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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 10:30

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Camille Duciel, l'étoile du jour

J'aime écrire des nouvelles avec un "twist" final. J'ai beau essayer de le contourner, pour l'instant je n'y arrive pas.

"Je ne suis pas là" raconte le mensonge et la vérité, la présence et l'absence. Le thème exploré est la connaissance de l'autre ; que renferme réellement l'esprit des gens ? J'aime beaucoup sonder la psyché humaine, ses conflits et ses virages sinueux. Dans cette nouvelle, deux personnes réelles s'opposent, s'affrontent, s'unissent : mais peut-être ne sont-elles que des fantômes... Au lecteur d'en tirer son analyse !

                                               

 

Je ne suis pas là

 

 

Je sais que le moment est mal choisi, mais il n’est jamais trop tard pour s’amender. Enfin, c’est ce que ma mère m’a toujours dit. Moi, je suis plutôt de l’avis que toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout quand on n’a pas d’arrière-pensées particulières. Après tout j’ai prémédité chacun des actes qui m’ont emmenée jusqu’à ce jour. Je n’ai rien laissé au hasard et je n’ai rien fait contre ma volonté. Je suis ici, aujourd’hui, parce que j’ai choisi de l’être. Mais je crois qu’une part de moi ressent le besoin d’expier.

Je n’ai jamais éprouvé de frisson particulier avec Louis. J’apprécie sa conversation, sa culture, son humilité. Il ne me manque pas quand il s’éloigne. Je ne ressens pas de sensation de vide à l’idée qu’il me quitte, qu’il disparaisse, qu’il soit happé de ce monde sans crier gare. J’ai de l’estime pour lui. Ça s’arrête là. C’est suffisant. Quand je l’ai rencontré, il étudiait l’histoire de l’art depuis quasiment dix ans. Il se dirigeait vers une carrière brillante de conservateur, il était de bonne famille. Il était curieux. Il a insisté pendant des semaines pour m’emmener dîner. J’ai fini par accepter, sans conviction, persuadée qu’il perdrait son bagout à l’évocation de mon passé peu fourni, de mes ambitions sans démesure, un peu incolores. J’avoue n’avoir jamais cerné avec exactitude la raison pour laquelle il est tombé amoureux de moi. Et pour laquelle il continue de m’aimer. Tout ce que je sais, c’est qu’il est facile de manipuler un homme amoureux.

J’ai grandi dans une famille où les femmes étaient omniprésentes. Mes tantes m’ont répété toute ma vie de me trouver un homme gentil et peu dégourdi qui m’achèterait une jolie maison. J’ai trouvé ça ridicule en grandissant parce que je me représentais le Grand Amour comme quelque chose d’inévitable, un genre de rite de passage quelque peu banal. Et puis, à vingt-sept ans, quand j’ai réalisé que je n’avais jamais fait de rencontre intéressante, j’ai arrêté de croire. Par paresse, j’imagine. J’ai réalisé que la vie était beaucoup moins stressante lorsqu’on n’essaie pas de plaire. C’est à ce moment que j’ai croisé Louis pour la première fois, un jour de printemps, je crois. Il m’a regardée comme si je tombais du ciel.

Nous nous sommes installés ensemble et j’ai feint de vivre les meilleures années de ma vie. Je m’occupais de la maison avec attention, j’organisais de grands dîners pour ses amis, j’invitais sa mère prendre le thé le dimanche. Je riais chaque fois qu’elle me demandait quand je lui donnerais un petit-fils. Je maintenais le masque. Même devant mon miroir, mon reflet en portait un. Il contemplait la vie sans incertitude que j’avais endossée, une vie que Louis continue d’alimenter chaque jour qui passe. Il est si paisible. Il me donne l’idée d’un homme qui a réalisé ses rêves. Peut-être en suis-je un à ses yeux.

Un jour, il m’a offert une bague sertie d’un petit diamant. Il avait un drôle d’air en me la donnant, comme s’il ne voulait pas lâcher l’écrin. Il avait peur d’un refus, je crois. Il m’arrive de ressentir quelque chose d’étrange, d’un peu froid, quand je repense à cette journée. Il était plus effacé qu’à l’ordinaire, un peu transparent. Comme s’il flottait dans un autre monde. Je me suis dépêchée d’accepter pour dissiper son malaise. Et pour masquer le mien. Je venais d’officialiser mon choix. Celui d’une vie qui ne me surprendrait jamais, aux côtés d’un homme que je ne saurais jamais aimer en retour.

Je me suis demandé une ou deux fois si je ne devrais pas lui dire la vérité. J’ai fini par prendre le parti de me taire. Louis n’est pas stupide, il doit se douter que je ne suis pas transie d’amour pour lui. J’imagine qu’il se contente de ce que je lui donne. Et moi je me contente de la même chose : une vie d’exilée dans un monde qui n’est pas le mien. Son monde. J’ai décidé d’y émigrer sans expectatives, d’oublier ce que j’ai laissé derrière moi. Je vivrai une vie confortable et je la traverserai sans beaucoup la sentir, une vie où l’angoisse de l’inconnu n’existe pas, où j’ai enterré mes suspicions, mes idées noires, mes insatisfactions. Une vie où j’ai laissé mon cœur et ce qui me rendait réelle dans la dimension que j’ai choisi de quitter. Je n’ai plus besoin de me demander de quoi sera fait demain. Je le sais maintenant.

Quatre ans se sont écoulés. Nous avons été un couple modèle, deux personnes qui illuminaient la vie des autres. En apparence seulement, mais qu’importe ? Louis croit à cette illusion, c’est tout ce qui compte. Je lui souhaite d’être heureux, même s’il aurait mérité mieux que ça. Mieux qu’une femme qui ne l’aime pas et qui se tient souriante à ses côtés, sans être vraiment là, au cours de ce qu’il pense être le plus beau jour de sa vie. Et de la mienne.

