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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 14:50

Chevreuil.jpg

 

Christine Pruvot, l'étoile du jour

 

Le chevreuil.

 

 

Le chevreuil hésite. Il tourne la tête d’un côté puis de l’autre. Observe… Écoute… Attend.

Gracieuse silhouette à peine visible au milieu des taillis, il reste immobile à la limite entre les arbres et la dune.

Julie hésite. Devrait-elle bouger ? Se lever… Agiter son écharpe… lui faire peur.

Qu’il fuie. Mon Dieu! Qu’il recule dans l’ombre des feuillages. Qu’il se dissimule derrière les buissons épineux. Que sa belle fourrure fauve disparaisse dans le rouge éclatant des baies d’argousiers.

Ne sent-il pas le danger ? Julie n’entend plus les aboiements des chiens et les détonations des fusils brisant le calme et l’harmonie de ce bel après-midi d’automne. Mais… les chasseurs ne sont jamais loin quand une proie s’aventure à découvert et s’offre à portée de leurs tirs. Qu’il ne sorte pas du bois!

Cela fait de longues minutes qu’il est apparu à la lisière du bois. Cela fait de longues minutes que Julie le regarde. Fascinée. Hypnotisée. Sortira-t-il du couvert protecteur où il mène sa vie secrète ? S’aventurera-t-il vers les touffes d’oyats qui semblent le tenter si fort ? Se lancera-t-il dans une folle course au travers des chemins de dune ?

Le chevreuil hésite.

Julie ne distingue plus qu’une ombre dansante. Le chevreuil ondoie dans le tremblement de ses cils. Julie passe une nouvelle fois le dos de ses mains sur ses joues. Lentement… Une main après l’autre… Une joue après l’autre… Maudites larmes!

Est-ce à cause du sable qui se colle dans ses sourcils ? D’une mèche de cheveux que le vent plaque sur son front ? Du soleil blanc qui transperce les nuages ? Tout cela sans doute. Tout cela…

Depuis plusieurs semaines, Julie ne regarde plus le monde qu’au travers d’un brouillard humide. Depuis plusieurs semaines, les yeux de Julie sont deux sources intarissables. Depuis plusieurs semaines, Julie ne peut s’empêcher de pleurer.

Simon… Pourquoi?

 

 

La librairie dissimule ses attraits, cachée au fond d’une étroite rue en impasse. La foule des samedis après midi se presse dans l’avenue commerçante et ne songe pas à s’engager dans cette rue ancienne, sans vitrines aguichantes, où l’on se tord les pieds sur les pavés.

Les touristes, confiants dans leur guide, s’y aventurent pour découvrir un décor de rinceaux au-dessus d’une fenêtre à meneaux, un mascaron sculpté dans le chêne d’une porte Renaissance, une fontaine depuis longtemps tarie, mais au-dessus de laquelle une coquille rappelle qu’autrefois un habitant de la rue a fait le pèlerinage de Saint-Jacques…

Et puis, il y a les initiés. Ceux qui aiment les livres. Tous les livres. Les anciens avec leur précieuse reliure. Les délicats au papier si fin et si doux entre les doigts. Les beaux aux illustrations raffinées. Les livres coûteux pour les collectionneurs… Les livres de poche pour les étudiants avides de culture… Ceux qui aiment l’odeur particulière de bois, de cire, de papier jauni qui ravit dès qu’on pousse la porte d’une vieille librairie.

Julie a tout de suite été conquise. Le silence de la rue au sortir de l’agitation. Le calme paisible exhalé des façades anciennes. Une rue hors du temps. Elle a ressenti une impression de sérénité.

Au fond de l’impasse, la librairie est pimpante. Elle vient d’être rénovée et repeinte. Vert tilleul et mauve. Douceur des teintes. Harmonie des couleurs. Avant même d’y entrer, Julie est séduite. À la manière dont la vitrine est présentée, on sent que le libraire n’est pas un simple commerçant. Un amoureux des livres. Un passeur de savoirs.

Julie a ouvert la porte. Elle ne l’a jamais refermée!

 

 

Le chevreuil hésite. Il tourne la tête d’un côté puis de l’autre. Observe… Écoute… Attend.

Rien qui ne puisse l’effrayer pourtant.

Les rayons de soleil tracent des chemins de lumière dans le sable. Les oyats ondulent sous la brise marine… Danse séductrice. Danse lascive.

Mais ses oreilles ont frémi. Que peut-il entendre que Julie ne perçoit pas ? Des cris d’enfants qui jouent, là-bas, sur la plage, au-delà de la ligne des dunes ? Le ronronnement d’un moteur d’avion qui passe, là-haut, dans le ciel, au-delà du moutonnement des nuages ? Un aboiement de chien, très loin, dans la forêt, au-delà des buissons d’argousiers, des rangées de bouleaux et de pins?

