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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 08:00

Loupiotte.jpg

 

Eve Roland, l'étoile du jour

Je suis née près d'un fleuve qui m'a laissé le goût des paysages étales et de la rêverie.

Enfant des années soixante, je vis et travaille aujourd'hui à Paris.

Entre les deux : la vie.

"La vie est décousue", dit André Dhôtel.

J'aime explorer de nouveaux horizons. Etre là où on ne m'attend pas. Faire l'école buissonnière…

J'écris pour lier entre eux les morceaux du patchwork.

 

 

Loupiotte

 

 

Elle est sortie à la nuit.

Elle a attendu que tous les bruits s'éteignent autour de la maison : celui des volets aux maisons voisines, l'aboiement d'un chien remorquant son maître à la rituelle promenade du soir, le coup de freins d'une voiture au carrefour.

A présent, tout est silencieux. A peine si depuis le rez-de-chaussée lui parvient le ronronnement du réfrigérateur qui trône dans la cuisine, dernière acquisition de sa mère, chef de rayon Arts ménagers au Grand Bazar de la bourgade voisine.

Margotte entrouvre la porte de sa chambre et se faufile dans le couloir. Elle a passé sur son pyjama un gros pull et un pantalon, enfermé ses cheveux dans un bonnet qu'elle enfonce jusqu'aux sourcils. Ses chaussettes dans une main, un sac de toile dans l'autre, elle descend l'escalier dont les marches, cirées de frais, glissent un peu sous ses pas.

Dans son lit en 110, sa mère ronfle déjà.

Margotte a atteint le vestibule, enfile ses chaussettes et une paire de bottes.

Penser à prendre les clés, déverrouiller la porte.

Elle est dehors. La porte s'est refermée sans bruit. Serrant son sac contre elle, Margotte se hâte vers la grille qui s'ouvre d'une poussée. Elle a graissé les gonds cet après-midi.

La nationale déserte s'ouvre devant elle. Tout au bout, il y a le village où brillent encore quelques pâles lumières jaunes. Mais elle n'ira pas par la route. Trop dangereux, quelqu'un pourrait la voir, une voiture attardée, des fêtards, un voisin.

Elle prendra par le bois à droite de la maison.

C'est la première fois qu'elle emprunte son raccourci favori de nuit. Une lune bien ronde éclaire sa promenade solitaire ; dans son sac, elle a glissé une lampe électrique, au cas où. Sa mère lui aurait sûrement recommandé de se munir d'une bombe lacrymogène. Sa mère ne l'aurait pas laissée sortir de nuit. Sa mère a peur de tout.

 

Seul dans la chambre froide, monsieur Wolf caresse les gigots, soupèse les tendrons, effleure les filets d'une main adoucie par la graisse… Il saisit un train de côtelettes, trousse une papillotte, aligne croc après croc les quartiers de boeuf qui partiront demain, à la première heure, chacun portant, encré dans sa chair, le prénom de sa destinataire — une idée qu'il a eue, une coquetterie, ses clientes en raffolent. Denise, Soizic, Clémence, Monique… Monsieur Wolf soupire. Le parfum des viandes se mêle, dans son souvenir, à celui plus intime de ses fidèles pratiques.

Mylène et son goût poivré, Julie et son odeur de pain tiède, sa peau élastique. Simone… Monsieur Wolf enivré étreint une douce épaule. Suce ses doigts. A chaque fois qu'il pénètre dans la chambre froide, son coeur bat comme avant un rendez-vous.

Margotte est blonde, de cette blondeur des filles sages, un blond si pâle qu'il en est presque blanc. Par contraste, sa peau paraît encore plus rose, comme celle d'un petit cochon plaisante monsieur Wolf à chaque fois qu'elle entre dans sa boutique, envoyée par sa mère chercher un morceau de lard ou un bifteck haché. La boucherie sent le plat mijoté, le poivre, la sauce au vin et une odeur plus fade, plus insidieuse, qui se cache derrière celle de la langue sauce piquante ou du bourguignon, mais tenace et toujours, toujours présente. Une odeur qui, Margotte le pressent, a à voir avec la couleur rouge des quartiers de viande qu'elle surveille du coin de l'oeil, ces plats de côte, ces filets qui pendent lourdement au bout de crochets de fer et dont elle redoute que, par quelque abominable tour de passe-passe, ils ne se détachent et ne viennent s'affaler, plafff, en plein sur ses épaules. Alors, elle les rentre, ses épaules, elle se fait toute petite, elle qui n'est déjà pas bien grosse. Ce que voyant, monsieur Wolf part d'un rire — ah, ce rire : un rire aux profondeurs de caverne, un rire venu du ventre, qu'il a plat et sonore comme une peau de tambour. Parfois, entre deux clientes, lui prend la fantaisie d'y improviser un petit air d'une main désinvolte, boum boum, boum boum. Ces dames applaudissent : Ah ! Monsieur Wolf… Antonin… (car elles l'appellent par son prénom, elles ne se gênent pas, pourquoi se gêneraient- elles ? Chez monsieur Wolf le client est roi, et la cliente, ah la cliente…). Un rire, enfin, qui désigne Margotte à toutes les pratiques réunies en une pieuse file d'attente, à ces grosses dames berçant entre leurs cuisses des paniers débordant de légumes, de fruits et de miches odorantes. Bouche entrouverte sur de petites dents pointues, elles attendent le moment où monsieur Wolf (Antonin), se consacrera tout à elles et, l'oeil câlin, jettera sur le marbre la chair sanguinolente qu'il détaillera d'un geste sûr. Inévitablement, l'une d'elles se penchera sur Margotte et, arrondissant la bouche, sussurera d'un air entendu : Ma pauvre petite, il t'en faudra des biftecks

