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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 09:00

Secret-beton.jpg

 

En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

 

Chantal Blanc, l’étoile du jour

Je suis née en 1945 dans le nord de la France, avant de vivre dix ans en Lorraine. En suivant mon père, muté en Algérie, j’ai découvert la violence d’une guerre. Je suis rentrée en France avec une polio en cadeau. La Provence nous a accueillis.

 Après avoir travaillé vingt ans dans l’enfance inadaptée, j’ai dû cesser mon activité professionnelle avec regret. Compensation trouvée peu à peu avec la peinture, puis l’écriture.

Cette nouvelle m’a entraînée au fond du puits, et après relecture j’ai réalisé que j’avais tué le père…

Le feu et la glace ne se côtoient-ils pas chez nombre de personnes ? Dedans ou dehors…

 

 

Secret de béton

 

 

Depuis des jours, il pleut. Les vitres transpirent après avoir été battues par les rafales mouillées. Quand la pluie s’éloigne, je vois la campagne à travers la dentelle beige et grise. Soudain, le furtif soleil fait exploser les petits points brodés. Je goûte la trêve... mais le ciel à nouveau s’assombrit. La dentelle résiste et fait la nique à cette vaine douche, puis le tonnerre frappe sur le gong, lorsque les trombes dégringolent, l’eau devient lavandière, efface le dessin qui décorait mes fenêtres…jusqu’à la prochaine offensive du vent qui va rebroder de jolis rideaux.

 

Il pleut. J’étais venu pour le calme près de Vauvert, à Mondenon, pour sécher mes pleurs, pour hennir avec les chevaux et colorer ma vie. J’étais venu pour respirer le sable, le faire glisser entre mes doigts. Je m’étais souvenu de belles vacances avec mes parents à Nîmes et aux Saintes Maries. J’avais découvert les chevaux, les taureaux et des oiseaux géants, les flamants rose surtout m’avaient marqué. J’ai préféré la tranquillité d’un hameau au tintamarre de la foule.

                                  

Mais il pleut depuis des jours, quinze ou vingt, je ne sais plus très bien. Il pleut depuis mon arrivée. Et la pluie est contagieuse, elle entretient mes larmes, elle me couvre de ses gouttes, de son eau, elle me transperce jusqu’à la moelle. Alors, je ne sors pas. D’ailleurs, le sable coulerait-il dans ma main ouverte ? Détrempé, il serait gant de sable mouillé, béton fendillé, il emprisonnerait mon désir d’expression, comme avant. Momifiée, ma main ne pourrait s’affranchir.       

Il pleut encore, Depuis des jours, il pleut alors que j’étais venu pour raconter mon secret. Comment écrire si je me sens pris par le béton ? Je le connais ce matériau. Pourtant, je ne suis pas maçon, je suis fils de pasteur. J’ai fait des études : inévitable quand le hasard de la naissance vous fait atterrir dans une telle famille ! 

Je n’aime ni le béton, ni le sable mouillé.                 

 

J’étais fatigué de la neige, de la pluie des Vosges. J’étais venu pour le soleil, le bleu, le bleu de là-bas, celui d’en haut, le bleu du ciel, je voulais regarder le bout du monde là où la ligne de fusion des deux bleus n’est plus ligne. J’étais venu pour échapper aux gris de cet obscur pays, au gris du nord est de ce pays où même le nom évoque l’obscurité, les ‘Vosges’ avec le O du soir, des monts, le O lové sur soi. Je voulais du clair, dans ‘Camargue’ le A de la clarté a deux yeux, j’y lisais le A de la guitare, des flamants, du sable et je voulais rencontrer l’avenir après avoir dissous mon noir passé.

 

Mais voilà, il pleut toujours, le climat est devenu monomaniaque, et si je profite de courtes récréations, je ne peux que craindre le retour du gris. Mon plaisir est gâché, je ne parviens pas à écrire mon histoire. Chez moi aussi, il pleut souvent en glace fondue, en crachin, en froidures ; ici, il pleut en rosée, en averse, en cascade, c’est plus franc, plus salé, iodé, mais je commence à perdre patience, le temps court, le temps coule… A cette allure, mes économies vont fondre comme sucre dans l’eau.

