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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 09:00

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Annick Demouzon, l'étoile du jour

Née en région parisienne, Annick Demouzon vit à Moissac dans le Tarn et Garonne. D'abord, professeur de Lettres, elle a ensuite adopté le métier d’orthophoniste. Elle écrit depuis sa toute petite enfance. Sa première  publication date de 1973 : Sur le chemin de l’oiseau feuille, poésie, éditions Saint Germain des prés.

Puis elle s’est surtout consacrée à sa famille et à son métier, avant de replonger en écriture en 2005. Lauréate de plus d'une cinquantaine de concours depuis cette date, plusieurs de ses nouvelles ont été publiées en revues ou anthologies. En 2011, deux ouvrages personnels sont édités :

— Virages dangereux, éditions Le bas vénitien, a été sélectionné pour le Prix de La femme renard.

— À l’ombre des grands bois, éditions du Rocher, Prix Prométhée de la nouvelle 2011.

 En 2012, publication, en Serbe, d'Un jour à la mer, nouvelle extraite d'À l'ombre des grands bois, in Svetionik, par Povelja, éditions de la bibliothèque Nationale de Serbie.

 

 

 

Ma princesse

     

 

— Viens, ma poupée, nous allons nous amuser.

Elle arrive aussitôt. Ça fait tellement plaisir à Julia de jouer avec elle. Et elle, elle aime tellement Julia.

On va se déguiser. Julia adore les déguisements. Et c’est elle qui choisit, parce que, elle, elle sait ce qui est le mieux, elle s’y connaît en déguisements. Et puis, elles se regarderont dans le miroir, Vera surtout, et Julia lui dira :

— Vois, comme t’es belle, une si jolie petite fille.

Vera ne sait pas si elle est belle, mais elle se regarde, comme Julia a dit. Près d’elle, il y a Julia, qui lui sourit. Elles se ressemblent un peu, même peau blanche, mêmes yeux bleus, mêmes cheveux d’une blondeur étonnante. Vera sourit. On ne sait pas si c’est à Julia ou à son image que s’adresse ce sourire, mais sur le verre glacé, les yeux ne sourient pas.

— Mets-toi là, dit Julia. Je vais te prendre en photo.

Elle s’installe où Julia a dit, comme Julia dit et Julia prend plein de photos :

— C’est parfait, ma princesse.

Vera s’est enfermée dans sa chambre. Être seule, c’est bien aussi, pour jouer. Elle a pris sa poupée préférée. Elle s’appelle Ma princesse. Vera n'a jamais eu envie de lui donner d’autre nom, Ma princesse, elle trouve que ça lui va bien. C’est une poupée, que mamie lui a offerte. Mamie, elle est gentille. C’est elle qui s’occupe de Vera, lui fait ses repas, la conduit à l’école, elle qui la soigne quand elle est malade. Parce que sa mère, elle a trop à faire.

Vera joue avec sa poupée, longuement, avec un plaisir sérieux. Elle l’habille, la déshabille, lui change ses tenues, ses habits de princesse, et elle lui dit : « Mets-toi là, regarde-toi dans la glace, vois comme tu es belle. Comme ça, oui, c’est parfait, ne bouge plus. » Et Vera serre sa poupée dans ses bras, très fort, pour que la poupée sache combien elle l’aime. La poupée l’écoute. Elle regarde Vera de ses yeux bleus, elle répond : « Ma maman adorée. » Vera l’a entendue, qui disait ça, elle lui répond à l'oreille : « Ma belle princesse.» Elle et Ma princesse, elles s’aiment beaucoup, beaucoup.

Julia appelle :

— Viens, Vera, je vais te montrer quelque chose.

Vera regarde. Des photos d’elle. Il y en a plein. Dessus, elle est très blonde, et pâle. On dirait une poupée, comme dit Julia. Mais Vera n’aime pas se voir en photo, ni ailleurs. Vera ne s’aime pas. Vera aime sa poupée et Julia et que maman la serre dans ses bras.

 

 

La première fois qu’elle a ouvert un magazine, Vera n’a pas compris. Elle a demandé : « Pourquoi tu me montres ça ? » Mamie a expliqué :

— C’est une idée de Julia. Tu veux que j’en accroche une page dans ta chambre ? Laquelle ? Choisis.

La petite a baissé les yeux :

— Non, mamie, je ne préfère pas. Merci.

