Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 09:00

Nous-n-irons-plus-au-bois.jpg

 

Avec cette nouvelle étoilée d' Emmanuelle Cart-Tanneur se termine l'édition 2012 du concours Calipso. Toute l'équipe de l'association et les membres du jury tiennent à remercier les auteurs qui ont tenté l'aventure et adressent leurs chaleureuses félicitations aux treize lauréats ainsi qu'aux étoilés qui ont bien voulu présenter leurs nouvelles au café.

 

 

Nous n'irons plus au Bois.

 

 

Ma chère Mathilde,

 

Quand vous lirez cette lettre, je serai loin ; très loin. Et vous serez surprise d'apprendre ce que je vais vous révéler et qui vous montrera à quel point le destin est fragile, à quel point la vie est précieuse, et à quel point vous êtes passée tout près de la mort. Car il me faut à présent sortir du bois, et passer à ces aveux que j'ai jusque-là différés.

 

Rappelez-vous cette promenade dans les allées du Bois de Boulogne ; je vous y avais priée, en ces premiers jours du mois de février, afin, avais-je prétendu, de vous permettre de vous changer les idées et de chasser de vos pensées cette mélancolie qui vous avait prise à la fin de l'été. Vous n'aviez paru que peu étonnée du fait que je fusse au courant de vos états d'âme, et je ne m'en étais que peu expliqué ; tout se sait très vite dans un milieu fermé – et Dieu sait si celui auquel nous appartenions l'était ! Vous n'en faisiez pas mystère par ailleurs, et j'avoue même m'être demandé si vous n'en aviez pas joué – mais cela m'importe peu à présent.

 

Vous vous complaisiez dans cette langueur morbide depuis, disait-on, que votre fiancé avait rompu ses engagements, décidant du jour au lendemain de vous préférer l'appel de l'inconnu en partant tenter sa chance outre-Atlantique. Vous vous êtes retrouvée abandonnée et furieusement vexée, avouez-le, de n'avoir pas su l'emporter sur un goût de l'aventure somme toute fort commun chez les jeunes gens bien nés comme l'était votre Frédéric, issu comme tous ses cousins et ses frères du même élevage normalisateur incapable de produire d'autres modèles que de jeunes garçons brimés et avides de la moindre sensation de liberté ; vous avez été une victime indirecte de cette éducation qui, reconnaissez-le pourtant, ne vous aurait fourni qu'un piètre époux en matière de fantaisie.

 

C'est là que je suis intervenu ; je n'avais ni nom ni fortune, mais vos parents, vous voyant si neurasthénique de jour en jour, ont consenti à relâcher leurs exigences en termes de fréquentations pour me permettre de vous rendre visite.

Je me suis présenté comme un ancien ami de Frédéric, camarade désargenté que la bonté de votre fiancé avait sauvé de la délinquance. Loin de déplaire à vos parents, cette soudaine évocation des qualités de leur ex-futur gendre m'a ouvert les portes de leur salon – et de votre chambre. Apparemment sa fuite transatlantique ne l'avait pas pour autant privé, dans leur esprit, de la possibilité de vous revenir un jour. Ils restaient dans l'expectative, et pour le moment n'étaient soucieux que d'une chose : votre vague-à-l'âme. Aussi m'ont-ils invité chez eux – et chez vous – sans faire la moindre manière, dès lors que j'ai eu évoqué mon amitié avec Frédéric : peut-être ont-ils alors pensé que parler de lui avec moi vous ferait du bien.

 

Dieu sait si j'ai été étonné de leur imprudence, et de la facilité avec laquelle j'avais réussi à vous approcher !

 

Je crois que je me dois d'être maintenant sincère avec vous : je n'avais, en approchant votre famille, pas la moindre intention charitable, pas plus que le moindre désir de vous faire l'aumône d'une promenade thérapeutique ou d'une conversation de salon. J'ai toujours haï les riches, les rupins, les millionnaires, les nantis, les gens comme vous et les vôtres, et comme votre Frédéric, cet abruti mythomane qui s'est imaginé pouvoir illuminer les États-Unis de l'éclat de son simple nom associé à un minable projet commercial financé par les économies de ses parents décatis. J'ai joui, je l'avoue, de la vision de vos parents, désespérés par votre état, inquiets au plus haut point du devenir de la santé mentale de leur fille unique, pressentant avec effroi l'ombre de la mort par neurasthénie se pencher sur son pâle visage… Allons ! On ne meurt plus par amour de nos jours, chère demoiselle !  Vous avez trop lu Flaubert ! Vous n'avez pas su, pas vu, parce que vous étiez bien trop préoccupée, centrée, obsédée par votre prétendue douleur – qui n'était que blessure d'amour-propre ! que je ne me sentais nullement affligé par vos vapeurs ou compatissant à vos soupirs. Je sais, je suis bon comédien ; on me le dit souvent. Cette fois-là, cela m'a été utile, je le reconnais.