J’avais besoin de m’éloigner, un congé me fut accordé par le collège d’Epinal où je professe depuis deux ans. Ma mère est infirmière, son travail est devenu thérapie. Moi, je n’ai pas pu. Je devais quitter mes élèves, en petite fugue bien orchestrée vers une cabane de gardian où dormir et manger.

Là-haut, dans ma  montagne, la musique de mon âme se détériorait, mes portées s’effondraient sous les bémols, mes noires et mes blanches se mêlaient pour donner des notes grises sans discipline temporelle qui s’écrasaient sur les lames du parquet de chêne. Quant aux croches, elles eurent vite fait de s’échapper pour danser dans les fougères, au creux des sous-bois.

                                  

Depuis des jours, il pleut, mon papier est mouillé, mon crayon le déchire, le troue, mes mots se glissent dans les fibres de bois du bureau d’écolier que j’ai trouvé ici. Impossible de les rattraper ! Matière en moins pour m’expliquer, pour lui expliquer.

Le temps presse, le temps pleut, d’habitude, la pluie lave… moi,  je suis immergé dans un scaphandre avec un masque brodé et des mains raidies par le métal, comme dans du béton. Mes gestes sont lents, pesants, ma voix est muette. Bizarre… je me sens trempé dedans et enfermé dehors. Presque toujours.

J’ai pu me promener une fois, des parfums d’iris, de genêts précoces m’ont caressé, un nuage est passé au-dessus de moi, c’était une colonie de cigognes de retour de migration. Un petit instant, je me suis cru, à côté de Mulhouse où se trouve un parc naturel, la ‘petite’ Camargue alsacienne. Les cigognes y reviennent chaque année et coiffent certaines cheminées de leurs nids…j’aime quand elles claquettent.

Aujourd’hui, me voilà en  Camargue, en Provence où la faune  de la réserve ornithologique est très différente. Les couleurs du Sud sont plus vives, la musique  plus  chantante, l’accent aussi, les odeurs plus épicées. Le vin d’ici est de Costières alors que là-haut, il est d’Alsace.

 

Ce jour-là en voiture, j’ai côtoyé des roselières et j’ai compris pourquoi les cabanes de gardians étaient couvertes de roseaux. J’ai envié le bon sens de l’occitan.

J’ai eu de bons parents… non... j’ai une mère aimante et assez ouverte aux autres, à ses amis, ses malades, elle ne m’a pas étouffé. Mon père… était un homme respectable, un pasteur très disponible, mais froid et dur avec moi.

Il se voulait sculpteur de mon avenir et traçait mon chemin sans se préoccuper de mes désirs. J’ai eu longtemps l’impression d’être une boule de glaise modelable à volonté, ou de la paille dont on remplit le sac en toile de jute qui servira de matelas. Mais une fois ce but atteint, tout au milieu de moi, j’ai résisté, je me suis serré, durci en nodule minéral et j’ai attendu… longtemps. J’ai obéi, et masqué, j’ai donné le change. Et j’ai grandi. Et je me suis oublié… un temps.

                                  

La pluie persiste, je n’arrive pas à m’écrire, alors, je rêve, je me réinvente.

J’aimerais être musique pour faire frissonner les gitans, pour les inspirer, pour être écoutée, pour être jouée par des admirateurs de Django ou Manitas. J’aimerais être un bon ‘biou’ en langue d’Oc, un bœuf, je pourrais porter cocarde dans une manade et m’y faire un nom. La ‘ferrade’ est un moment vite oublié. Il faudra que je sois ‘bistourné’, je préfère ce mot à l’autre, (trop cru, moins joli, moins chantant à l’oreille), épreuve douloureuse mais qui résoudrait le problème d’identité que je trimballe depuis des années. Bien sûr, mon père était incapable de suspecter une telle aberration chez son descendant! Ainsi ‘adoubé’, je pourrais participer aux courses,  traverser les rues pour me rendre aux arènes, en revenir sous les cris des habitants et devenir biou d’Or. J’aimerais être flamant rose, même s’il faut attendre au moins quatre ans pour le devenir, ‘rose’. Je le trouve plus admiré, plus élégant que la cigogne.

