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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 16:30

Nuit-de-reve.jpg

En attendant Nouvelles en fête du 13 octobre prochain au Fontanil, nous vous présentons quelques unes des "nouvelles étoilées" par le jury de la onzième édition du concours Calipso.

 

 

Jordy Grosborne, l'étoile du jour

Depuis presque trois ans, le temps m'a mis en quarantaine. Cellule d'isolement de mon enfance, de dégrisement de mon adolescence, capitonnée de ma trentaine, de crise peut-être aujourd'hui. Une vie multicellulaire qui caractérise toute existence.

Fut un temps où l'écriture y tenait presque toute la place, dans ma cellule privative, et s'il n'y avait pas assez d'espace pour qu'elle y croisse, j'en faisais volontiers. Certains textes ont alors, pour mon plus grand bonheur, eus de belles vies, couchés dans des revues, évoqués sur le net, vocalisés sur les ondes radios, récompensés par certains jurys, ignorés par d'autres. Tant de frémissements et de pulsations cardiaques qui vous font respirer un autre air et grandir le cœur.

Aujourd'hui, l'écriture est dans une autre cellule dont j'ai un peu perdu, parfois le chemin, parfois la clef, mais pas encore l'envie d'en sentir le souffle. Heureusement, c'est elle qui s'échappe parfois et vient à ma rencontre, telle une poussée d'enfance, un souvenir tenace qui vous fait regarder vos pas derrière vous, une apnée bienfaisante.

Alors faire aujourd'hui partie du ciel étoilé de Calipso me ravit et je vais contempler ses étoiles du fond de ma cellule. Je suis certain que si je les reliais toutes entres elles par un trait d'imaginaire, elle formerait une élégante plume sur laquelle voyager.

Et si pour libérer l'écriture il ne me fallait point une clef, mais une plume… ?

Merci en tous cas à l'équipe de Calipso de me permettre de remonter le temps et bravo à toutes les étoiles qui m'accompagnent et plus encore à celles qui sont allées jusqu'au firmament.

 

Une nuit de rêve

 

 

Il fait presque nuit... Quand la balle trace un profond sillon brûlant sur ma cuisse.

Il fait presque nuit... Mais pas assez pour quun noir se confonde avec les buissons. Pas assez, pour échapper à la meute danimaux sauvages assoiffés de sang qui me pourchassent... Et à ses chiens ! Pas assez, pour que je ne fasse pas tache dans leur décor.

Face contre terre, je sens l'humus accueillant me lécher le visage sans se formaliser de sa couleur. Je rampe, haletant, alors que mon corps sécorche aux pierres, avec en tête les Blind Boys of Alabama qui entonnent No more, souvenir du peuple noir qui m'accompagne au rythme de mes battements de cœur ! Tétanisé et inquiet je plonge la main dans ma poche de pantalon. J'y sens d'abord la chaleur du sang, puis, mes doigts tremblants trouvent la feuille collée au tissu.

Il fait presque nuit... Mais assez jour pour voir les taches rougeâtres marquer le papier déplié.

Je manque éclater de rire ! Un de ces rires qui déborde dans la gorge, découvre vos gencives et vous immunise du monde. La balle a traversé le texte juste à la fin du titre. À la place du point, il y a désormais un trou vide aux bords calcinés, ponctuation gigantesque à la mesure des écritures de dieu. Alors je m'accorde un silencieux répit pour de mes dents blanches rendre son sourire à la lune.

Derrière les aboiements, j'entends les voix et le cliquetis des armes. Des insultes soubresautent avec les lumières blafardes des torches à travers le feuillage et je plaque la feuille dans ma chemise, tout contre mon cœur. La prochaine balle qui le touchera menlèvera aussi la vie.

Les voix séloignent et les chiens doivent avoir la truffe désemparée au-dessus du ruisseau que je viens de traverser. Inquiet, je me demande comment délivrer ma lettre ensanglantée sans sortir du bois et me faire pendre. Les yeux fermés, le film des derniers jours défile : il est en noir et blanc.

