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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 08:30

souffle encre

 

En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

 

Christine Van Acker, l'étoile du jour

Un pied en France, un pied en Belgique, cette fille de bateliers navigue d’un genre à l’autre (poésie, roman, nouvelles, théâtre,…), dans un bercement doux-amer empreint d’audace, de rêveries, d’espièglerie.  Autant, elle aime jouer avec le sens des mots, autant elle se méfie et dénonce ceux qui détournent leur sens à nos dépends. Cette grande oreille, comme elle aime s’appeler, réalise des documentaires, écrit des fictions qui sont diffusées sur les ondes de la RTBF, de France Inter et de France Culture.

Plus d’infos sur : www.lesgrandslunaires.org

 

 

 

                                               Un souffle d’encre

                       

 

Il est dit que nous habitons dans la cité des trois cent trente-trois saints. Perle du désert, notre ville est menacée de disparaître un jour sous le sable. Les pistes qui mènent ici traversent le Sahara ;  il faut bien les connaître pour ne pas se retrouver coincés par des étendues de rocailles, ou pour ne pas se perdre.

Les étrangers disent que nous habitons le bout du monde. Ce doit être vrai : je vis ici depuis toujours et ceux qui viennent d’ailleurs ne sont pas toujours issus du même monde que le nôtre.

Trois cent trente-trois saints ? C’est faux. Nous en avons beaucoup plus. Boubacar, Moussa, mon mari Abba Alhadi, et les autres dont je ne connais pas les noms, tous sont des saints. 

Regarde, toi, le visiteur, toi, l’étranger, regarde cette vieille boîte en fer. Ouvre-là avec respect. Je te le permets. Le livre qui se trouve à l’intérieur est vivant, grâce à Abba, mon saint de mari.

Ils sont venus, plus rapides que les vents de sable, ce sable qui veut tout recouvrir et contre lequel nous résistons pour garder nos cultures. Nos puits sont profonds, le fleuve n’est pas loin, nous avons bon espoir de remporter le combat.

Ces hommes au cœur asséché se sont installés chez nous. Ils ont tué et ils ont brûlé ce qu’ils pouvaient. Un jour, enfin, ils ont été chassés. Ils ont pensé que ça suffirait pour effacer notre culture dont nous prenons autant soin que celle de nos jardins. Ils n’ont pas réfléchi plus loin que le bout de leurs fusils. Les manuscrits qu’ils pensaient avoir détruits sont encore vivants, bien plus rusés qu’eux.

Ils ont cru que ces livres étaient les seuls, rangés, soumis, indifférents à leur sort. Ils n’ont pas imaginé le voyage de ceux que nous avions dissimulés, leurs pages préservées des flammes, dans des sacs de mil ou de riz, sur les pinasses, flottants sur le fleuve. Ils sont des milliers à avoir échappé au grand bûcher, gardés par tous les saints encore vivants dans ce pays.

On dit que les anges n’ont pas de sexe ; nos saints n’ont pas de lettres. Moi, Mariam, je ne sais pas lire, Abba, mon mari, non plus. Mais nous respectons nos livres parce qu’ils ont été écrits par nos ancêtres. Quand nous ne serons plus qu’ossements, ils respireront encore. Quand nous ne serons plus que poussière, Dieu parlera encore à travers eux.

Etranger, quand tu les ouvres, c’est la poussière des vieux os de nos ancêtres que tu respires. Nous les caressons, et notre âme s’éclaire et s’envole avec eux. La pensée n’est pas le privilège des savants. L’Esprit loge aussi dans le cœur des humbles.

Sois le bienvenu, étranger. Reste encore un peu. Bois le thé des hommes avec mon mari. Il est « aussi amer que la mort ». Le prochain thé, moins fort et plus sucré, « juste comme la vie », sera pour moi et pour les autres femmes. Le troisième, très léger et beaucoup plus sucré, « aussi doux que l’amour », je le réserverai pour nos enfants.

Ecoute-moi, étranger.

Le courant s’arrête, l’eau retient son souffle, le fleuve attend sa provision de vieux papier, de peaux de mouton, d’écorces, d’omoplates de chameaux, tous marqués de ces signes qui dansent et portent la musique de nos langues.

Abba, fais bien attention à toi ! Méfie-toi. Ferme bien le sac de riz. Cache le sous les cageots de légumes. Ce que tu fais est bien, mais reviens-moi, ne te laisse pas assassiner par ces chiens enragés.

Le fleuve connaît la grimace que fait l’homme quand il lèche du bout de la langue les lourdes plaques de sel gemme avant de les déposer au fond des pirogues. Le fleuve connaît la valeur et le poids de l’or. Il se souvient aussi du bois d’ébène, ces esclaves nus aux yeux apeurés, arrachés pour toujours à leurs familles.                                                                          

Le fleuve connaît la cruauté de l’homme, ça ne l’empêche pas de le porter encore sur son dos, sans le juger. S’il s’est alourdi d’étoffes et de biens précieux, le fleuve pouvait aussi se charger de notre histoire.

La voix de nos conteurs est pareille aux fleuves par lesquels coulent les choses du passé.

