloir vitré qui permet de rejoindre la galerie. Elle ne peut pas non plus, comme elle en a l’habitude, fermer les yeux pour se retrancher dans ses rêves. L’hypermarché fête son dixième anniversaire et la foule est dense, oppressante. C’est un peu comme si toute la région s’était donné rendez-vous là. Pourtant, la déception cède vite la place à l’excitation palpable et contagieuse qui parcourt le centre et qui la gagne peu à peu. Elle ne savait rien de cette journée exceptionnelle, mais elle compte bien profiter de l’ambiance festive et des bonnes affaires. La galerie tout entière est pavoisée aux couleurs de l’hypermarché : au-dessus des visiteurs, d’immenses affiches frappées d’un « 10 » en chiffres d’or se déploient en enfilade depuis le plafond. On dirait un alignement de dominos suspendus. Tout le centre bat pavillon de l’enseigne. Elle regarde de tous côtés, elle ne veut rater aucune des informations imprimées sur les panneaux publicitaires aux couleurs criardes, placardés sur les portes et les cloisons, à l’approche du magasin. Elle essaie de se concentrer pour se frayer un passage, joue des coudes et se sert de son chariot comme d’un bouclier pour avancer et se diriger vers l’entrée de la grande surface. S’il lui arrive de heurter quelqu’un d’un coup de caddy maladroit, elle essaime alors des «  attention ! », « pardon », « excusez-moi », « oups ! », « désolée… » que la musique endiablée engloutit aussitôt. Elle se réjouit, elle va pouvoir faire le plein de produits coûteux à prix cassés, observer, prendre tout son temps pour choisir.

 

À l’intérieur du magasin, il devient plus facile de circuler. Les visiteurs se dispersent et se répartissent entre les différents rayons : bricolage, mode, décoration, arts de la table, électroménager, bureautique, alimentation… Elle décide de faire d’abord un tour dans les allées consacrées à la mode. Partout, on a installé des présentoirs larges et profonds autour desquels s’empresse une foule de femmes. Toutes plongent leurs bras dans des grands bacs remplis de T-shirts, de corsages, de débardeurs, de caracos. Ainsi brassés, les vêtements débordent en vagues successives, ruissellent le long des parois et forment sur le sol des flaques multicolores dans lesquelles pataugent les clientes. Lorsqu’elles ont trouvé leur bonheur, elles se redressent, brandissent leur butin, l’inspectent et le fourrent dans leur panier ou dans leur caddy, avant de replonger, la tête la première, dans le bac, à la pêche aux trouvailles. Isabelle sourit en observant la scène. On dirait une nuée de mouettes tournoyant au-dessus de la traîne blanche d’écume d’un bateau qui rentre au port, avant de fondre sur les poissons piégés dans le chalut, ou sur le menu fretin qui s’en échappe. Au bout d’un moment, la jeune femme sort de sa rêverie et se joint à la mêlée. Elle se fait plaisir, caresse les tissus, compare les articles, cherche la bonne taille, hésite entre deux formes, deux coloris puis se rend au salon d’essayage. Là, dans la cabine, à l’abri des regards, elle joue au mannequin devant le miroir, se pavane, se déhanche, prend des poses, essaie des tenues audacieuses, empile pêle-mêle les vêtements dans son chariot et ressort exaltée, les yeux brillants, emportée par la houle de ce courant de folie qui la submerge. Partout, des bonimenteurs crient dans un micro des annonces que les haut-parleurs amplifient. Ces hommes engagés pour l’occasion vantent les articles en promotion, attirent le chaland. Le brouhaha des chariots qui crissent et s’entrechoquent, les chiffres qui ricochent de micro en micro, comme le prix du poisson voltige d’un vendeur à l’autre, lors de la criée, les intermèdes musicaux, les affichettes qui volettent au-dessus des têtes, tout cela lui donne le vertige, la grise et, peu à peu, elle remplit son caddy. Au rayon décoration, elle choisit des assiettes, des coupes à fruits, des bougies et un lot de verres colorés. Les siens sont ébréchés. Au rayon électroménager, elle se laisse tenter par un nouveau sèche-cheveux qui soufflera plus fort et séchera plus vite son abondante chevelure. Au rayon des DVD, elle s’offre l’intégrale des films de Brad Pitt.  Il y a si longtemps qu’elle n’est pas allée au cinéma. Elle est prise dans un tourbillon, elle a la tête qui tourne et ne sait plus où poser son regard.