 

Mais je m'éloigne de mon sujet. Reprenons.

Rappelez-vous, donc, cette promenade au Bois. Il faisait froid et vous portiez cette étole de vison qui vous avait été offerte, m'avez-vous confié dans un reniflement ridicule, par Frédéric l'hiver précédent. J'ai essuyé une larme à vos yeux de mon index et vos yeux de biche ont risiblement papilloté à mon intention. Belle fidélité au souvenir de votre amant ! J'ai feint de ne rien en apercevoir et vous ai offert mon bras pour vous conduire tranquillement le long des allées.

 

Nous avons causé quelques heures en cheminant. Vous avez causé, devrais-je dire, tant vous m'avez semblé encline à vous épancher, ne me laissant guère la possibilité de parler moi-même ; mais cela m'a convenu, éludant mon souci de devoir me composer un personnage si éloigné du mien, de même que l'obligation de chanter les louanges de cet abruti de Frédéric. Vous-même n'en avez d'ailleurs que peu parlé au demeurant, ce qui n'a pas laissé de m'étonner. Vous m'avez semblé faire finalement la part des choses, d'une façon que l'on n'aurait pas soupçonnée en vous voyant soupirer à son simple nom, comme vous le faisiez chez vous depuis des mois ! Était-ce donc un calcul ? Une feinte ? Je n'ai pas réussi à en savoir davantage et, ceci dit, je n'y tenais pas, puisque l'objet de mon dessein était ailleurs.

 

Nos pas nous ont conduits, vous en souvenez-vous ? Au ponton de location des barques. Vous avez frémi lorsque je vous ai proposé une promenade sur le lac. Vous m'avez avoué que vous ne saviez pas nager, et j'ai répliqué en riant que vous n'aviez besoin que de savoir vous tenir assise et me regarder ramer ! Vous avez finalement accepté de vous laisser emmener, et je vous ai aidé à embarquer, d'un pas mal assuré, mais dont la confiance manifeste m'a touché plus que je n'aurais cru.

 

Je dois faire un effort, je vous l'avoue, pour revivre en pensée ces premiers moments que nous avons passés ensemble sur l'eau ; ils sont pour moi à la fois pénibles et doux à ma mémoire.

Vous ne sembliez pas avoir peur ; vous regardiez autour de vous comme une enfant étonnée, et de temps à autre vos yeux revenaient vers moi, qui ramait en face de vous. Vous ne parliez plus. De loin en loin, je vous observais, et constatais que votre mélancolie encore si proche n'était plus que souvenir, si elle n’avait jamais été sincère. Vous m'avez soudain paru simple, douce, si éloignée de ces apparences qui régissent votre façon de vivre que j'ai dû me reprendre pour me rappeler qui vous étiez vraiment.

L'éclat métallique des eaux glacées reflétait les branches nues des platanes dégarnis, et le bruit régulier de mes rames était le seul qui parvenait à nos oreilles ; nous étions seuls en ce coin du lac invisible à tous.

C'est le moment que j'attendais. J'ai déposé les rames et vous ai regardée.

Et vous, vous m'avez souri, avec dans les yeux un éclat de joie qui m'a aussitôt foudroyé.

Vous n'avez pas compris pourquoi j'ai alors fondu en larmes.

J'ai repris mes rames, et nous avons rejoint la rive en silence. Vous n'avez pas osé me questionner, et j'ai tenté de mon côté de vous assurer de l'insignifiance de mon trouble.

 

Je vous ai ramenée chez vos parents, vous m'avez fait promettre de revenir le dimanche suivant, et la suite, vous la connaissez : vous ne m'avez jamais revu.

 

Vous ne me reverrez jamais, Mathilde. Et c'est préférable pour nous deux.