pour devenir grande et forte !…

Margotte se fiche de devenir grande et forte. Elle jette un oeil en biais à ces femmes qui la toisent, à leurs doigts boudinés dont les bagues mordent la chair et font saillir un bourrelet, à leurs ongles carmin fouillant un porte-monnaie aussi rebondi que leur croupe sous la jupe serrée ; à Monsieur Wolf qui découpe, désosse et lève les filets avec des grâces de danseur.

Enfin, c'est son tour. Le boucher détaille prestement deux morceaux de bifteck, les jette dans le hachoir et presse un bouton de son index trop rouge. Les dames suivent ses moindres gestes, recueillies comme à la messe. Dans sa paume arrondie, Monsieur Wolf cueille le steak haché de frais, le dépose sur une feuille de papier sulfurisé qu'il replie prestement. Il le tend à Margotte comme on offre une fleur rare et lui tapote la joue d'une main velue.

— C'est d'un tendre, ça, d'un tendre…

Sous la moustache effilée, sa bouche a un sourire gourmand. Mais entre les canines pointues brille le reflet menaçant d'une dent aurifiée. Les dames gloussent en choeur. Margotte s'enfuit sans demander son reste.

La forêt est si sombre qu'on n'y distingue pas le sentier, mais Margotte ne se sert pas de la lampe. On dirait qu'elle connaît les moindres creux et bosses du terrain pour avancer ainsi les yeux fermés. A moins qu'elle ne cherche à se rendre invisible, à se fondre dans l'obscurité — et c'est bien ce qui se passe : à mesure qu'elle s'enfonce dans le bois, le bonnet rouge, le pull rouge, la peau blonde disparaissent, happés par la nuit verte.

Bientôt le bruit de ses pas se confond avec les craquements de la forêt alentour.

Margotte est devenue herbe, rameau, brindille…

Du moins le croirait-on s'il n'y avait son coeur qui bat si fort et résonne sourdement à travers le sous-bois, au risque d'éveiller les bêtes endormies.

 

Monsieur Wolf pose ses mains bien à plat sur le billot de marbre. Il sait que ses mains leur

plaisent, que ses clientes se battent à qui sera la première, chaque matin, dans la boutique où il les attend — comme il espère, à cette heure de la nuit, celle qui viendra se presser sur son coeur.

D'un coup d'oeil, il embrasse escalopes, côtelettes, côtes de boeuf, plats de côtes au garde à vous. Un grand week-end s'annonce. Qui sera la première ?

— Et votre morceau préféré, à vous, Antonin ?

Le boucher adresse au souvenir de sa cliente un regard amoureux — Solange ? Christine ? — puis tranche d'un coup sec une lanière de viande crue et la porte à sa bouche. Véronique ?… Monsieur Wolf hume les galantines, le saucisson de Lyon, la rosette, la Morteau. Il fait aussi un peu de charcuterie pour plaire à ces dames. Mais c'est la viande qu'il préfère : les longs quartiers de boeuf presque aussi grands que lui, les carcasses qu'il étreint, narines palpitantes. La douceur de leur chair l'émeut. C'est un sentimental.

 

Il n'y a pas si longtemps, à la sortie des classes, Margotte a surpris la conversation de trois de ses camarades : l'une d'elles racontait qu'Isabelle G., à l'automne dernier, avait croisé monsieur Wolf dans le sous-bois et qu'ils étaient allés "aux champignons" ensemble. Isabelle en était revenue toute décoiffée.

Les filles ont gloussé. Margotte a froncé le sourcil, Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? Les autres l'ont pris de haut : Tu ne peux pas comprendre ! Elles ont ri, bombant le torse, exhibant sous leur pull ces grosses bosses qui les font ressembler aux clientes de la boucherie.

La nuit suivante, Margotte a rêvé que monsieur Wolf plongeait son grand couteau dans le ventre d'Isabelle G. Elle s'est réveillée, suffoquée, en nage, les mains crispées sur son bas-ventre. Elle a poussé un cri.

Sa mère a déboulé : Qu'est-ce qui t'arrive ?

Margotte s'est mordu les lèvres, contenant à grand-peine un tremblement nerveux. Comment dire à sa mère la tache de sang qu'elle venait de découvrir sur le drap, son rêve et monsieur Wolf ?

Elle a remonté les couvertures sous son menton et grogné : Rien, rien… juste un mauvais rêve.

Sa mère a haussé les épaules : Une grande fille comme toi…

Tout le reste de la nuit, Margotte s'est efforcée de garder les yeux ouverts par peur de retrouver le cauchemar qui lui faisait perdre son sang.

