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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 11:00

Une-fois-Virginie.jpg

 

Damien Blumenfeld, l'étoile du jour.

Passionné de théâtre, j'écris comme certains font du bricolage, ou d'autres des promenades à vélo. Quand le temps, dans ces si rares moments, ouvre une brèche, je prends mon stylo et note sur un carnet les idées qui me passent par la tête. Après de longues études de philosophie, cela fait du bien de pouvoir, par l'écriture, renouer avec les expériences insondables de la vie.

 

 

Une fois, Virginie, avec toi.

 

 

Il ne faut pas trembler, je dois contenir mes larmes, ma chambre est si froide et je n’ai personne à qui me confier, mais je dois leur dire. Si je ne leur dis pas aujourd’hui, je ne leur dirai jamais. Virginie m’attend, ce soir c’est notre soir. Ma chemise est défaite, je dois la boutonner. Une chemise, moi !

Dehors la maison tremble de mes douleurs, l’air y respire mal. Chacun est affairé à préparer ce grand moment. Les oiseaux dans les arbres répandent la nouvelle malgré la nuit tombée. Le chat guette, rode, m’attend sur le pas de la porte, les feuilles frémissent du dénouement. Je descends les escaliers, comme ils tournent fort et entrainent ma tête. Je tiens à peine debout.

 

Vive le vent, vive le vent

Vive le vent d ‘hiver

Qui s’en va volant, tournant

Dans les grands sapins verts, Oh !

Vive le vent, vive le vent,

Vive le vent d’hiver

Boule de neige et crotte de bique

Et bonne année grand-mère !

 

Ma sœur passe en courant devant moi comme si je n’existais pas. Elle aussi sort ce soir. Tous ces obstacles pour moi et elle si insouciante, si heureuse. J’envie la manière dont elle rit, au nez de mes parents. Si j’avais ce courage. Plus que deux marches. Ils sont là, ils m’attendent pour manger. Ma mère, debout contre le comptoir de la cuisine, les yeux dans la vague, éternellement. Mon père, les mains frottées par l’usure et le regard acide, il n’attend plus rien, que le repas, qui tarde à arriver. C’est du faisan qu’il voudrait. Une simple poule au pot cuisinée sans grand amour et une nouvelle, ma nouvelle. La radio récite continuellement son oraison funèbre interrompant des mots qui ne parviennent pas à sortir de ma petite bouche face à ce florilège de regards éteints. Il fait nuit noire, ma mère n’a rien à regarder, que le vent. Il se fait tard, mon père n’a rien pour s’énerver, que l’espoir, qu’un jour cela s’arrêtera et qu’une nouvelle femme plus complaisante entrera dans sa vie.

- « Papa je dois te dire quelque chose »

Ces mots sont sortis de ma bouche. Où me tourner ? Où regarder ? Le crépi blanc, la lumière jaune, les yeux furieux de mon père qui n’a rien entendu, mon chien qui se rapproche ? Une caresse pour toi. Ma mère parle toute seule, elle dit des mots que personne n’entend et qui ne veulent rien dire.

- « Mon père, mon père, mon père. »

C’est sa seule obsession.

- «  Papa, je sors ce soir. »

Silence absolu. Même la radio ne grésille plus. Seul le chien jappe parce qu’il a faim et que personne ne se préoccupe de lui. Je hais l’odeur de ses croquettes, je ne m’en occuperai jamais. Il pue ce chien, il pue.

- « Papa ce soir je sors et je vais dans une boîte gay. »

Vite courir, loin, loin, loin. Charles tais-toi, tais-toi. Où regarder, vite, vite. Je prie le seigneur que je ne connais pas pour qu’il me pardonne mes pêchés et ne juge pas trop durement mes fautes en ce jour qui précède celui de ma mort. Il n’a rien dit, pas un mot.

- « Papa, tu m’as entendu ? »

Je ne peux pas rester, je pars, il n’a rien dit.

 

 

Enfermé dans ma chambre, je n’oserai plus jamais en sortir, mais Virginie m’attend. Combien y a-t-il de murs blancs? J’entends mon père monter. Son pas résonne lourdement, celui de ma mère est plus léger, celui de ma sœur enfantin.  Sauter, il fait trop froid. Me pendre, je n’ai plus le temps. Je vois la porte s’ouvrir, je suis là, il est là, il me regarde, il ne me regarde plus. Il ne dit rien.

 - « Charles… »

Un autre bruit de pas dans les escaliers, celui de ma mère, pesante comme une vache ce soir. Elle traîne ses espadrilles sur chacune des marches, ouvre la porte qui s’est refermé, me regarde avec ses yeux mi- sombres, mi- pleurants et pleure, de désespoir. Elle tape sur l’épaule de mon père immobile.

- « Je t’avais dit d’être plus là».

Ma sœur aussi est là, dans l’embrasure de la porte, sa chambre est voisine et elle pleure, de honte, je le lis dans ces yeux : « Mon frère, nous n’avons pas choisi nos parents, mais je viendrais avec toi si tu le veux, je le sais. Je voudrais être comme toi pour leur dire aussi. » Insoutenable, elle s’en va.