Je n'avais pas imaginé que les choses tourneraient ainsi. Et mon échec m'a plongé dans un abime de désespoir. Mais maintenant que je m'en suis remis, j'ai tenu à apposer moi-même le sceau final de notre aventure – si toutefois vous aviez été tentée de baptiser ainsi ce déplorable épisode. Je vous dois une explication, autant que je me la dois à moi-même si je veux pouvoir faire ce deuil qui m'a été jusqu'ici impossible.

 

Je suis Germain Dupré.

Vous avez connu un autre Dupré, vous en souvenez-vous ? Léon était mon frère. Je vous vois grimacer, Mathilde. Oui, c'est bien celui à qui vous pensez. Léon, mon frère aîné, mon ami, mon compagnon d'enfance et de jeunesse, qui a un jour eu le malheur de croiser votre si joli regard, il y a trois ans déjà… Léon, que vous avez aimé, je le sais, autant qu'il vous aimait ; que vous avez laissé vous approcher, de si près, que ni vous ni lui n'avez su résister à ce désir qui vous a enflammés… Ne niez pas, Mathilde, je l'ai entendu m'en parler, le lendemain, il en était à la fois honteux et fou de joie, fou d'amour pour vous, et moi j'étais heureux pour lui… Pourrez-vous un jour expliquer pourquoi, alors, ce revirement, pourquoi ces accusations indignes et calomnieuses que vous avez lancées contre lui quelques semaines plus tard, réalisant sans doute que vous étiez enceinte et n'ayant pas voulu l'assumer auprès de vos parents tout-puissants ? L'avoir accusé de viol, Mathilde, est un crime dont vous ne pourrez jamais vous sentir tout à fait affranchie… Comment avez-vous pu le laisser conduire en prison ? L'abandonner tel que vous l'avez fait, au point que vous n'avez jamais plus pris de ses nouvelles, et jamais pu apprendre qu'il s'était pendu dans sa cellule quelques mois après le jugement !

 

… Pardonnez-moi si mon écriture vous semble moins lisible en ce moment de ma lettre. Je n'ai dû le courage de la rédiger ce soir qu'à l'absorption d'une liqueur qui trouble mon esprit autant qu'elle m'aide à vous apprendre ce que vous deviez savoir, et ce qui vous a été manifestement caché par vos parents – qui se sont empressés de vous faire rentrer dans le rang en vous présentant cette caricature de fiancé… Comment auriez-vous pu remplacer Léon ? Et pourtant, vous alliez le faire, sans le stupide sursaut d'orgueil de cet imbécile qui vous a fuie – me laissant l'occasion inespérée d'une vengeance que j'aurai finalement échoué à mener à terme.

 

Je savais que vous ne saviez pas nager, Mathilde. Je connaissais cet endroit du lac abrité des regards. Mais vos yeux vous ont sauvée. Je n'ai pas pu vous pousser à l'eau comme je l'avais décidé. Je n'ai finalement pas été plus hardi que votre crétin de Frédéric, en me laissant aller à ces larmes maudites, celles qui m'ont gagné dans un flot irrépressible quand j'ai réalisé que je ne sauverais pas la mémoire de Léon – ou peut-être que tout ce que je pourrais tenter ne me le ferait jamais revenir.

 

Adieu donc, Mathilde. Vous avez été trop bête, ou trop belle, pour mourir ce jour-là.  Faites-moi simplement la grâce de vous en souvenir, et de garder à l'esprit la mémoire de mon frère, le premier de vos amants et le seul qui vous aura aimé à ce point.

 

Quant à moi, je prends demain le bateau pour les Indes. Exil que j'espère salutaire : on dit qu'on y enseigne une sagesse millénaire – de celles dont j'ai grand besoin pour apaiser les douleurs morales qui ne me quittent plus depuis que mes yeux ont croisé l'éclat des vôtres, au creux de ce bois qui a emprisonné mon âme et dont, jamais vraiment, elle ne sortira.

 

Bien à vous,    

Germain Dupré.

 

 

Note du barman : Vous pouvez retrouver Emmanuelle Cart-Tanneur dans le recueil 2012, primée pour sa nouvelle "Nouveau régime"

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
commenter cet article

commentaires

Annick D. 31/10/2012 22:12


On a toujours plaisir à lire Emma.

Lza 30/10/2012 15:17


Petite musique un peu douceâtre au début, puis de plus en plus grinçante; la chute imprévue, ironique, pas complètement noire... J'aime..