Nos livres sont nos paroles silencieuses, logées au fond de nos pensées.

Ecoute ma voix, étranger. Regarde ce livre. Ils sont frère et sœur, gouttes d’eau dans la mer. La mer, la mort des fleuves.

Les scribes ont conservé pour nous les paroles anciennes. Par eux, Allah s’adresse à nous, sa voix est d’encre. Elle est libre, lumineuse. Elle ne tue ni ne viole personne. Elle est amour. L’encre noire souligne, à traits légers, la pureté des pages vierges.

Ils ont noirci de cendres nos maisons de pisé, détruit les mausolées. Ils ont brûlé les bibliothèques. Ils ont dit que nos livres étaient impies, que nous étions des païens. Pendant huit jours, l’alarme ne s’est pas arrêtée de hurler, nos livres se tordaient de douleur. Ils n’ont laissé que des cendres, des vitrines vides, et beaucoup de poussière.

Ils étaient trop bêtes ; ils voulaient que nous devenions aussi bêtes qu’eux.                                             De quoi avaient-ils donc si peur ?

Regarde, étranger, je te le montre, celui que nous avons gardé. Nous n’avons que lui et nous ne savons pas le lire. Penses-tu réellement qu’il soit un danger ?

S’il venait à disparaître, notre maison n’aurait plus d’âme. Elle ne serait plus qu’un mélange de paille et de terre sèche, tout juste bonne à brûler. Je ne sais pas ce qu’il raconte. Parle-t-il du prophète ? Du mouvement des astres ? De mathématique ? De poésie ? Donne-t-il une recette de médicaments ? Des conseils pour réussir un acte sexuel ? Tout est bon à écrire, le vrai et le faux. Peu importe. Nous ne sommes pas des oulémas, mais il nous fait du bien.

Regarde comme ce livre est beau. Comment peut-on ne pas l’aimer ? J’ai confiance en toi, étranger. Tes mains sont tâchées d’encre ; les mains de nos ennemis étaient rouges de sang. En toi peut traverser la parole des anciens ; je le vois bien à tes yeux qui passent au-dessus des dunes et regardent dans le lointain. En eux, s’exprimait le jus du démon. Toi, tu sais comment ouvrir les livres. Nos ennemis n’ont été bons qu’à refermer ceux de nos vies. 

Tu ne parles pas notre langue, ça ne fait rien. Prends-le dans tes mains, respire-le, caresse-le. Il t’en restera quelque chose. Ecris-le dans ta langue. Laisse ton stylo glisser sur ta feuille de papier. Tenue par le fil de Dieu, ta main saura bien ce qu’il faut faire.

Avant de partir, prends ma main : ce que tu écriras nous ressemblera mieux. 

Nous sommes nombreux à avoir caché nos vieilles boîtes rouillées. Personne ne les trouvera jamais. Nos ennemis n’ont pas pensé à la cave de la bibliothèque. Ils n’ont pas vu Adda, mon mari bien aimé, porter des sacs trop lourds pour sa carcasse de vieillard et puis les confier à la vitesse du fleuve. Les piroguiers ignoraient tout de ce qu’ils transportaient. Les livres se sont tus de peur d’éveiller leurs soupçons. Par milliers, ils ont échappé au désastre, grâce à Abba, à Moussa, à Boubacar, et aux autres, grâce à nous, les femmes, qui avons reprisé les vieux sacs.

Mon vieil Abba, tu peux te reposer maintenant. N’aie plus mal. Les manuscrits sont à présent en lieu sûr et peuvent dormir en paix. Toi, tu as besoin d’eux mais, eux, ils n’ont plus besoin de toi. Moi, je t’aime et je veux que tu demeures encore près de moi le reste du temps qu’Allah voudra bien nous laisser vivre encore.

Quand je te serre dans mes bras, je tiens tous les livres du monde. Peu importe si je suis la seule à savoir les lire. L’étranger va partir, une page de notre vie dans sa plume. Il l’écrira pour nous.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

Mémoire Dutemps 14/10/2013 11:53


Texte fort, qui parle du devenir des livres. Une écriture assurée et fluide pour dire, une ambiance qui rappelle "Fahrenheit 451", bien sûr *,
mais dans un cadre bien différent. Et un sujet qui donne envie d’en lire plus, presque trop étroit pour une nouvelle "courte". Odile Avril


 


* : oui le roman de Bradbury, mais aussi le remarquable roman de cette rentrée littéraire 2013, "Le
rire du grand blessé" de la jeune écrivaine Cécile Coulon.

Yvonne Oter 10/10/2013 22:12


Voilà de quoi ranimer notre amour des livres si par hasard il venait à faiblir !


Vraiment superbe !

le Belge 10/10/2013 11:25


Je partage l'avis de Lza. Un texte mûr, une plume mature, un message fort. On n'est pas dans l'amateurisme, là, c'est vraiment une nouvelle d'auteure. Félicitations Christine! Tu places la barre
si haut, qu'on en reste sur le banc de touche!


Et comment ne pas songer au "Fahrenheit 451" de Bradbury. Pas le même registre, certes, mais le même propos.

Lza 10/10/2013 09:20


Magnifique! A vous couper le souffle.