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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 08:00

Lionn-Dubh.jpg

 

Lauren Dehgan, l'étoile du jour.

Elle a vingt ans et toutes ses dents ce qui fait qu’elle n’a pas encore grand-chose d’intéressant à raconter… Elle étudie le russe, mais écrit également, dessine aussi, tourne des vidéos et fait du théâtre en amateur… Si Lionn Dubh vous a plu ou même déplu et que vous désirez quand même en savoir plus, elle se répand dans l’Internet sur diverses plateformes dont vous trouverez l’inventaire ici : http://toutesleslau.blogspot.com...

 

 

Lionn Dubh

 

 

À travers les branches, la lumière tombait sur la mousse en un essaim de tâches d’or, comme un pelage fauve plaqué au sol. Les feuillages bouclés des buissons, les racines noueuses qui s’emmêlaient profondément dans le sol mou, les feuilles mortes de l’an passé ou de celui d’avant encore et dessous, ces champignons, ces fleurs minuscules qui perçaient entre les herbes, ces bêtes à six ou huit pattes qui jamais ne cessaient de galoper, tout ici portait sa trace. Et ce jour-là, c’était un voile de sourde tristesse qui penchait les corolles vers le sol et aplatissait les herbes comme sous un vent trop fort. Au-dessus du ruisseau verdi par le reflet des arbres, Bean Shide  pleurait. Ses yeux rouges et gonflés aux paupières crispées débordaient d’une eau claire qui troublait le courant. Ses longs gémissements faisaient craquer les troncs centenaires. Ses cheveux d’argent, emmêlés de feuilles et d’herbes, accablaient ses épaules de leur poids. Bean Shide ne vivait pas un chagrin d’un jour, pas de ces chagrins intenses qui rompent l’échine, mais dont on se remet, plus fort. C’était une tristesse continue, lourde et monocorde qui ne s’arrêtait pas même aux plus belles éclaircies.

 

Lorsque le soleil serait retombé derrière les collines, lorsque, tous, ils dormiraient au village de Bán Rúnda, plus profondément encore que les ossements jaunes du cimetière. Lorsque, tous, ils se seraient abandonnés à l’oubli terrible, alors Bean Shide sortirait de l’ombre des frondaisons, alors Bean Shide leur rappellerait son existence. Et la sueur dégoulinerait sur leurs tempes et dans leurs dos, ils écarquilleraient leurs yeux mornes et, jusqu’à leur mort, ils conserveraient cet instant à l’esprit.

Bean Shide avait accompli son sinistre devoir maintes et maintes fois. C’était écrit jusque dans les toiles des araignées les plus frêles. Elle devait s’exécuter.

 

Pourtant, parfois, elle avait été tentée d’y renoncer. Elle s’était attachée aux habitants de Bán Rúnda, à force. Leurs enfants exploraient ses sous-bois. Tapie dans l’ombre, Bean Shide observait les lignes de leurs profils blancs sous les faisceaux du soleil. Les plus agiles attrapaient parfois des animaux, les plus maladroits tombaient en coursant les papillons. Lorsqu’ils repartaient, leurs genoux et coudes étaient égratignés, leurs vêtements maculés de terres et leurs yeux brillaient d’un éclat sauvage sous leurs sourcils ébouriffés. Ils étaient redevenus des créatures. C’était là l’influence de Bean Shide qui s’invitait parfois dans leurs rondes, trottant avec eux entre les arbres. Dans la forêt venaient parfois aussi des vieilles femmes qui y cherchaient des plantes médicinales afin de retarder l’échéance. Et tandis qu’elles psalmodiaient des chants étranges pour repousser le passage de Bean Shide, cette dernière les guidait sans en avoir l’air vers les lieux où poussaient les herbes qui guérissent.

Non, Bean Shide ne prenait aucun plaisir à accomplir son devoir. Et si elle appréciait le respect que lui portaient les villageois, elle détestait inspirer la crainte. Elle méprisait ces colliers d’herbes qu’on accrochait aux portes pour la chasser, elle haïssait ces chants qui devaient l’effrayer. Bean Shide aurait aimé tenir un autre rôle.

 

Cette nuit plus encore que les autres fois, Bean Shide serait détestée. Elle allait chanter pour ceux qui n’auraient pas dû mourir. Elle crierait les noms des enfants de l’avenir, ceux qui n’auraient pas dû lui revenir, mais appartenir à un futur ensoleillé et glorieux. Elle allait voler les fondations de leurs jeunes vies.

