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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 09:30

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Daniele Tournié, l'étoile du jour.

Depuis plusieurs années, j'habite Paris, je travaille en Normandie, et donc je prends le train, souvent. C'est dans cet espace propice à la rêverie que je lis, que j'écris. Un thème, une idée, une image et l'histoire se construit, d'abord en pensée que j'essaie de noter vite sur des papiers épars pour éviter l'oubli. Un concours c'est un petit défi, avec à la clef peut être le plaisir d'être lu, le plaisir d'avoir retenu l'attention. Merci à vous, je continuerai de prendre le train...

 

 

Enracinés !

 

 

Ma mère le dit souvent, faut que t’ailles voir ailleurs mon gars ! Va bien falloir sortir du bois un jour ! Ma mère c’est une bonne mère mais elle se rend pas compte, c’est pas facile, je sais pas, je suis jamais parti, le plus loin c’est Rouen. Après je connais pas. Elle répète, pour rencontrer du monde faut sortir, bouge-toi un peu ! Mais moi j’ai pas tellement envie, je suis bien ici. J’ai tout ce qu’il faut, la maison est grande, on se gêne pas. J’ai toujours vécu là, c’est mon père qui a acheté la maison, il avait envie d’une famille nombreuse, unie, on s’est installé ici à cause du jardin, du potager et  des pommiers, dans la maison il savait tout faire, la peinture, le carrelage, le papier peint, je m’en souviens de ça. Mais il a pas eu le temps de vivre, j’avais huit ans quand il est mort, accident de travail, accident d’échafaudage à ce qu’il parait… c’était un bon père, travailleur, pas sévère du tout, bien sûr on le craignait, faut ce qu’il faut, les parents ça se respecte. Je suis le seul gars de la famille, d’abord Aurélie, Sarah, puis moi puis Aline. Mes sœurs ainées elles aident bien ma mère, et pourtant elles ont fait des études, elles aiment la ville, le cinéma, elles ont des copains mais ils ne viennent pas souvent ici.  Moi aussi bien sûr j’aide dans la maison, mais je suis un garçon je préfère le jardin, le bricolage, c’est moi qui fait le bois, j’aime ça, couper le bois à la hache, faire des murs de buches bien rangées, c’est beau et ça sent bon, c’est un travail d’homme, après on est bien content l’hiver. Je suis bien ici, me croyez pas coupé du monde, juste à côté on peut dire, en retrait, d’accord j’ai toujours été timide, à l’école du village j’avais un peu de mal, je suis pas feignant mais j’y arrivais pas vraiment, je croyais avoir compris et paf c’était pas ça, ou alors j’apprenais mes leçons et le lendemain disparues, problème de mémoire ! Alors je me débrouillais, j’improvisais, fallait pas trop me parler de devoirs, ce que j’aimais déjà c’était les champs et les animaux, dés que j’avais un moment j’allais à la ferme voisine, oui, celle là même où je bosse maintenant, je venais voir les vaches, j’aidais la patronne à les rentrer le soir, en été j’allais faire les foins. Maintenant je suis en apprentissage chez eux, en alternance plus ou moins, il y a vraiment beaucoup de travail dans une ferme! J’ai beaucoup appris, mais ce que j’aime c’est l’espace pour la solitude : je m’exprime pas bien, ce que je veux dire c’est qu’ici, je suis la plupart du temps seul, avec les bêtes, et personne avec qui m’embrouiller. Ça me va,  personne me juge, personne m’attaque. Allez pas croire que je sais rien de la vie ailleurs ! je lis quand même !  on a la télé, on a internet, et ça, c’est pratique pour discuter. Ma mère elle dit c’est pas des vraies rencontres ! Peut-être, mais je m’entraine. On parle, on s’écrit, un jour peut-être on se donnera rendez-vous, mais où ? Les villes me font peur, c’est plus facile pour moi de me diriger dans la campagne, plus facile de  retrouver ma direction. Là bas, j’aurai l’air de quoi ? Perdu ! j’ai déjà vu la foule dans les gares de Paris à la télé, les manifs sur les boulevards, impressionnant… faut se frayer un passage comme dans les fourrés. Je sais qu’en ville, il y a des bars, des magasins pleins de marchandises, des théâtres, mais il faut de l’argent! Tout est cher, c’est comme un autre monde, certains y sont heureux sans doute. Non, je préfère rester ici. J’aime l’ombre des tilleuls, des acacias au printemps. J’aime les ormes qui bordent les cours des fermes, on est à l’abri du vent, protégé. Une double rangée de hêtres anciens, on a moins froid, c’est beau… Il y a quelque temps on est allé à la plage, avec ma sœur Sarah et son  petit ami, du côté de Fécamp, là-bas y a que des galets, la mer grise et le ciel nu. On s’est assis sur un banc, pas même en maillot de bain, faisait pas bien chaud et j’ai un bronzage agricole comme dit l’autre qui se prend pour un séducteur, avec son jean moulant et son polo de marque. Ils ont retrouvé d’autres gars et des filles, elles riaient des blagues des garçons qui les draguaient,  