Musique, biou, flamant, je ne craindrais plus cette pluie.

J’aimerais encore être genêt, éclairer de soleil la nature et essaimer avec ou sans vent. J’aimerais être ‘taureau’ bien noir pour enthousiasmer les aficionados et mettre au sable le torero avec son ‘costume’ imbu de ses paillettes. J’aimerais être ‘cheval’, tout blanc, pas de labour, mais de Camargue pour l’entente avec nature et gardian. Genêt, taureau, cheval, je ne craindrais plus cette pluie.

J’aimerais être soleil, pour réchauffer le monde et les cœurs, pas pour les brûler ; j’aimerais être soleil pour rayonner.             

Il pleut toujours. Pourra-t-on sauter le feu de la St Jean ?                                                    

Bientôt, ma mère sera en vacances, je veux la retrouver, lui expliquer, l’embrasser, la consoler. Mon père est mort le 15 mars, il y a donc deux mois. Il est figé… là-bas.

Depuis quelques années, le puits près de la maison était tari et représentait un danger potentiel pour les enfants et les animaux, il fallait le combler, mon père avait commencé par y jeter toutes sortes de vieux objets encombrants, cassés, des pierres et des ferrailles inutiles. Je l’avais aidé. Devant l’ampleur de la tâche, il avait fait appel à un ouvrier maçon avec sa bétonnière. Je n’aimerais pas être maçon, excepté pour construire une maison. Mais maçon pour remplir des trous, non, je n’aimerais pas. Et puis quand il pleut, on ne peut pas travailler, le béton refuse d’obéir. Il avait donc fait venir maçon et bétonnière. La machine tournait seule, personne n’a rien compris. Mon père est tombé, le béton a coulé sur lui…Ma mère l’a attendu, nous l’avons recherché…il n’a pas été retrouvé. Elle prie chaque jour, puis son travail l’accapare. Moi, j’ai essayé, mais je n’ai pas pu.

Le soleil ! Je vais écrire à ma mère et lui demander de venir. Je me renseignerai sur les dates des fêtes votives de Vergèze et d’autres villes. Je l’emmènerai aussi revoir Nîmes, Les Saintes, les marais.

Je pourrai lui parler de moi, elle m’aidera et pensera moins à sa peine ; je lui dirai mes joies d’enfant, on ne remercie jamais assez sa mère, elle sera fière, je lui confierai mes aspirations affectives, elle comprendra. Une mère ne renie pas son fils. Même s’il est différent. Une mère peut tout entendre. Mon père n’est plus là pour lui boucher les oreilles et c’est bien !

           

Le soleil s’affirme, mais en moi, il pleut depuis que j’ai eu un geste de trop et une parole en moins. Je dois écrire, le beau temps va tout sécher, le sable, le papier ; les mots seront inscrits,  maintenant ils n’ont plus l’excuse de l’eau. Il fait beau, un petit bout de nationale pour arriver à Mondenon et dans la première échoppe, je trouverai papier et programme des fêtes. J’achèterai le Midi-Libre pour me replonger dans le bain du monde.

                                  

Quelques pas sur la route, je suis décidé à dire mon secret, sinon il va fuir sans moi et pour aller où ? Encore le tonnerre, encore ! Nuages noirs, grosses gouttes… l’abribus de l’autre côté, j’y vais...

                                  

Et le lendemain, dans la rubrique des faits divers du Midi Libre :

 ... à Mondenon ...

…inconnu décédé...

…camion bétonnière…                                                                                            

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

Lza 16/10/2013 10:03


Qui dira le malheur que nous apportons à nos enfants en voulant -forger" leur avenir?

le Belge 16/10/2013 09:55


Touchante confession. Réalité si bien rendue qu'on en vient à trembler à l'idée que l'épisode du puits ne soit pas qu'une parabole...