Eochaid et son frère Énnae étaient tombés amoureux de la même jeune fille, la belle Maeve, la fille de la guérisseuse. À tout juste seize ans, elle était bien loin de ces jeunes filles blondes et éthérées dont la beauté se fane en un printemps. Grande et élancée, elle gardait sa chevelure rousse lâchée au vent, encadrant son beau visage ovale aux yeux vert d’eau. Elle souriait peu et lorsqu’elle le faisait, elle ne dévoilait jamais ses dents. Elle n’était pas la plus aimable, mais elle ne riait jamais trop fort et ne disait jamais rien d’idiot et lorsqu’elle dansait, personne ne pouvait détacher son regard d’elle. On la croyait offerte, mais à chaque torsion de son buste, à chaque lever de ses talons, elle s’échappait. C’était une fuite perpétuelle, plus fascinante encore qu’un envol d’oiseaux. À la dernière fête du village, Énnae avait dansé avec elle, puis Eochaid, puis Énnae de nouveau et ainsi de suite. Elle avait semblé n’avoir d’affection ou de préférence ni pour l’un, ni pour l’autre, mais ils n’avaient depuis cessé les attentions pour elle et tous au village se demandaient lequel elle finirait par épouser. Serait-ce Eochaid, le plus hardi et rusé des chasseurs ? Lui que la fougue et la vivacité de Maeve captivaient. Lui qui désirait plus que tout cet animal rare, sauvage et mystérieux qui ne lui appartiendrait jamais complètement et qu’il ne pourrait retenir en cage.

Ou bien serait-ce Énnae, le berger charmeur de bêtes qui ne se sentait jamais aussi bien que parmi elles ? Lui qui n’était à l’aise avec aucune autre fille que Maeve, celle qui ne minaude ni ne séduit, celle qui, pareille aux chats, semble voir plus loin que le commun lorsqu’elle fixe…

Dans le village, on estimait et aimait pareillement les deux frères qui se valaient par leurs vertus, mais différaient par leurs caractères. Les paris allaient bon train sur qui remporterait la main de la belle.

           

Jusqu’alors, les deux frères en avaient plaisanté, prenant cette rivalité à la légère. Mais l’autre nuit, Bean Shide avait vu Eochaid et Maeve dans la clairière des Féileacán. Étreints, mêlés, ils glissaient dans le murmure de la nuit. Les amants secrets ne font pas de bruit. Sous son corps blanc, les cheveux froissés de Maeve ruisselaient. Elle avait gardé les yeux grands ouverts, comme pour aspirer la nuit. Lorsqu’Eochaid s’était endormi, repu, elle était restée éveillée, le visage tourné vers le ciel. Bean Shide avait observé leur union, tapie dans les buissons alentour. Elle ne les quitta pas des yeux jusqu’à ce qu’ils repartent aux premières lueurs du jour doré, trop tard, déjà, pour que leur escapade reste un secret pour Énnae.

Dans la lente étreinte de la forêt était déjà inscrite la mort des deux frères. C’était fini puisque ça avait commencé. Bean Shide ne pouvait que se lamenter. Elle était incapable de comprendre ça puisqu’elle n’avait, pour sa part, ni début ni fin.

 

Elle connaissait l’heure exacte où ils succomberaient. Elle l’attendait avec terreur. Les deux frères allaient s’affronter au sein même de ses bois, ils allaient souiller le tronc du grand hêtre de leur propre sang. Ce serait une autre étreinte que celle de cette nuit-là. Une étreinte grotesque et grimaçante. Eochaid planterait son long couteau de chasse dans le flanc d’Énnae mais ce dernier, avant d’expirer, aurait le temps de fracasser le crâne de son frère sur une pierre. Leurs deux corps, entrelacés dans la mort, seraient découverts par Maeve et sa mère, sorties pour trouver des herbes médicinales. Elles tenteraient de les soigner, mais il serait trop tard. Alors elles les ramèneraient au village et on les pleurerait et les préparerait pour le dernier voyage.

La nuit venue, Bean Shide sortirait des bois pour crier leurs noms et chanter leurs morts. Ce serait un long sanglot déchirant qui, comme une épée sacrée, fendrait l’âme plus encore que le cœur. Ainsi, elle délivrerait les esprits d’Eochaid et Énnae qui pourraient alors quitter ce monde. Bean Shide ne savait pas où ils iraient, mais les hommes à croix ne prévoyaient rien de bon pour les fratricides.

 

Au bord du ruisseau, Bean Shide pleurait l’inéluctable tout en baignant dans l’eau bourbeuse les linceuls blancs des futurs défunts. Sur l’immaculé du drap, les visages jaunes des morts ressortaient mieux que dans les flaques de leur sang.

 

« Pourquoi pleures-tu, la Bean Shide ? »

 

La voix était grave et profonde comme la plainte d’un arbre qu’on abat. C’était la belle Maeve qui, de l’autre côté du ruisseau, avait aperçu Bean Shide laver ses linceuls. Bean Shide n’avait pas l’habitude qu’on la voit si aisément. Elle tenta de s’éclipser, mais elle était, elle aussi, sous l’emprise de Maeve. Aucune créature sur terre n’aurait pu lui résister, même les plus étranges n’échappaient pas à la prise de son regard vert d’eau.

