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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 09:00

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Carole Exbrayat, l'étoile du jour

« J'écris toujours vite, d'un jet, sans projet de fin, des nouvelles brèves à partir de souvenirs, de parcelles de vécu puis l'aventure de l'écriture mêle à l'expérience, l'invention et le fantasme. Le juste au corps est né de l'association immédiate de l'image du bois à une expérience traumatique de l'adolescence, revisitée dans ce qu'elle peut porter de trouble et d'ambiguïté. »

 

 

                                                                                                                                               

Le juste au corps.

 

 

Trente degrés. La chaleur suffocante collait sa frange au front.

Comme souvent, elle avait entrepris de traverser le terrain vague. Du temps gagné sur le trajet quotidien jusqu'à la maison. Ses parents étaient contre. Peu importe. Ce serait bon la fraicheur du petit bois à mi-parcours.

Elle suait abondamment : trop couverte, plusieurs couches de vêtements collants : un juste au corps noir en lycra, dessous, un collant sans pied, dessus un jean, plus un chemisier. Cette superposition vestimentaire inadaptée s'expliquait par le baccalauréat cuvée 72 : pour réviser l'enchainement gymnique à présenter, elle s'était entrainée chez une amie de classe à proximité du lycée ; les deux filles s'étaient agitées sur la moquette : roulade avant, roulade arrière, arrivée pieds serrés debout, dos droit, sourire aux lèvres... Puis, midi ayant sonné, elle avait quitté l'amie et la maison au tapis sans se changer et regrettait déjà sa paresse. Le bitume surchauffé montait dans ses jambes, le soleil ardent lui plombait le crâne.

Elle aborda le raccourci par le sentier aux cailloux blancs et, aussitôt sentit une présence sur ses talons ; une ombre longue au sol ; d'autres connaissaient le raccourci bien sûr, mais ça l'étonna, cette présence immédiate derrière elle. Alors, curieuse, elle n'avait pas résisté à se retourner : elle avait entrevu le grand jeune homme un peu vouté, comme perdu dans ses pensées, le visage mangé par l'acné trop gratté, les cheveux gras blond filasse. Elle hésita à revenir en arrière, à renoncer à la traversée pour rejoindre, à deux pas, la rue animée ; elle se savait jolie fille, il ne fallait pas tenter le diable comme disait sa grand-mère ; mais en général elle n'avait peur de rien et ce compagnon de route à peu près de son âge semblait bien inoffensif. Presque un gamin. Alors, ils avaient cheminé sous le soleil de plomb, lui deux ou trois mètres en arrière ; elle trouvait qu'il faisait de bien petits pas ; de si grandes jambes et si peu d'efficacité, elle n'aimait pas ça. La rue était loin à présent et la tache noire du petit bois se rapprochait.

Alors, il avait allongé la foulée ; pffffftt, elle avait senti le déplacement d'air sur son flanc ; il était arrivé à sa hauteur ; pendant une ou deux minutes, ils avaient marché cote à côté comme deux vieux potes ; elle l'avait alors regardé, il souriait d'un air embarrassé ; elle ne l'avait jamais côtoyé au lycée ; il dit d'une traite : « tu aurais l'heure s'il te plait ? » il avait une montre au poignet ; machinalement, elle avait regardé la sienne. Avant qu'elle ait pu répondre, il était sur elle. Ils roulèrent dans la poussière, elle sentit les pierres sur son échine. Il haletait et répétait « je veux juste toucher, je veux juste toucher » en la palpant de façon désordonnée. «Toucher, j'veux toucher » ;  cette litanie la débéquetait ; elle n'avait pas peur, les choses allaient si vite. Les pressions du chemisier, la braguette du jean avaient sauté ; la main moite du garçon s'énervait sur le juste au corps hermétique,la poitrine bandée, l'entrejambe fermé par le collant ; une vraie armure de tissu. «  ... juste toucher, juste toucher... », il haletait, s'énervait, postillonnait ; elle eut un haut-le-cœur, se débattit avec frénésie, leurs sueurs se mêlaient ; il dégageait une odeur écœurante. Elle avait sous le nez son haleine, sa peau rougie par les cratères d'acné.

