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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 08:45

Grange-DA.jpg

 

 

En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

 

Danielle Akakpo, l’étoile du jour

Stéphanoise, Danielle Akakpo est "entrée en écriture" peu de temps avant de mettre fin à sa carrière de cadre administratif. Pour elle, il y avait un grand pas à franchir: oser montrer  ses gribouillis! Mais s'étant inscrite dans une école de musique à quarante-cinq ans pour y pratiquer l'orgue et ayant fait ses débuts en scène, elle s'est dit que ma foi, il n'y avait pas plus de raisons d'avoir peur d'être lue que d'être écoutée. Elle anime depuis pas mal d'années le forum Maux d'Auteurs, lieu d'échange de nombreux passionnés de lecture et d'écriture et fait des travaux de relecture-correction.

Depuis 2006, elle a publié cinq ouvrages: le dernier, Jen et Juliette (novella) a vu le jour en septembre 2013 chez Eastern éditions.

 

 

 

L'amour n'était pas dans la grange

 

 

 

— Enfin, te voilà réveillé ! Je n'avais pas frappé trop fort, juste un coup de pelle derrière la tête pendant que tu te baissais pour étaler un morceau de couverture sur la paille. Pas question de t'endormir trop profondément, j’ai une histoire à te raconter et je tiens à ce que tu l'entendes de tes deux oreilles !

 

Pas la peine de crier. La porte est bien fermée et ta propriété est tellement isolée du reste du village que tu t’égosillerais en vain. Je n'ai pas vu âme qui vive depuis mon arrivée, ta sale gueule mise à part !

 

Mais  tais-toi donc, bon Dieu, on dirait un porcelet qu'on égorge ! Tu n'es plus très fringant, hein, les mains attachées dans le dos et les chevilles liées ensemble avec de la grosse corde. Beaucoup moins fringant que tout à l'heure lorsque, tes grosses pattes posées sur mes fesses, tu m'entraînais vers la grange en me susurrant des cochonneries : « Tu verras comme ce sera bon, tu vas adorer, je vais te faire grimper au septième ciel... » Pauvre type !

 

Et cesse de gigoter comme un nourrisson dans sa couche merdeuse, ça m'étonnerait que tu puisses te détacher, j’ai du savoir-faire !

 

— Garce !

 

— Pardon ? J'ai bien entendu? Garce ? Je te filerais bien mon poing sur la tronche, mais comme je te l'ai annoncé, j'ai un récit à te faire et je ne veux pas que tu en perdes une miette. Tu en connais déjà une partie, le reste va t'épater, tu n’es pas près d’en revenir !

 

Pas besoin de te rappeler comment on s’est rencontrés, n'est-ce pas ? Ton annonce sur Meetyourgirl : Agriculteur, trente-cinq ans, à l'aise financièrement, physique agréable, sportif, affectueux, cherche compagne, la trentaine, jolie, bonne constitution, pour rompre sa solitude. "

 

Sur certains points, tu ne mens pas dans tes présentations. Je t’accorde que tu es beau gosse : grand, musclé, bronzé, cheveux bruns, magnifiques yeux verts. Affectueux, par contre... un euphémisme, un faux sens plutôt, mais tu ne pouvais décemment pas écrire : pathologiquement porté sur le sexe. Bref, j'ai répondu à l'annonce, on a échangé quelques mails. Pendant combien de temps ? Quatre jours, cinq jours à peine. J’ai accepté un premier rendez-vous en terrain neutre, dans un bouchon lyonnais : tu m'as trouvée ravissante, sympathique et sans plus attendre tu m'as invitée à passer un week-end chez toi. Je t'ai fait languir un peu, pour la forme, pas trop longtemps parce que moi aussi j'étais pressée. Pas pour les mêmes raisons que toi, tu comprendras bientôt.

 

Quand tu es venu me chercher à la gare – une bicoque elle aussi perdue dans la cambrouse où seul un chien errant a été témoin de notre rencontre – si j'occulte le fait que cette fois tu m'a jaugée d'un regard gourmand digne du grand méchant loup sûr de se régaler de quelques bonnes bouchées de chaperon rouge – tu t'es bien tenu et m'as collé deux simples bises sur les joues. La journée s’est passée de même, en bonne intelligence : visite de la ferme, une belle exploitation où tu bosses seul, repas fins – tu cuisines comme un chef, c'est bien la seule qualité que je puisse te reconnaître – conversations à bâtons rompus. On a parlé sports, politique, livres, vie de famille, ça crevait les yeux que ça te coûtait. En fin de soirée, tu frétillais comme un gardon, tu t’es mis à me frôler, à te frotter contre moi, à me passer la main dans le cou... et toujours ces yeux, gloutons, qui me déshabillaient, s'insinuaient au plus profond de mon intimité. J'ai lutté contre la nausée. Je me suis forcée à t'accorder un baiser langoureux en te soufflant à l'oreille un « à demain » des plus prometteurs et je me suis enfermée dans ma chambre à double tour. Ce matin, j'étais fermement résolue à passer à l’action : je me suis faite câline, séductrice, désirable à souhait jusqu'à ce qu'après le déjeuner au champagne, tu réattaques tes travaux d'approche.