 

Il faisait presque nuit aussi quand jétais arrivé dans ce trou. Javais avalé de la poussière toute la journée par les vitres ouvertes de la Ford chauffée à blanc sous un soleil de plomb. Javais trouvé le bureau du shérif face à un petit restaurant dont un vieux noir balayait le pas-de-porte. J'avais réajusté ma cravate, pris ma mallette en cuir et respiré profondément avant de pousser la porte qui avait grincé sur des relents de bière et de transpiration brassés par deux ventilos asthmatiques. Une montagne de graisse savourait une glace et l'autre adjoint était plongé dans une revue où la bannière étoilée flashait comme la promesse dun avenir blanchi. Ils navaient pas lair débordé. Le shérif était un grand moustachu aux traits aiguisés à la serpette et aux yeux de musaraigne. L'étoile sur sa poitrine brillait autant que le colt posé sur les dossiers en guise de presse-papiers. À mon raclement de gorge, ils avaient levé la tête.

- Ouais ! Il avait dit en crachant par terre.

Je métais avancé en lui tendant ma carte de visite. À sa lecture, son front s'était plissé.

- Vous êtes avocat ? S'était-il étranglé.

- Maître Collins ! Avais-je répondu calmement.

Ses mâchoires avaient laissé échapper un grincement de dents alors que le gros avait fait tourner le barillet de son flingue avec gourmandise.

-  Et ? Avait interrogé le shérif.

-  Je dois assurer la défense de M. Ryckman. Jaimerais le voir.

Les adjoints avaient gloussé dans mon dos et le shérif avait affiché son plus beau sourire.

- Ok, prenez une pelle et enlevez votre déguisement, il a juste deux mètres de terre sur lui ! Avait-il dit ravi de sa blague. 

- Que sest-il passé ?

Il était allé prendre une bière.

- Oh, rien de particulier ! On la juste retrouvé pendu dans sa cellule. La peur de la prison sans doute, ou la lâcheté….

Javais eu envie de vomir !

- Et comment une corde s'est-elle retrouvée dans sa cellule ? Javais repris insolent.

Le shérif m'avait balancé son haleine fétide au visage en tapotant mon torse de son index.

- Eh, négro, t'insinues quoi ? Barre-toi. T'as plus de clients ici !

- Et il reste sans doute des cordes qui s'ennuient à se pendre… Avais-je glissé avant de sortir furieux.

J'étais remonté dans la voiture, mais elle avait refusé de démarrer. Un peu trop de sucre dans le carburant peut-être… On a l’air très con, quand on est noir dans une ville de blanc, en costume, debout à côté dune voiture qui sent le caramel.

 

Les aboiements et les lumières se rapprochent. Malgré la douleur j'avance, dos courbé, me demandant si un jour nous pourrions librement nous redresser.

"Veux-tu écrire pour nous ?" M'avait demandé un ami. Même dans mes rêves les plus fous, je n'avais pas fait ce rêve-là ! Alors j'étais devenu une plume de leurs ailes, pour faire s'envoler nos mots.

Javais trouvé une chambre, après une bonne marche, dans un hôtel miteux réservé aux noirs, excentré à lautre bout de la ville. Après, javais cherché les Ryckman et javais rencontré Lina, veuve d'un mari retrouvé ligoté à un arbre et battu à mort, qui me raconta son histoire comme on fait une prière. Cest son grand-père qui sétait opportunément pendu dans sa cellule. On l'avait arrêté pour avoir volé une poule prétendument possession du frère du shérif. Le reste était banal ici. J'avais laissé quelques billets à Lina et l'avais longuement serré dans mes bras avant de partir.

De retour à lhôtel, je métais effondré sur le lit, le coeur au bord des yeux. La lune découpait les pales du ventilo sur le mur et je fixais le plafond en chantonnant Nobodys fault but mine des Blind boys.

Cest là que je lai écrit !

On me lavait demandé la semaine précédente. "Rends-nous l'espoir", avaient-ils réclamé. Lui était venu me parler le lendemain. Ses yeux dans les miens, une main sur lépaule, il avait murmuré :

- Soit mes mots et fais-nous rêver d'un autre monde !

Les mots m'avaient fuient et depuis mes pages étaient désespérément blanches, mais là, dans cette chambre miteuse, javais pensé à Lina et je les avais noircies de nos maux et de nos espérances. Le sourire aux lèvres, javais passé la nuit à nous rêver un monde.