Et elle est partie s’enfermer, seule, avec sa poupée à elle, pour tout lui raconter. Ce jour-là, elle a déshabillé sa poupée, elle l’a mise toute nue et elle a jeté ses habits de fête sous le lit. Elle n’aime pas que sa poupée ressemble à une princesse. À la place, elle lui a mis sa jupe écossaise à bretelles et un pull en laine mohair, tricoté par mamie :

— Je te conduis à l’école, tu veux ?

La poupée veut bien, alors elles s’en vont toutes les deux à l’école.

À l’école, c’est Vera qui fait la maîtresse. Elle explique à sa poupée le nom des lettres et les conjugaisons et 2 et 3 ça fait combien et toutes les choses qu’une petite fille bien élevée doit connaître. C’est quoi, la capitale de la France ? Et le 14 juillet ? La poupée apprend très vite et très facilement. La maîtresse la félicite : « C’est parfait. »

Mais, à la récréation, la poupée s’ennuie. Elle ne sait pas jouer comme les autres, avec les autres. Et elle n’ose pas. « Vas-y lui dit cependant Vera-maîtresse d’école, tu n’as rien à craindre, ce sont des filles comme toi et elles sont très gentilles, tu sais. » Mais la poupée ne va pas jouer avec les autres. Pourtant, elle en a très envie. Elle baisse les yeux, elle murmure : « Non. » Et Vera la serre dans ses bras.

 

 

Julia est arrivée en trombe :

— Ma petite princesse, viens vite. Je suis en retard.

Et Vera y est allée. Julia lui dit :

— Mets-toi là, comme ça, voilà, c’est très bien, tire un peu tes bas, ils font des plis, là c’est mieux, elle te va à la perfection, cette guêpière, j’ai bien choisi.

Vera n’est pas sûre. Mais Julia est si gentille. Elle a une voix douce et câline… Et Vera aime Julia.

 

 

Ce jour-là, Julia a demandé : « Viens, ma princesse », et Vera est venue.

— Je mets quoi ?

— Rien.

Vera a d’abord ri — c’était rigolo —, puis elle a souri. Dans le miroir, elle a vu que ses yeux aussi souriaient. Elle ne savait pas que les yeux pouvaient sourire, c’était amusant, d'un coup, toutes ces étoiles qui s'y promenaient. Elle n’a plus bougé. Elle examinait ses yeux qui s’inventaient ciel, avec de drôles d’étoiles partout. Puis elle s’est étudiée en détail, elle toute entière : sa jupe à carreaux, qui lui sert pour aller à l’école, ses chaussettes blanches, ses ballerines à brides, son tricot bleu. Elle était belle comme ça. Aujourd’hui, Julia allait prendre des photos d’elle en petite fille de tous les jours et ça serait très amusant. Et, soudain, elle a eu envie de mettre son pull jaune, à la place du bleu. Il est très joli, son pull jaune.

— Si je mettais plutôt mon pull jaune ?

— Un pull ? Tu rigoles ? Non, aujourd’hui, tu mets rien.

— Rien quoi ?

— Rien. À poil.

 

 

Vera n’a pas voulu se regarder dans la glace. Encore moins sur les photos, après. Mais Julia a dit : « Si ! Tu dois. Tu es si belle, regarde. » Et elle l’a forcée à regarder. Julia avait une voix onctueuse, avec du sucre dedans, une voix que Vera n’aime pas. Mais elle a regardé. Elle a vu les chaussures à talons hauts, le rouge à lèvres trop vif et ses yeux tristes au dessus, sans étoiles. Elle a baissé le front. Julia a pris une photo d’elle comme ça, le front buté. Elle riait.

 

 

Le soir, dans sa chambre, Vera a déshabillé sa poupée et elle l’a laissée nue, comme elle aujourd’hui sur les photos, mais elle ne lui a pas mis de talons ni de bijoux ni rien d'autre. Elle l’a seulement laissée nue. Toute nue.

Elle lui  a dit :

— Tu n’aimes pas ça, Ma princesse ?

Elle l’a susurré d'une voix très douce, avec tout plein de vraie gentillesse : oui, elle la comprenait. La poupée la fixe de son long regard bleu. Elle non plus, n’aime pas ça. Vera lui remet sa jupe écossaise avec les bretelles et son pull mohair qui vient de mamie, et de petites chaussettes blanches très mignonnes. Vera ne l’habillera plus jamais en princesse.