 

« J'ai envie de toi, je te sens toute chaude, ne dis pas le contraire. Viens ! Dans la grange, tu verras, ce sera génial, on va s'aimer comme des bêtes, je vais te faire hurler de plaisir !»

 

C'est ce que tu lui disais à Pauline : « Je vais te faire hurler de plaisir ? »

 

— Pauline, mais...

 

— La ferme ! C'est moi qui parle !

 

Pauline, au bout d'une semaine d'essai – le mot n'est pas trop fort, tu avais fait une acquisition, tu voulais qu'elle t'en donne pour ton argent, saleté de maquignon – tu la trouvais trop réservée, pas assez portée sur la chose, en un mot « coincée ». Tu la basculais dans le foin et tu la prenais comme une bête, tu écrasais tes quatre-vingt-dix kilos sur son corps fragile, tu lui pétrissais les seins, les cuisses de tes grosses mains impatientes, tu lui mordais les lèvres jusqu'au sang. Tu voulais qu'elle te montre son plaisir : « Bouge, crie, salope ! » Et elle hurlait de douleur, la petite Pauline, martyrisée, violée.

 

— Tu... tu connais Pauline ?

 

—Ta gueule ! C'est moi qui parle, ne me le fais pas répéter encore une fois ou je te bâillonne.

 

Elle y avait cru, pourtant, à ton annonce, alléchante : Agriculteur, bien de sa personne, très affectueux....  Elle regardait l'Amour est dans le pré à la télévision, elle avait pensé : « Pourquoi pas moi, pourquoi ne trouverais-je pas le bonheur à la campagne ? » Elle était si solitaire, si avide de tendresse.

 

Elle t'a sûrement expliqué qu'elle songeait à abandonner l'enseignement, qu'elle ne se sentait plus de taille à affronter des garnements qui se fichaient de la grammaire comme de l’an quarante et une hiérarchie qui la méprisait pour son mal-être. Ce qu'elle souhaitait ? Changer de vie, fuir la ville, se ressourcer au contact de la nature, auprès d'un compagnon qui lui manifesterait de l'affection, pourquoi pas de l'amour. Elle était prête à travailler dur ; adolescente elle avait déjà tâté des travaux de la ferme les étés chez nos grands-parents. Toi, ça n'était pas vraiment ce que tu cherchais. Ta compagne, tu la voulais en priorité experte aux jeux de l’amour et soumise à tes caprices. Tu t'es montré malin : la jeune fille un peu timide, un peu naïve, tu as commencé par l’apprivoiser avec des gestes et des mots tendres. Tu lui as fait ce qu’on pourrait appeler un brin de cour, évitant de la brusquer. Résultat, elle a gobé tes boniments, elle a cru avoir rencontré son prince charmant et au bout d'une semaine, elle a cédé. Seulement voilà, au lit, tu as révélé ta vraie nature : brutal, sadique, jamais rassasié ! Plus tu insistais, plus elle se raidissait sous tes assauts. L'amour, elle ne le concevait pas comme toi et elle n'en avait pas une grande expérience. Tu t'es mis à la détester. Tu en as fait ta bonniche. « Pauline, va traire les vaches, Pauline, récure-moi l'étable... » Elle, elle voulait y croire encore : c'était sa faute, elle allait faire des efforts, s'habituer, parvenir à te contenter. Tu parles.... L'épisode « prince charmant » ? Un feu de paille, une mini-flamme trompeuse ! Pauline est devenue, entre deux corvées, ton esclave sexuelle. Sur ce plan-là, tu ne désarmais pas. Tu la prenais sur la table de la cuisine, à même le carrelage de l'entrée, et surtout dans la paille de cette fichue grange en lui assénant des mots doux à ta façon : « Je jouirais plus avec une chèvre, tu n’es qu'un morceau de viande, une bonne à rien ! »

 

— Je n’ai jamais dit ça !

 

— Ne mens pas, fumier, elle l'a écrit dans son journal. Ces choses-là ne s'inventent pas. Mais c'est qu'à force de gigoter comme un ver, il arriverait presque à se détacher, ce salaud ! Ne m'oblige pas à sortir l’artillerie : regarde, c'est bien un revolver que tu aperçois attaché à ma cheville sous mon pantalon, je prends toujours mes précautions, l’habitude... Tu étais déçu de ne pas me voir en minijupe cet après-midi. Souviens-toi, j'ai roucoulé que, de toute façon, je n'allais pas tarder à l'ôter ce pantalon, et ma réponse t’a ravi. Alors un geste de trop et je tire, j'ai de l'entraînement. Tiens, tu as perdu tes couleurs, quel drôle de teint de poireau ! Tu as peur, hein ? Que je te loge une balle dans les pattes ? Pas de sadisme inutile chez moi : c’est un autre traitement que je te réserve, pas besoin de t'abîmer avant.