 

« Pourquoi pleures-tu ? répéta-t-elle, quelqu’un va donc mourir aujourd’hui ? Deux personnes, si j’en crois les linceuls, mais si tu sais et si ça t’attriste, la Bean Shide, tu devrais intervenir. »

 

Bean Shide fixa sur Maeve ses yeux gris et profonds. Des yeux de vieillard millénaire. Maeve sentit brusquement sur elle le poids de la fatalité. Elle soutint son regard.

 

« Je t’ai vu l’autre nuit, et bien d’autres fois. Tu te crois bien cachée, mais Maeve voit plus loin que les autres. Je te repère dans le murmure de l’eau qui coule et dans la course des fourmis sur un tronc. Tu observes sans agir les chasseurs dépecer tes créatures et les enfants rompre les branches de tes frênes pour s’en faire des épées. Mais l’heure n’est plus au jeu, Bean Shide, si la fin approche et si tu en connais l’heure, c’est que tu peux la décaler. Sors de tes bois à la lumière du jour et non à la nuit tombée. Sors et viens au devant du destin, peut-être pourras-tu le changer. »

 

Bean Shide cligna des yeux comme un grand-duc qui s’éveille. Maeve ne la regardait plus, glacée d’horreur, elle fixait les linceuls devenus pourpres qui répandaient le sang prophétique dans l’eau du ruisseau en de grandes traînées vermeilles. Bean Shide plongea et disparut. Le rouge se dissipa. Des linceuls, nulle trace. Maeve quitta alors les lieux.

Lorsqu’elle arriva à Bán Rúnda, les deux frères étaient déjà partis. Maeve proposa à sa mère d’aller chercher des plantes dans les bois avant la tombée de la nuit. Elle espérait ainsi retrouver Eochaid et Énnae avant le drame.

 

Pendant ce temps, Bean Shide était allée auprès du grand hêtre, elle avait pris la pierre sur laquelle Énnae fracasserait le crâne de son frère et l’avait jetée dans le ruisseau où tourbillonnaient les linceuls. Restait le couteau. Terrorisée, mais décidée, elle se résolut alors à suivre les conseils de Maeve.

De l’orée du bois, elle voyait les deux frères qui avançaient sur le chemin. Côtes à côtes, ils ne se regardaient pas, mais gardaient les yeux fixés devant eux. La colère agrippait leurs traits anguleux, les faisant grimacer comme de hideuses gargouilles. Bean Shide quitta l’ombre des arbres et un rayon de soleil vint frapper sa silhouette. Les deux frères s’immobilisèrent à sa vue. Bean Shide apparaissait pour la première fois à la lumière. Petite et menue, elle avait l’apparence d’une enfant malingre. Mais ses longs cheveux et son regard grave étaient ceux d’un vieillard. Elle s’avança vers les deux frères, les fixant tour à tour. Sans un mot, elle alla prendre le couteau de chasse à la ceinture d’Eochaid, puis, son devoir accompli, elle disparut.

 

Bean Shide alla se réfugier dans la clairière des Féileacán. Encadré par la cime des arbres les plus hauts, le jour se couchait dans un ballet de roses, de violets, d’oranges et de bleus. Bean Shide ne quittait pas cet infini des yeux, craignant et espérant y basculer et s’y perdre, elle tournait sur elle-même, riant et pleurant à la fois. Étourdie par les mille couleurs et odeurs qui défilaient, elle était incapable de s’arrêter. Ses gestes étaient d’une grâce irréelle et son rire faisait s’envoler les oiseaux. On eut dit un ange païen.

 

De leur côté, Maeve et sa mère avaient retrouvé les deux frères dans la forêt. Eochaid avait percé le flanc d’Énnae avec une branche acérée et Énnae avait fracassé le crâne d’Eochaid sur le tronc du grand hêtre. Leur sang ruisselait sur la mousse. Maeve et sa mère essayèrent de les soigner, mais il était trop tard. Elles les ramenèrent alors au village pour les pleurer et les préparer au dernier voyage. On enveloppa leurs deux corps jaunes dans les linceuls immaculés, puis, leur famille et proches restèrent pour les veiller tandis que les autres retournaient se coucher.

Dans la nuit glacée, les cris de la Bean Shide retentirent. Toute leur vie, les habitants de Bán Rúnda allaient s’en rappeler en frissonnant jusqu’au fond de leurs âmes.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Jordy 10/10/2012 22:24


Belle plume, très imagée, qui transporte. A quand l'adaptation par Peter Jackson ? Bravo

Blanc chantal 26/09/2012 15:39


archaïque, presque religieuse, légende magnifiquement contée

ysiad 26/09/2012 12:25


Bravo Lauren, j'adore cette narration, on se croit plongé dans un livre de Tolkien. C'est un début de roman ou je ne m'y connais pas ! Continue, nom d'un p'tit Bilbo !

Lza 26/09/2012 09:36


Ne serait pas dépaysé au milieu des légendes de la mort, d'Anatole Le Braz.( La Crarlézen, ou le filleul de l'Ankou!)