Julie n’entend rien. Les fusils se sont tus depuis longtemps. Julie ne voit rien. Les chasseurs se sont éloignés sans doute.

Si le chevreuil se découvre, bougera-t-elle ?

Il est dans sa nature de se mettre en danger. Il ne peut rester caché au fond des bois. Pour l’instant, il ne risque rien.

Mais si les chasseurs surgissent… Si la gracieuse bête tombe…

L’image s’imprime dans l’esprit de Julie. La bête innocente agonisante. L’or du sable et le vert tendre des oyats éclaboussés de sang…

Non ! Elle ne pourrait le supporter. Pas de mort! Trop de douleur !

Simon… Pourquoi ?

Pourquoi es-tu parti si vite ?

 

 

La librairie est devenue le lieu de retraite de Julie. Son oasis. Son jardin d’Eden. Elle ne s’est jamais sentie aussi sereine que dans ces deux pièces, débordantes de livres.

Dès qu’elle a terminé son travail, qu’elle peut s’offrir un peu de détente, elle y accourt. Le ding dong de la petite cloche qui accompagne l’ouverture de la porte la réjouit à chaque fois, comme au premier jour.

Elle s’assied dans le vieux fauteuil crapaud au velours fané et se plonge dans le dernier ouvrage reçu. Elle prépare les bandeaux: « Votre libraire a lu pour vous … »

Ou bien, elle ne fait rien. Elle écoute Simon. Les conseils de Simon aux hésitants. Les avis de Simon aux curieux. L’enthousiasme communicatif de Simon.

« Un vrai libraire, tu verras, lui avaient dit ses collègues en lui recommandant la librairie. Il faut aller acheter tes livres à cet endroit. Il n’est pas installé depuis longtemps. Il faut absolument qu’il soit connu et que ça marche. Pour une fois qu’on peut profiter d’un vrai professionnel! »

Quelle chance pour elle d’avoir rencontré Simon! Il est si calme. Si rassurant. Si reposant. Elle a enfin le sentiment d’avoir posé ses valises. De s’être installée dans une liaison amoureuse stable. Épanouissante. Apaisée.

Même les petits conflits du quotidien, les moments de tension et de discorde se dissolvent sans souffrance. Simon trouve les mots. Réduit les drames à ce qu’ils sont. Des broutilles. La colère n’a aucune prise sur lui.

Oh, Julie n’est pas béate sur un nuage azuré, dans un monde éthéré. Elle connaît les limites de son bonheur.

Elle n’est pas seule dans le cœur de Simon. La première place est occupée par Manon. La vive, la fantaisiste, la rieuse Manon. La fille qu’il a eue d’un premier mariage.

Et puis… il y a la librairie. Julie n’a pas besoin de discours. Elle sait que si un jour, les aléas de la vie l’amenaient à demander à Simon de choisir entre la librairie et elle, elle serait perdante.

La librairie n’est pas un simple outil de travail. Il lui consacre tout son temps. Participe à de multiples activités culturelles pour la mettre en valeur. C’est sa passion au sens le plus fort de ce mot galvaudé.

Consciente des fragilités de son couple, Julie est cependant enfin heureuse. Pleinement heureuse. Sereinement heureuse.

Le bonheur pourtant est chose fragile. Un papier crépon qui se déchire entre les doigts trop pressés. Un jour… Une brisure. Une fêlure.

Simon a changé. Il reste moins longtemps le soir à flâner au milieu de ses livres. Il est moins patient avec les clients, même les fidèles, ceux avec lesquels il se complaît dans d’interminables commentaires sur leurs dernières découvertes. Il semble distrait. Préoccupé.

Il mange peu. Il est pâle. Il maigrit.

Le médecin a prescrit une série d’examens. « On va y aller avec tranquillité et méthode. Examens de routine. Pour être sûr. Ce n’est sans doute que du surmenage. Un peu de repos et tout rentrera dans l’ordre. Ne vous inquiétez pas! »

Julie et Simon ont poussé la porte de l’hôpital. Ils ne l’ont jamais refermée.

 

 

Le chevreuil hésite. Il tourne la tête d’un côté puis de l’autre. Observe… Écoute… Attend.

Il a, semble-t-il, reculé. Julie ne voit plus que la partie antérieure de son corps. Ses pattes frémissantes, prêtes à bondir. Ses oreilles attentives, à l’écoute du bruit le plus furtif. Ses yeux sombres et inquiets, fixés sur l’horizon.

Le bel animal est farouche. Il se méfie de tout. Des oyats qui ondulent, caressés par le vent. Des dunes qui se poudrent d’or, illuminées de soleil.

Il n’osera pas. Il n’est pas encore prêt à sortir du bois.