 

 

Julia appelle : « Ma princesse, ma jolie poupée. Viens ! Viens vite. »

Vera a entendu, elle ne répond pas. Elle s’est cachée au grenier. Vera ne veut plus jouer. Vera ne veut plus se voir dans la glace. Ni en photo. Hier, elle a découpé les bas neufs en morceaux. La résille noire s’est rétractée en se tortillant. On aurait dit un serpent. Vera l’a piétiné du pied. Puis elle a décousu les paillettes du porte-jarretelles. En fait, elle les a arrachées, en faisant plein de trous, exprès. Après, elle… Mais elle a entendu mamie, qui arrivait. Alors, vite, vite, elle a tout remis en place, dans les tiroirs de la commode.

— Julia sera là demain.

Vera n’a pas envie de voir Julia. Vera l’aime toujours, mais elle ne veut plus la voir. Son regard s’est assombri.

— Ça ne te fait pas plaisir ? a demandé mamie.

Vera a menti :

— Si, mamie, beaucoup.

Mais, aujourd’hui, elle s’est cachée au grenier.

     

 

Julia l’a trouvée. « Allez, viens, arrête tes enfantillages ! » Elle a pris sa voix cajoleuse, lui montre des albums où on la voit, lui caresse les cheveux :

— Tu es si belle. Les hommes raffolent de toi. Vois cette photo, une vraie poupée, n’est-ce pas ? Tout le monde t’admire, ma princesse. Tu peux être fière.

— Je suis pas ta princesse !

La mère regarde la petite, sa fille si jolie, si délicieusement jolie, et déjà si célèbre. On s’arrache ses photos, on en fait des livres, des expositions, on les portes aux nues et elles s’échangent à prix d’or. Grâce à elle, la mère. Sinon, elle serait quoi ? Une gamine comme les autres, une rien du tout. Julia considère le visage buté de l’enfant. Elle ne comprend pas.

Devant elle, la fillette, debout, les cheveux subtilement relevés en désordre, une mèche coulant sur son regard, des boucles énormes accrochées aux oreilles, les yeux barbouillés d’ombre, avec ce bleu pur au milieu, qui trouble et une lueur qui interroge, la bouche, une tache de sang sur ce visage trop pâle, un porte-jarretelle ornés de strass, des bas en filet noir, talons aiguilles très haut. Pas de culotte, et tout le reste nu. Elle est superbe.

Installe-toi, dit la mère. Prends la pose. Cette photo va faire un tabac.

— Non.

La mère la regarde.

— Tu a envie de faire pipi ? Vas-y, j’attends.

— Non.

— Et bien quoi, alors ?

La petite ne quitte plus la femme du regard. Elle a plongé ses yeux au fond des siens, ne cille pas. La femme parle, raconte des choses, rit un peu. Elle a pris sa voix douce, des caresses, des mots, des gestes pour séduire. L’enfant n’entend pas. La voix ne l’atteint plus. Elle se tient droite, le menton raide. Elle jette :

— Fais le, toi.

Julia se tait.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Annick D. 30/09/2012 20:57


Merci à vous deux pour vos réactions. Oui c'est inspiré du vrai (hélas). 

Laurence M 30/09/2012 19:45


Oui, un texte qui donne la chair de poule et un thème très peu exploité, ce qui rend la nouvelle originale ! 

BAUDART 29/09/2012 00:16


Bonsoir, étant photographe tout de suite, des le debut votre nouvelle m'a evoqué une mere - photographe - et sa fille dont je tairai le nom. Mais bon c'est ça n'est-ce pas ? L'art peut il
permettre tout ? Moi je ne le crois pas et utiliser sa fille dans ce genre d'images et au vu des degats causés après... J'aime beaucoup le côté très dense de votre ecriture, ça ne se relache pas
et ça... c'est fort. Bravo. Amitiés.

Annick D. 25/09/2012 17:58


Merci, Pilgrim, pour ce joli compliment. Et merci à toi, Lza pour ce froid dans le dos.

Pilgrim 23/09/2012 22:02


Ah, la petite musique d'Annick ! Pas de fioritures, pas d'effets, juste simple et puissant et... droit au coeur ! Voilà une nouvelle qui n'aurait pas dépareillé dans le recueil A l'ombre
des grands bois. Superbe !