Quand je me suis imaginé leur dire je me voyais rayonnant, triomphant, plein de fierté, j’étais homme. Virginie m’attend. Combien de jours encore à vivre sous leur toit ? Je sors, je pars, Virginie m’attend, ils ne me verront plus. L’image du désespoir, mon père n’a rien su dire. Les arbres au moins, muets aussi, seront témoins de mon courage. Au printemps un de leur bourgeon portera mon nom.

Dehors il fait un froid de canard et il y a vingt minutes au moins à marcher pour prendre le dernier RER. Bien sûr je n’ai pas pensé à enfiler mes gants et Virginie m’attend. Là voilà, sur le pas de la porte, sans même me dire bonjour.

- « Alors tu leur as dit ? »

J’ai presque fait demi-tour.

 

 

Comme les étoiles brillent fort. Virginie me tient par la main. Je sens mon cœur se soulever et j’ai presque envie de pleurer. Elle me rassure.

- « Ne t’inquiète pas comme ça. Tout va bien se passer, tu as déjà fait le plus dur, maintenant c’est  du plaisir. Regarde ma main. Est-ce qu’elle tremble ? Je ne suis pas stressé comme ça. Détends-toi. »

Elle me prend l’épaule et m’embrasse. C’est efficace, mes pieds se mettent à marcher plus vite et l’image de mes parents s’efface progressivement de mon esprit. J’aurais aimé que ma sœur puisse venir aussi. Mes cheveux sont soigneusement peignés avec un peu de gel, quand je les touche et que je les sens durcis dans ma main mon cœur s’emballe. Combien d’hommes vais-je rencontrer ce soir ? Lequel me plaira ? Y en a-t-il un qui me plaira ? Comment s’appellera-t-il ? Quel visage aura-t-il ? Je l’imagine brun avec une barbe naissante. J’aime sentir le froid sur ma peau et entendre le vent qui court dans les branches. Avant, je traînais dans le quartier, je passais tous mes après-midi dans les bois ou au terrain de foot. C’est là que j’ai rencontré Virginie. Elle était belle, elle tapait fort dans le ballon, au départ j’ai cru qu’elle me plaisait. J’avais peut-être onze ou douze ans. On regardait tous les après-midi la télé on mangeait des pizzas, ma mère ne disait rien, elle nous laissait faire. À cette époque-là, où peut-être un peu plus tard je me suis percé les deux oreilles pour elle. Prend-moi là main mon amour, je ne sais plus où regarder. Le bois s’éloigne, le train s’approche. J’entends peu à peu les vrombissements de la ville et les voitures qui roulent tout près de moi et l’odeur nauséabonde de leurs pots d’échappement qui passent tout à côté de mes narines. Virginie prend-moi dans tes bras. Ce que tu vas me faire découvrir ce soir je me demande parfois à quel point j’en ai envie et à quel point je le fais pour toi, par amour pour toi. Prends ma main. Attendons le train, ses lumières jaunes, son bourdonnement électrique, cette gare désespérément vide un samedi soir. Attendons, le temps que monte en moi l’excitation. Que je ne regarde plus ces yeux ni cette bouche, mais celle d’un autre qui m’aura conquis. C’est sûr ce soir je ne rentrerai pas. Le train arrive, on grimpe, le trajet passe, les lampadaires se succèdent à une vitesse folle sans que je puisse les distinguer, tu regardes ton portable, tu souris, ton rendez-vous de ce soir est fixé. Je te connais, ce soir, arrivé dans la boîte, tu vas me lâcher pour en rejoindre une autre. Pourquoi est-ce que nous ne faisons pas notre vie ensemble Virginie ? Tu me regardes, je te regarde, tu me souris, nous descendons du train. Il est minuit et demi, mes jambes ont du mal à me tenir. Si on allait manger quelque chose d’abord.

- « On a plus le temps, après je vais devoir payer. »

Tant pis. Je retourne chez moi… Non je reste, tout vaut mieux que là-bas. Mon père me regarde encore et sur le pas de la porte ses yeux embués pleurent de n’avoir pas produit un homme à son image.

 

 

Nous voici devant l’entrée. Je ne veux plus y aller. Qu’est-ce que je viens chercher ici ? Des hommes je peux en rencontrer partout, dans des bars, la journée, Paris en est plein. Ici tout ce que je vais gagner c’est de me faire draguer par des vieux cons qui ne voudront pas de moi. Virginie on rentre, allez viens on rentre.

Comme il fait noir, comme il fait chaud. Premier réflexe, se déshabiller. Je n’ai plus que dix euros pour me payer un verre. Les lumières m’assomment, je ne vois plus rien, où es-tu Virginie ? Pourquoi ai-je la fâcheuse impression que je suis déjà venu ici et que je connais ce lieu par cœur ? Toi, tu t’appelles Jeff ?

- « Salut, tu veux aller danser ? »

Non merci pas tout de suite Jeff, une prochaine fois. D’abord aller prendre un verre, prendre un peu d’assurance, parler avec quelqu’un, Tiens, Virginie.