Pourtant Julie aimerait le voir s’élancer. Voir la bête gracieuse courir. Dégagée de toute peur. Enivrée de liberté.

Pourtant Julia aimerait s’élancer. Prendre enfin une décision. Dégagée de toute peur. Enivrée de liberté.

Julie hésite encore. Elle se sent comme le chevreuil. Presque prête. Tentée. Pensive. Craintive.

Quel chemin doit-elle suivre ? Vers quel horizon diriger son avenir ?

Simon… Pourquoi?

Pourquoi es-tu parti si vite? Pourquoi la maladie t’a-t-elle ravi à mon amour ? Pourquoi m’as-tu laissée ?

 

 

Pendant plus d’une semaine, la librairie n’a été que murmures. Propos compatissants. Condoléances sincères. Mines désolées. Silence !…

Sans Simon, elle avait perdu son charme. Son attrait. Son âme.

Et puis…

Peu à peu, les habitués ont repris leurs habitudes. Les flâneurs sont revenus flâner. Les fureteurs fureter. Les curieux questionner.

Le jeune Rémi, l’assistant de Simon, fait de son mieux pour les recevoir et les conseiller. Manon s’est mise à la caisse. Et Julie gère au plus pressé. Pas trop le temps de penser. De pleurer. Tant mieux.

Deux mois de vacances pour faire face à l’urgence. Une chance. Hélas!

Mais Julie sent l’inquiétude qui étreint la librairie. Elle la voit dans les yeux trop vite détournés de Manon et de Rémi. Elle l’entend dans leurs propos faussement anodins. Même chez les plus fidèles clients, elle est sensible.

Que va devenir la librairie ? Va-t-elle être vendue ? Et si l’acheteur manquait de cœur ! Si elle n’était plus qu’une simple boutique. Un vulgaire supermarché du livre!

« On ne peut pas laisser faire cela ! » Manon a enfin prononcé les paroles tant redoutées.

« On ne peut pas vendre la librairie. Papa ne le veut pas. Peut-on souffrir encore quand on est mort ? »

Julie ne le sait pas. Mais on peut tellement souffrir quand on est vivant !

Manon réclame un peu de temps.

« Deux ou trois ans. Dès la fin de mes études, je suis cent pour cent avec toi. En attendant, Rémi t’aidera. Tu ne peux pas le laisser tomber. Tu ne veux pas qu’il soit chômeur. Dis, Julie, tu veux bien. »

Manon sait se faire caressante, attendrissante, quand elle veut obtenir quelque chose.

Bien sûr, Julie est tentée. Vendre la librairie ! Impossible de toute façon si Manon le refuse. Mais… Julie est une femme raisonnable. Prudente. Craintive.

Démissionner de son métier stable de professeur pour s’engager dans une aventure incertaine. En a-t-elle envie ? Tenir à plein temps la librairie avec un employé dont le travail dépend d’elle. En est-elle capable ? S’engager dans les actions entreprises avec les services culturels de la municipalité. En a-t-elle l’énergie ?

Et puis… Quand Manon aura terminé ses études et viendra travailler avec elle comme elle le souhaite pour l’instant, s’entendront-elles suffisamment ?

Julie a une porte qui s’ouvre dans son désespoir. A-t-elle envie de la refermer ?

 

 

Le chevreuil hésite. Il tourne la tête d’un côté puis de l’autre. Observe… Écoute… Attend.

Et soudain, il s’élance. Confiant.

Rien pourtant n’a changé. Ne redoute-t-il plus le fusil des chasseurs ? Les crocs cruels des chiens ? La danse des oyats orchestrée par le vent, les miroirs de soleil allumés dans les dunes ont-ils eu raison de sa peur ?

Il bondit dans les dunes. Soulève des nuages de sable. Il est beau. Heureux. Libre.

Julie le suit longuement du regard. Le plus longtemps possible. Jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière une dune plus haute.

Alors, elle se lève. Boutonne son manteau sous la gifle du vent. Ferme les yeux, éblouie de soleil. Écoute le murmure des vagues. Respire l’odeur du sable. Lève haut la tête.

Elle voit la librairie vert tilleul et mauve. Entend le ding dong de la cloche d’entrée. Sent le bois, la cire, les vieux livres. L’abandonner serait trahir Simon.

Elle se sent presque heureuse. Libérée.

À son tour de s’élancer. Confiante.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Lunatik 25/10/2012 12:23


Jolie histoire. Le parallèle avec le chevreuil est particulièrement bien rendu.

Lza 21/10/2012 09:56


Pour sauver une librairie, il faut parfois... un miracle!

M 20/10/2012 20:21


Quelle boutique adorable!

jordy 20/10/2012 15:21


Belle description de ce chevreuil et de la valse hésitation que nous fait souvent danser la vie.