Une deuxième balle siffle au loin. Ils tirent au hasard pour me débusquer. Mon cœur bat la chamade contre la feuille. Ils doivent être une dizaine à me pourchasser et jimagine sans peine qui mène la danse ! Leur acharnement est l'aveu que leur vieux monde agonise.

Il faisait presque jour, quand javais reposé le stylo. Épuisé, javais dormi jusqu'à ce que les cloches sonnent un peu avant midi. Je métais précipité chez le télégraphiste avant qu'il ne ferme. C'était un petit blanc qui ressemblait à tant d'autres, déçu de ne m'avoir vu arriver pour tourner la clef avant que je n'entre. Tout tenait en quelques mots. «Ai construit notre monde. À vous de le louer. Serai là dans la nuit. Collins». N'ayant plus de voiture, j'étais retourné voir Lina pour lui demander qui pourrait me dépanner. Sur le chemin, j'avais acquis la certitude d'être suivi, mais personne ne sétait montré. J'avais trouvé Lina au milieu de valises, s'apprêtant à prendre le car pour partir vivre chez une tante plus au nord. Elle mavait donné le nom d'un vieux fermier excentrique qui avait deux trois vieilles guimbardes et qui m'aiderait sans doute si je disais venir de sa part. Il faisait une chaleur écrasante et la poussière m'irritait les yeux. Javais du marcher vingt minutes avant de repérer la ferme. Plusieurs fois je m'étais retourné et j'avais aperçu une voiture au loin rouler bien trop doucement pour être honnête.

Une nouvelle balle transperce la forêt protectrice. Ses arbres semblent resserrer un peu plus sur moi leurs branches pour me dissimuler à ceux qui la violent. Les chiens aboient de plus belle. Ils doivent être épuisés aussi à tirer sur leur laisse depuis des heures pour attraper ce curieux gibier. Je les plains.

Le vieux aux guimbardes me guettait derrière le rideau quand jai fait irruption dans sa cour ou poules, chats, chiens, lapins gambadaient joyeusement. Un vieux rocking-chair se balançait au rythme du vent sous lavancée du toit. En voyant le rideau bouger, javais crié que je venais de la part de Lina. Une minute après la porte souvrait et laissait apparaître les bras décharnés du vieux Charly - cétait son nom -. Il mavait chaleureusement serré la main tout en s'étonnant de mon "curieux accoutrement". On avait parlé de Kennedy et de blues et je lui avais avoué ce que j'étais et ce que j'avais dans la poche. Ses yeux sétaient mis à briller et il mavait tendu une clef comme il l'aurait fait du Graal. « Prends celle-là, petit, cest ma meilleure ! Jpeux tassurer que je la bichonne ! » On avait bu quelques verres, le temps de lui avouer que d'autres, moins bien attentionnés que lui, savaient sans doute qui j'étais et que cette affaire de procès n'avait certainement été qu'une ruse pour m'attirer sur leur territoire. Pour couronner le tout, le télégraphiste avait certainement vendu la mèche. Le soleil déclinait dans un rougeoiement de braise quand j'avais finalement pris la route. Deux nuages de poussière caractéristiques n'avaient pas tardé à prendre place dans le rétro. Le bijou de Charly avait sans doute eu son heure de gloire il y a 20 ans, mais il nétait plus de taille et la première des deux voitures m'avait bien vite collé aux basques. Javais eu tôt fait d'y reconnaître le shérif et ses adjoints. La deuxième voiture sétait portée à ma hauteur et m'avait percuté violemment sur le côté, mais j'avais pour un temps évité la sortie de route en virant dans un champ. La forêt était à ma portée et le temps quils fassent demi-tour, javais pu piquer un sprint entre les arbres. Ils ne sétaient pas affolés, s'arrêtant tranquillement pour discuter. Sans doute voulaient-ils samuser un peu avant de me faire la peau. Une heure après javais entendu les chiens et métais précipité dans le ruisseau.

Deux nouvelles détonations trouent la nuit. Ils approchent. La tête me tourne et la douleur lancinante m'empêche de réfléchir. Soudain, mon cœur rate un battement. Là, derrière les arbres, j'entrevois une lumière ! Perdu comme ça ce ne peut être que des fermiers noirs. À bout de force, j'essaie de courir, mais mon corps me trahit. Je m'affale et ne peux retenir un cri de douleur que je regrette vite, car la seconde suivante les chiens hurlent de plus belle dans ma direction. C'est là qu'apparaît un jeune noir, caché derrière un arbre, dix mètres devant. Les boucles de sa salopette brillent par intermittence dans l'éclat de lune.