 

Elle finit son tour du magasin par la zone immense réservée à l’alimentation. Là, comme ailleurs, c’est la valse des étiquettes. « Moins dix pour cent », « Neuf articles achetés ? Le dixième est gratuit », « Dix euros de réduction ». Les bacs réfrigérés regorgent de denrées onéreuses proposées aujourd’hui à des prix imbattables. C’est Noël en novembre, les soldes d’hiver avant l’heure ! Elle parcourt les rayonnages d’un œil gourmand. Elle choisit du foie gras, du saumon fumé, des œufs de lump, du tarama, un rôti de dinde, des pommes dauphine… Tout est si avantageux, elle va pouvoir inviter ses deux copines, Valérie et Catherine, et les régaler. Elle imagine leur étonnement, leur mine réjouie et leur regard incrédule : elles savent que l’anniversaire de leur amie est en mai, alors Isabelle savoure à l’avance le moment où elles la harcèleront de questions pour savoir quel heureux évènement elles s’apprêtent à fêter : le début d’une nouvelle histoire d’amour ? Un emploi stable ? Un logement plus grand, plus moderne ? La jeune femme enfilera des vêtements qu’elle a choisis dans la cabine, une tenue un peu excentrique pour surprendre ses camarades, les épater. Elle préparera une jolie table, disposera avec soin ses assiettes et ses verres tout neufs, allumera les bougies… La lueur des flammes brille déjà dans son regard égaré parmi ses songes…

 

Soudain, elle frissonne et le voile invisible qui l’isole et la nimbe depuis tout à l’heure se déchire. Elle est immobile au milieu des produits surgelés et elle sent le froid l’envahir. Elle regarde les gens alentour qui continuent à s’affairer puis, son chariot garni. Lentement, elle le pousse devant elle. Il lui paraît à présent si lourd. Bien trop lourd. La jeune femme se dirige vers le bout du rayon où elle l’abandonne, comme le font souvent les clients pour aller chercher un produit oublié. Elle traverse l’allée des produits ménagers - lessive, adoucissant, essuie-tout - et, sans se retourner, quitte le magasin en empruntant le couloir réservé à la sortie sans achats.

Comme hier. Comme avant-hier. Comme à chaque fois qu’elle se rend dans un hypermarché.

Elle n’a pas les moyens de remplir son caddy.

Elle a juste le droit de rêver…

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

le Belge 23/10/2013 10:00


Vous avez raison Lza: "Foule sentimentale" dans les grandes surfaces, c'est une bonne idée. Un autre registre que mon coup de sang: plus délicat, plus poétique et, à ces titres, plus
recevable, plus profond et plus efficace, c'est vrai!

Lza 23/10/2013 09:26


 Oui, mais parfois on y voit, ou entend des choses cocasses: je me demande encore quel était le contestataire qui avait programmé de faire entendre la chanson "foules sentimenrales" dans un
magasin "Casino"?

le Belge 22/10/2013 08:39


Quand la porte de l'un d'entre eux s'entrouve à mon passage, me jetant au nez son remugle, je fous le camp. Ils ne me font pas rêver, mais vomir. Rien n'est plus obscène qu'une grande surface et
les foules qui s'y pressent me désespèrent du genre humain.

Mémoire Dutemps 19/10/2013 11:08


J'aime vraiment beaucoup cette nouvelle un peu triste et désenchantée, mais réaliste. Odile Avril

fanbouh 18/10/2013 20:20


De la lumière plein les yeux... Une lumière articielle, celle d'un rêve faux, d'une valse sans amour !!! Que nous fait miroiter une société de consommation... La nôtre!


Merci Laurence de nous le rappeler avec tant de talent!