 

Mais pour moi ce n’est qu’un jour, égaré au milieu des autres.

 

 

J’ai été plutôt chanceux jusqu’à vingt-huit ans. J’ai grandi dans une famille aimante, privilégiée, qui m’a donné les moyens d’étudier autant que je l’ai voulu. Je n’ai jamais eu à me soucier du lendemain, de ce qui s’annonçait au-devant de moi, des chemins que j’étais censé prendre ou ne pas prendre. J’ai eu le choix, tout du long.

Mon choix le plus beau fut celui de tomber amoureux de Lila. J’avais vingt-deux ans quand je l’ai rencontrée. Je m’étais inscrit par ennui à un cours d’été à l’Ecole du Louvre qui traitait d’un thème que je connaissais par cœur. Elle s’est assise à côté de moi. Ce jour-là, j’ai pensé à tous ceux qui ne trouvent jamais l’amour, le vrai, pas une seule fois dans toute une vie. Et moi qui n’avais jamais rien quémandé, qui n’avais rien de romantique, je le tenais. Assis à ma gauche. Il frôlait mon coude du sien.

J’ai passé les plus belles années de ma vie avec elle. Nous avons emménagé dans un petit appartement dans le 9ème qu’elle a peint en rouge et vert. Elle voulait vivre comme Amélie Poulain. C’était ça, son rêve. Vivre dans un rêve.

Au printemps, je l’emmenais pique-niquer sur l’Ile Saint-Louis et je lui lisais des contes pour enfants. Elle avait une grande malle en osier dans laquelle elle conservait des dizaines de nappes colorées et un assortiment de vaisselle des plus disparate. Chaque matin, avant le petit déjeuner, elle choisissait une nappe, un bol et une petite cuillère : elle mettait la table et mangeait des céréales en réfléchissant à la couleur de son humeur du jour. Lila attribuait des couleurs à tout ce qui l’entourait. Les gens, les sensations, les idées. C’était sa façon d’exprimer ses petits combats. C’était sa façon de dessiner.  Moi, je la regardais à l’infini et je gribouillais son visage sur les coins de table au restaurant. J’essayais de reproduire mon bonheur. Mais c’était impossible. Il était unique. Comme elle.

Comme nous.

Six ans après notre rencontre, j’ai été acheter une petite bague en argent dans une joaillerie de la rue des Martyrs. Mais je n’ai pas eu le temps de la donner à Lila.

Un jour, elle s’est plainte d’un léger mal de tête et elle a été faire une sieste dont elle ne s’est pas réveillée. Elle a juste cessé de vivre, en douceur, sans se laisser la moindre chance.

Cessé de vivre. D’un instant à l’autre. Sans se rendre compte de rien. Sans me laisser le temps de finir de l’aimer. Cesser de vivre. C’est ce que j’ai fait ce jour-là. J’ai décidé d’arrêter de respirer, à mon rythme, comme elle, sans objection, pour la suivre à l’endroit où elle était partie. J’ai laissé mon fantôme continuer mon chemin pour moi, vendre notre appartement, finir ma thèse. Aller de l’avant.

Un an après la mort de Lila, j’ai rencontré Sylvie, une fille intelligente, maussade, pas très lumineuse. Son utilité m’est apparue comme une évidence : j’avais trouvé un fantôme pour accompagner le mien. J’avais ma mère sur le dos depuis des mois, à l’époque. Elle ne voulait pas me voir seul. Elle était tellement contente quand je lui ai parlé de Sylvie.

Je lui ai fait une cour insistante jusqu’à ce qu’elle daigne venir dîner avec moi. Je l’ai laissée parler deux heures durant pour lui faire croire qu’elle me subjuguait. J’imagine que ça a marché. Nous avons commencé à sortir ensemble quelques jours plus tard. Je n’ai jamais cherché à savoir ce qu’elle avait vraiment dans la tête. Je ne m’intéresse pas à ses sentiments, pour dire la vérité. Elle a l’air satisfaite de sa part du gâteau. C’est suffisant.

Aujourd’hui, je l’épouse. Il y a deux-cents personnes autour de nous qui scrutent le moindre détail de notre bonheur. Nous leur avons vendu une illusion parfaite.

Je n’ai pas d’animosité envers ma vie.

J’ai longtemps pensé à mon histoire avec Lila comme au Songe d’une nuit d’été. Je nous imaginais prisonniers à jamais d’un jardin secret dans lequel nous aurions passé nos journées à nous courir après, vêtus d’oripeaux absurdes. Le temps n’aurait pas eu d’emprise sur nous et la cime jalouse des arbres nous aurait cachés aux yeux du monde. Un jour, pourtant, il aurait été temps pour nous de regagner le monde des vivants. À ce moment-là, j’aurais compris que Lila ne pouvait plus m’y accompagner et j’aurais dû me résoudre à quitter le jardin sans elle.

C’est ce que j’ai fait. J’ai laissé mon âme à ses côtés et je me suis soumis à l’exil le plus douloureux qui soit. Celui qui mène au monde des vivants, où je suis sommé de finir ma propre partie, quand j’ai laissé mon cœur dans le jardin des morts.

J’ai trouvé un amour immense et splendide. Je n’ai pas de remords même s’il m’a été arraché. Je suis parti avec lui, et j’ai laissé un fantôme remplacer mon reflet dans le miroir.

Je ne suis pas là.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Yvonne Oter 25/10/2012 22:16


Un véritable petit bijou ! J'en redemande...

Lza 25/10/2012 16:56


Deux absences font-elles une présnce?