 

Où en étais-je ? Ah oui, Pauline et son journal. Quand elle a compris qu'il n'y avait rien de bon à tirer de toi, elle t'a annoncé son intention de s'en aller. Tu as piqué une colère monstre, menacé de l'enfermer. Elle a réussi à s'enfuir de nuit, sans bagage, à marcher des kilomètres jusqu'à la gare, épuisée, la peur au ventre. Une fois rentrée chez elle, brisée, elle a consigné dans un cahier d'écolier tous les détails de sa sordide aventure parce qu'elle n'avait personne à qui la raconter. Et puis, le chagrin et la honte la submergeaient.

 

Le cahier, je l'ai eu en main, lu, relu, j’en connais chaque détail par cœur. Alors, moi aussi, je me suis connectée sur Meetyourgirl et j'ai attendu, patiemment. Je savais que tu recommencerais ton petit jeu. Et tu n’as pas tardé. Agriculteur, trente-cinq ans....  Tu n'avais pas changé grand-chose à ta première annonce, juste rajouté bonne constitution après compagne.  En dépit de ton nouveau pseudo, dès que tu as posté ta photo, je n'ai plus eu l'ombre d'un doute !

 

— J'en ai marre de ces salades, dis-moi qui tu es, ce que tu veux et qu'on en finisse !

 

—Tu reprends du poil de la bête ? Mets-la en veilleuse ou je vais me fâcher et finalement sortir mon flingue et abîmer ta panoplie de séducteur ! Qui je suis ?

 

Je t’ai bien eu avec Sandra Lavigne, employée de banque... Si j’enlève cette putain de perruque blonde à cheveux mi-longs...

 

— Pau...

 

— Les bouclettes brunes... frappant non ? Pauline, en plus grand et plus musclé. Elle ne t'a jamais parlé de sa sœur aînée, Laura, militaire, en mission en Afghanistan ? Eh bien, tu l’as devant toi : caporal Laura Bernier ! Rentrée un jour trop tard pour empêcher sa petite sœur d'avaler deux boîtes entières de somnifère.

 

Après avoir arrosé de mes larmes le journal de Pauline, la rage m’a prise. Contre moi qui, lors de notre dernière communication téléphonique, n’avais su entendre que sa joie de me revoir sous peu en permission. Puis j’ai retourné ma hargne contre le sinistre individu, le tortionnaire responsable de la mort de ma petite sœur.

 

Pourquoi tu cries ? Parce que je sors mes cigarettes de ma poche ? J’aime bien fumer, dans certaines circonstances, pas des troupes, trop dégueulasses, des Américaines... Et ce soir, les circonstances l'exigent. Mais tu vois, je n'arrive jamais à les griller jusqu'au bout. Tu gueules parce que j'ai jeté le mégot dans une botte de paille ? Ça ne m'empêchera pas de continuer. Le paquet entier va peut-être y passer. Et justice sera faite ; tu vas cramer comme un porc dans ce maudit endroit qui a abrité tes turpitudes.

 

Moi ? Je filerai en direction de la gare sur ton vieux vélo que je prendrai la précaution d'abandonner dans la rivière. Dès demain, je serai dans un avion en vol vers l'Afghanistan. Personne ne m'a vue ici, on n'est jamais sortis de la propriété et on n’a reçu aucune visite.

 

Il commence à faire une douce chaleur, les flammes se rapprochent de ton corps qui se contorsionne désespérément. Ça ne va pas tarder à sentir le barbecue ici. Cette fois, ton teint a viré au navet. Tes beaux yeux verts qui avaient tant impressionné Pauline sont devenus de grosses billes globuleuses déformées, décolorées par la trouille. Tu peux hurler, demander pardon tant que tu veux. Trop tard. Tu peux pleurer : tes larmes n’éteindront pas le brasier.

 

Ma parole, tu es en train de saloper ton chouette pantalon en lin beige ! Excuse-moi d'en rire ! Allez, salut Don Juan ! Je ne te dis pas « Au plaisir.»

 

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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commentaires

Jean 19/10/2013 16:00


Comme quoi, un homme de paille, ça prend feu facilement. Bravo Danielle !

Pilgrim 07/10/2013 13:04


Rondement mené d'un bout à l'autre !!! Et l'on sent pointer une certaine gourmandise (pour ne pas dire une gourmandise certaine) de l'auteur...  

Mémoire Dutemps 07/10/2013 11:54


Sacrée vengeange qui se mange plutôt un peu grillée d'ailleurs !

Yvonne Oter 07/10/2013 11:08


Bravo, Danielle, on s'y croirait !

Lza 07/10/2013 09:27


Ben dis-donc! Y a du mouvement 'lannedant".!