- « Alors ça te plait ? »

- « Oui ça va c’est pas mal »

- « Tu vas voir là encore c’est rien. D’ici une heure ce sera blindé de monde. »

C’est déjà bien chargé. Il y a un homme derrière le bar, il veut m’offrir un verre. Je ne le regarde pas, il ne me voit pas et tout va pour le mieux. Virginie me parle.

- « Tu veux aller danser ? »

Je suis le mouvement, mais je n’ai pas assez bu, un seul whisky coca.

- « Peut-être qu’on devrait y aller. »

- « Allez, tu rigoles, détends-toi. »

Je danse un peu, je bouge mes pieds et surtout mes mains, la lumière est si forte je n’y comprends rien. Tous ses yeux braqués sur moi même dans le noir. Je les sens, je transpire. Si tu t’approches de moi, je te touche et je te prends la main, mais il s’en va. Dehors, il fait nuit, il fait froid, j’irai bien prendre l’air.

- « Eh, toi tu restes ici. »

Virginie me prend par la main. On peut encore fumer dans cette boîte, les vigiles ne disent rien alors je lui prends une cigarette. Je n’aime pas ça, mais j’en ai besoin, j’ai besoin de quelque chose qui m’occupe les mains. Alors que je l’allume, un homme s’approche tout près de moi et me frôle le dos. Je ne le vois pas.

- « Il est plutôt beau. »

- Je me retourne. Il est parti.

« Dommage, je le connais. »

L’excitation monte. Mes doigts frémissent. Je dois toucher quelqu’un. Encore Virginie. Allez va-t-en maintenant. Je la pousse, elle s’en va rigolant, revancharde et vexée. Elle a de l’argent pour s’acheter un autre verre. Je suis tout seul au milieu de la piste ou plutôt à l’extrême gauche de la piste. À ce moment précis je suis seul, enfin je crois. C’est à moi de faire le premier pas. Je regarde autour de moi. Mon œil est immédiatement attiré par un garçon en T-shirt blanc aux cheveux longs et soyeux. Il ne me regarde pas, il danse avec un autre, cela n’empêche rien, ils ne s’embrassent pas et même s’ils s’embrassaient… Je fais deux pas vers lui et je me remets à danser, une main me frôle, c’est lui, l’ami de virginie, je le sens à sa manière douce de toucher. Qu’est-ce que je fais ? Sois je me retourne et j’embrasse cet homme que je ne connais pas et à qui manifestement je plais, sois je tente ma chance avec ce beau garçon là-bas qui à l’air d’avoir à peu près mon âge et qui se désintéresse totalement de moi. Voilà qu’il m’a pris la main et je me laisse faire. Je suis sûr que Virginie nous regarde. Qu’est-ce que je suis supposé faire ? Me laisser faire ? Il remonte le long de mon bras. Je me laisse faire. Il s’étend sur moi, je me laisse faire et je ferme les yeux. Il remonte le long de mon cou, il frôle ma bouche et moi je ne dis rien, je ne fais même pas un imperceptible mouvement pour lui montrer que ça me plait. Je ne sais même pas à quoi il peut ressembler, je ne sais pas quel âge il a, je ne sais pas s’il a toutes ses dents et tous ses beaux cheveux bouclés. Qu’est-ce que je porte en dessous ? Il va m’embrasser, il va m’embrasser, il m’embrasse et je fonds. Comme sa bouche est sensuelle, comme ses lèvres sont épaisses et comme ses mains sont douces. Je ne peux que me laisser faire. Il est grand, il me dépasse au moins d’une tête, peut-être qu’il porte des talons, il ne faut pas rire. Il m’embrasse longtemps et bien et puis je le regarde. Depuis longtemps Virginie est partie. Il a un petit nez fin, des yeux noisette, un visage pâle, il est grand et beau, je le contemple dans toute sa hauteur. Il m’emmène dans un coin de la boîte, on recommence à s’embrasser, il ne me lâche plus, il m’a trouvé, tant pis pour le petit blondinet racoleur. Comme sa langue sent bon et comme elle est épaisse. Je fourre mes doigts dans les siens, il fourre ses doigts dans les miens. Un bouton saute, une caresse sur l’oreille. Un bouton saute, j’entraperçois sa peau vermeille. Un bouton saute, je me cambre pour l’embrasser, un bouton saute, il vient à son tour me lécher. Il n’y a que toi et moi et les étoiles. Tout le reste n’existe pas. Je sens ta main se promener et je ne vois rien d’autre. Dans ce moment d’innocence oubliée, ma peau profonde est comme ce mur lézardé dans lequel la pluie s’engouffre. Je ne reconnais plus rien, ni tes yeux, ni ton visage, je ne sais même pas qui tu es et je t’aime.

 

 

Il se fait tard, il faut rentrer. Depuis longtemps Virginie est partie, avec une autre. La musique se fait de plus en plus forte. Mon bellâtre se range et s’en va. Il ne reste plus que moi et la bande de travestis qui défilent sur le podium.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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