Elle ne criait pas ; sa gorge bloquait les sons, tout son être trop occupé à lutter. Elle serrait les dents, les cuisses, le griffait, la peau éructante de dégout. Il s'énervait de plus en plus. Il ne savait pas s'y prendre, le tissu épais et élastique le déprimait  et elle résistait trop bien. Il eut envie de pleurer, il se sentit minable.

 

Ses mains lasses avaient abandonné le juste au corps et de dépit s'étaient posées sur le cou frêle pour l'enserrer ; là, elle avait pris peur, alors, avant de manquer d'air, elle s'était mise à crier pour de bon ; un au secours qui avait vrillé les oreilles du garçon ; surpris, il avait relâché son étreinte comme si c'était incongru ce cri et elle avait hurlé et hurlé encore au secours au secours ; d'une main, elle avait ôté son sabot rose en bois pour lui marteler la tête ; il s'était mis à saigner, l'avait lâchée pour se protéger le visage, s'était 

relevé et avait pris ses jambes à son cou en remontant le sentier ; il avait illico disparu de son champ de vision ; elle s'était mise debout, avait réajusté le chemisier et le jean, ramassé le contenu de son sac répandu ; le chemisier, neuf la veille, avait l'air d'un chiffon fleuri ;elle restait à présent piquet planté au milieu du sentier.

Là, elle avait hésité : prendre la même direction que lui pour rejoindre la rue ? Mais s'il l'attendait, plus haut, tapi derrière un bosquet ? Vu la déroute, il allait se venger. Pénétrer dans le bois pour rejoindre au plus vite la maison ? Mais la flaque sombre des feuillus d'ordinaire rassurante la tétanisait à présent. Elle se sentait désemparée, la chaleur la décida : elle opta pour le bois avec l'idée de le traverser au pas de course ; aussitôt la fraicheur l'enveloppa ; elle volait presque autant que les sabots le permettaient, craignant le moindre bruit, la moindre ombre peu identifiée ; mais le petit bois lui adressa des chants d'oiseaux, la caresse du vent, l'odeur des mousses humides, le camaïeu des écorces, des confettis de lumière tamisée...pour lui donner du courage ; en marchant, elle voyait son sabot maculé,du rouge mêlé au rose, le juste au corps irritait la peau tuméfiée.

Au sortir du bois elle le vit... le cube rassurant de son immeuble ; le vilain HLM lui parut dans l'instant ce qu'il y avait de mieux au monde ; elle s'engouffra sous le porche ; l'ascenseur lui fit l'effet d'un cocon ; le miroir lui renvoya une image d'elle presque habituelle, en un peu plus rouge et défaite. Elle n'eut pas à se débattre avec ses clefs et la serrure ; sa mère astiquait la cuisine, elle lui fit un signe rapide et gagna sa chambre ;  que faire ? Lui parler ? Non, plutôt se taire ; ses parents étaient hostiles au raccourci. Elle se sentait souillée. Les vêtements volèrent dans la panière à linge ; le juste au corps était intact, même pas étiré au niveau des élastiques, inutile d'en racheter un autre pour le bac ;   en une douche, elle vida le cumulus, sa mère protesta à distance. Que décider à présent ? Quelle était la marche à suivre ? On ne pouvait laisser se promener tranquillement l'individu. Elle risquait de le rencontrer à nouveau ou d'autres filles imprudentes. Elle opta pour une visite à la gendarmerie.