Un frôlement — elle sursaute. Une aile est passée sans bruit tout près de son visage. Margotte extraie vivement du sac la lampe qu'elle brandit devant elle et hâte le pas.

La voici à l'orée du bois. La lune projette un cercle laiteux exactement au centre de la clairière.

Margotte s'arrête. La lampe se balance au bout de son bras.

Le regard de la lune s'attarde sur les joues tendres, les mèches dorées, la bouche petite et ronde. Changeant son sac d'épaule, Margotte rajuste le bonnet de laine sur sa tête et avance d'un pas.

Ici, le sentier se divise en deux.

Un chemin qu'elle emprunte fréquemment : celui des mûres à confiture.

Un autre qu'elle n'a jamais exploré.

Monsieur Wolf referme soigneusement la chambre froide, enlève son tablier et se rince les mains. Un bruit venu du dehors lui fait tourner la tête. Un petit bruit de rien du tout, à peine plus fort qu'un soupir — mais monsieur Wolf a l'ouïe fine et la sensibilité exacerbée.

Le bruit reprend. Une plainte, un miaulement, un couinement à peine modulé, oui, c'est cela — comme le gémissement d'un petit animal. Comme celui de l'agneau qu'il a égorgé la veille et qui git désormais, proprement désossé, découpé et paré, offert aux convoitises de ces dames sur un plat de porcelaine, entre deux rangées de persil.

— Qui est là ?

Margotte s'est immobilisée. Dans l'ombre, tout près d'elle, un grognement répond. Etouffant un cri, elle fait un bond de côté : ce cri sombre, ce râle qui secoue ses babines retroussées, c'est bien dans son gosier qu'il monte et roule sans fin.

Sur ses pattes nouvelles, la jeune louve détale sans souci des buissons qui lui barrent le chemin. Le sentier s'est refermé ; un oiseau nocturne s'envole, dérangé dans sa chasse. Un lièvre regagne son terrier, inconscient du danger auquel il a échappé.

La louve court, court sous la lumière de la lune. La lampe est tombée quelque part sur le sentier — à quel moment Margotte l'a-t-elle lâchée, il est trop tard pour se le demander. Tant que la lune luit, elle n'a plus besoin de lampe, le regard de l'astre qui suit sous les frondaisons sa course précipitée la pousse de l'avant. Elle ne sait plus que courir, courir droit devant elle avec ce grondement tapi au fond du gosier, elle court les yeux fixés sur la lueur qui perdure à l'orée du village. La seule lumière encore allumée à cette heure dans la boutique de monsieur Wolf.

 

Le bruit s'est tu. Monsieur Wolf entrouvre doucement la porte. Sylvie ? Francine ?

Pourquoi n'entre-t-elle pas ?

La lune éclaire la place du village bien mieux que tous les réverbères. Les yeux de monsieur Wolf regardent à droite, à gauche. Puis s'écarquillent, incrédules.

Il n'a pas le temps de crier que la bête a bondi.

 

Cet automne-là, toute la famille d'Isabelle G. s'est retrouvée à l'hôpital, à cause des champignons que la jeune fille avait ramassés en forêt. Elle seule n'a pas été malade : elle n'avait rien mangé au dîner, elle n'avait pas faim. Elle traînerait tout l'hiver sa culpabilité. Le printemps venu, la cause de sa distraction se verrait à son ventre arrondi.

Margotte irait lui rendre visite à la maternité, lui apporterait des pois de senteur cueillis dans les bois. Isabelle lui ferait compliment de son joli corsage rouge et de ses seins tout neufs.

De leur côté, les pratiques de monsieur Wolf se souviendraient longtemps de ce samedi où on découvrirait devant sa boutique les restes du boucher baignant dans une mare de sang. On parlerait d'une bête sauvage échappée d'un cirque… On tremblerait. On ferait des rondes. On battrait les bois avec des chiens qui toujours s'arrêteraient au centre de la clairière pour hurler à la lune.

Elle s'en moque bien, la lune. Margotte aussi.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

sylvie 03/01/2013 11:53


où le petit chaperon "rouge" se révèle décidément toujours plus fort que le loup ! La sombritude vous sied Madame, malgré votre joli sourire ... Dommage que ce soit une nouvelle, j'en aurais lu
bien davantage !

Sam 07/10/2012 18:42


Quel style pur, enlevé, courant sur un fil. Etonnant de diversité, de sensation, d'émotion, de la boucherie de province à une course sans âge dans les bois, des coquineries des dames
comme il faut à l'innocence de jeune fille... Belle histoire !

evelyne s 04/10/2012 22:02


J'aime l'écriture enlevée, le rythme, la construction qui nous faire courir avec Margotte et craindre le pire, mais pour qui ? Un conte drôlement bien réinventé, bravo !

mip 03/10/2012 16:44


Quelle nouvelle captivante !


drôle et poétique, un vrai régal, on en veut d'autres !


bravo

Gilles 03/10/2012 13:19


J'aime cette transposition en chambre froide. Par contre je n'ai pas encore décidé si j'adorerais être dévoré par une jeune louve.