j’ai bien vu, moi je savais pas quoi dire, c’était des inconnus et le copain de ma sœur je le sens pas, il me regarde de haut ou alors je me fais des idées, enfin je suis resté sympa pour ma sœur. J’ai fait celui qui s’intéresse au port, aux marées. Avant les bateaux partaient de là bas pour la pêche à la morue. Des hommes des jours et des jours ensemble entre le ciel et l’eau. J’aurais aimé peut-être. Maintenant c’est trop tard, y a plus de chalutiers ni de marins terre-neuvas depuis longtemps et puis vivre des mois entiers avec un groupe d’hommes non j’aurai pas pu. Mon père n’aimait pas la mer, il s’en méfiait, la voleuse d’hommes il l’appelait, il y a des histoires qu’il n’a pas eu le temps de me raconter mais je sais que son père à lui était marin et qu’il a disparu… disparu en mer un jour ordinaire de pêche alors qu’une femme et un enfant l’attendaient. Ils l’ont espéré longtemps. Mon père a grandi seul auprès de ma grand-mère. C’est drôle, j’ai pensé à mon père en longeant la plage. Avec ma mère, des années plus tard, ils se sont installés sur le plateau, ancrés à la terre. Aujourd’hui, à la maison, il n’y a que des femmes, et moi. Avec mes sœurs on s’entend bien, mais c’est aussi qu’on se soutient, on a besoin les uns des autres. Les ainées elles partiront sans doute, elles parlent de travail, d’indépendance, je vois bien les gars qui viennent les chercher pour sortir, ils ont qu’une envie c’est de les emmener. L’autre jour encore, des copains de Sarah sont passés, ils fumaient dans la maison, tranquilles (ils savent bien que ma mère n’aime pas qu’on fume à l’intérieur), ils ont dit on s’arrache, et à moi : tu viens ? J’ai répondu non. J’avais pas envie. Ils ont haussé les épaules et sont partis, ma mère après, elle a repris son refrain comme quoi je devais sortir, faire l’effort de sortir, prendre l’air, que c’était malsain de rester toujours ici, trop étroit, qu’elle supportait pas de me voir, un gaillard comme ça sans ambition, que c’est le premier pas qui coute… je trouvais qu’elle exagérait, on s’est disputé, j’ai dit cherche pas c’est comme ça, je bosse à la ferme voisine, j’ai le droit de me reposer non, de rien faire parfois, plus tard on verra, j’ai tout ici, pourquoi aller plus loin ? Elle insistait,  faudra bien sortir du bois mon gars, la vie c’est comme ça, tu vas pas attendre ici immobile que les filles viennent te chercher, et le boulot ! Le destin faut lui donner un petit coup de main… Elle regardait par la fenêtre, avec sa figure comme rabougrie, elle a répété ça : sortir du bois, comme si je me cachais, m’agrippais aux branches, aux racines, à l’ombre, elle marmonnait, Aline, qu’est ce qu’elle va devenir ? J’ai pensé, Aline, on se comprend, on a les mêmes délires, les mêmes peurs aussi, parfois les mêmes envies au même moment, les mêmes secrets. On peut rester des heures ensemble à écouter de la musique dans la chambre ou à marcher dans les champs autour de la maison. On s’amuse de rien. Elle est jolie ma sœur, très douce, très sensible. Il ne faut pas dire du mal d’elle, elle a besoin qu’on la protège. Y en a qui disent qu’elle est simplette, c’est qu’ils ne la connaissent pas. Quand les grandes ne sont pas là, que la mère travaille, elle m’accompagne à la ferme, elle ne fait rien, elle regarde. Elle n’aime pas rester seule. La nuit elle a peur dans le noir, faut dire que la maison est un peu isolée de la route et du village, c’est pour ça que nos chambres sont jumelles, mais la plupart du temps on est dans la sienne. La mienne est plutôt simple, pas décorée, quelques mangas, faudrait changer peut-être mais je m’en fous! Elle, elle aime les affiches de cinéma, avec des stars américaines qu’on rencontre jamais dans la vie, mais c’est sa zone de rêves.  Ma mère elle dit qu’il faudrait dormir chacun dans sa chambre et fermer les portes, elle parle de pudeur, qu’à quatorze ans c’est une adolescente, une jeune fille et que moi l’ours, je devrais aller voir ailleurs. J’aime pas quand elle parle comme ça ma mère, qu’elle me traite de curieux, d’adolescent obsédé, qu’elle me traite comme un animal, elle a des mots crus.  À Aline elle répète qu’elle va la mettre en pension, qu’il est trop tôt pour aller voir le loup. Moi, je sens bien qu’elle voudrait que je parte, que j’aille courir le monde. Elle rabâche que ça ne se fait pas, pas dans la famille, même si on a l’habitude, qu’on risque un bâtard ! mais nous si on a un enfant on l’appellera Dylan si c’est un garçon, mon père il aurait aimé. Si c’est une fille, je sais pas. Alors, je crois que je vais rester encore un peu.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Plume de rue 26/10/2012 13:51


La plume de Danièle sur ce site rempli de talents. Voila qui ensoleille un vendredi maussade. Une jolie découverte. merci !

Marlène 08/10/2012 13:26


Dur la fin ! Bien amené, quoiqu'il en soit....