Le préfabriqué de la police était dépourvu de climatisation et trois gendarmes transpirants s'y ennuyaient ferme ; aucune femme parmi eux, ce n'était pas de chance ; ils mirent un peu de temps à s'intéresser à elle ; mais comme ils ne souriaient pas à ses dépens, elle raconta tout sans s'arrêter ; ils lui dirent qu'il faudrait revenir avec ses parents puisqu'elle n'était pas majeure ; c'était une mauvaise nouvelle ; quelques questions encore et ils dirent qu'une main courante suffirait sans doute, il n'y avait pas eu viol ; elle n'aima pas ce terme de main courante, il sonnait vulgaire ; ils sortirent alors l'album pour gagner du temps : elle devait le feuilleter, bien regarder et dire si elle reconnaissait son agresseur ; à travers les photos, elle vit toutes sortes d'hommes, jeunes et vieux, chevelus ou non, jamais souriants ; tout un panel de délinquants sexuels. Une armée de mâles déviants.  Et soudain, elle le vit. C'était bien lui. Elle n'en crut pas ses yeux.

Non pas l'agresseur du sentier, mais Claudio, son meilleur ami ; fiché comme un bandit. Il n'avait pas l'air content d'être là, dans cet album ; il avait un air fâché .« Vous le reconnaissez ? » interrogea un policier ; elle fit non de la tête ; les gendarmes montraient des signes d'impatience ; les photos étaient de mauvaise qualité, elle devait bien se concentrer ; en même temps, on n'allait pas y passer le reste de la journée. Au final, après trois vaines consultations de l'album, ils lui donnèrent congé avec un papier dans les mains.

Le lendemain, en cours de latin, elle s'assit comme d'habitude à côté de Claudio ; son sourire franc lui fit du bien, et de lui parler à la récréation ; dans un coin de cour, elle raconta tout, l'agression et surtout l'album et lui dans l'album ; consterné, il expliqua tout : sa copine et lui, surpris dénudés par la maréchaussée dans sa deux-chevaux garée discrètement, au sortir d'un bois ; on ne rigolait pas avec ça dans ces années-là : attentat à la pudeur pour lui, rien pour elle « par indulgence » ; séance infamante de photographies avec matricule, sa famille avisée, la honte assurée, sa copine l'avait largué.

Égoïstement, l'explication la rassura; mais en attendant son agresseur courait toujours et ça, c'était vraiment inquiétant.

                                                                                                                              

Pour la libérer d'une angoisse montante, Claudio lui proposa en fin d'après-midi de refaire le trajet redouté ; elle se promit que ce serait la dernière fois ; ils comprirent que l'agresseur avait du guetter celle qui passerait, juste au démarrage du sentier ; derrière un muret proche, l'herbe était froissée ; ils retrouvèrent le lieu de l'empoignade et les pierres maculées de sang noirci ; ils ramassèrent un briquet en plastique qui marchait, peut être l'avait il perdu, Claudio le récupéra. Ils collectaient avec sérieux leurs indices comme de vrais détectives.

Ils finirent par arriver presque au petit bois ; Claudio s'étonna d'un endroit si tranquille et si proche de la ville à la fois, en tout cas beaucoup plus beau que le terrain vague traversé, en attente de constructions. Mais, elle, n'était pas sensible au charme du lieu, elle se sentait déprimée ; ce trajet refait ne lui avait pas fait de bien ; cette exploration méticuleuse ne servirait à rien ; le ciel se couvrait ; il sentit sa détresse ; alors il lui sourit, amical ; lui aussi avait un visage marqué par l'acné. Elle ne l'avait jamais remarqué avant.

Ils cheminèrent en silence. Il se tenait vouté, comme perdu dans ses pensées.

Puis il dit : « Tu aurais l'heure s'il te plait ? ».

À la vacuité de son poignet, elle réalisa qu'elle avait oublié sa montre et aussi ses sabots roses. Elle était confuse de ne pas avoir l'heure. Il était tard sans doute. Il ne souriait plus du tout. Il avait l'air fâché.

Et le petit bois les enveloppa.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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