- Nai pas peur, petit, approche ! Je susurre.

Il se fige contre lécorce et je me rapproche en glissant à mon tour sous le halo lunaire. Il m'observe. Il ne semble plus avoir peur. Pas très loin le shérif gueule qu'il va me tuer, mais tout mon être est tendu vers le gamin, car je sais que je ne sortirai pas de ce bois. Je tends la main vers lui et il s'approche enfin doucement. Il doit avoir quatorze ans et deux lapins pendent à sa ceinture.

- Comment tu tappelles ? Je demande dans un souffle.

- Melvin, Msieur, murmure-t-il.

- Prends ce papier Melvin et apporte-le à ton père. Qu'il appelle ce numéro. On lui expliquera.

Cette fois j'entends la course de la meute. Dans quelques minutes, les crocs des chiens gouteront ma chair. Je griffonne au dos de la feuille et la tends au gamin qui la prend et la regarde machinalement.

- Msieur... MLK ? Cest le pasteur ?

Je souris.

- Oui ! Cest bien Martin Luther King !  Maintenant, cours vite chez toi.

Il range la feuille dans sa besace et part tel un fantôme sans bruit entre les arbres. Je le suis quelques secondes et lâche un soupir avant de m'affaisser, vidé comme un boxeur au dernier round. Comme s'il me comprenait enfin, le ciel se noircit et masque la lune, protégeant la fuite de mon rêve. Melvin vient à peine de disparaître que le faisceau dune torche mattrape le visage.

- Bonsoir, « Maîîîîître » Collins. Vous courrez vite pour un avocat ! Crache le shérif. Vous avez quelque chose quon veut récupérer, mais ne vous donnez pas la peine, on le prendra sur votre corps froid ! Vous pourrez discuter avec le vieux Ryckmann finalement ! Ajoute-t-il en éclatant de rire.

- Jai fait un rêve... Lui dis-je calmement, en souriant, un rêve dont vous entendrez parler et dont, quoique vous fassiez, vous ne faites déjà plus partie.

Cours, Melvin, apporte mes mots à Luther King, va faire sonner la cloche de la liberté !  Elle est le glas de notre monde de souffrance.

Il fait complètement nuit, au moment où la balle blanche pénètre mon crâne noir et y croise incrédule ces quelques mots d'un autre : "I have a dream…"

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2012
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commentaires

Laurence M 30/09/2012 19:58


De jolies trouvailles pour décrire la souffrance et ... la forêt. Un texte poignant et la chute fonctionne bien !

Jordy 20/09/2012 19:17


Bonjour, Merci pour vos commentaires, y compris, bien sur, ceux plus critiques qui font avancer et qui permettent de comprendre ce qu'il y a de mieux à faire. Quant aux coquilles,
malheureusement, je fais le maximum pour les éviter, mais j'ai perdu il y a un an mon meilleur correcteur et malgré mes relectures, je crois que je connais trop bien mon texte pour les
voir encore... Et j'ai une grande faiblesse dans ce domaine, malgré le bécherel ! En tous cas cela m'ennui car, malheureusement, cela m'a joué de nombreux tours déjà dans les concours
de nouvelles. Et je sais qu'une coquille m'énerve aussi quand c'est moi qui la voit. 


Et salut très amical à toi Joël ! Et merci pour tes mots...

Lza 20/09/2012 09:45


Si ce texte n'a pas été primé, les autres doivent être... plus que'excellents!

Joël H 19/09/2012 13:47


C'est une belle nouvelle que je connais et qui me plaît mais, plus que tout, j'aime beaucoup ton introduction sincère et émouvante; tu as une belle plume, sers-t'en!


Amicalement


Joël H

Un lecteur 19/09/2012 13:47


Emouvante histoire, comme toujours avec Jordy. Belle densité, texte puissant. Chute parfaite. Mais une narration trop décousue à mon goût (ou seulement inappropriée au genre qu'est la
nouvelle?). Un style tantôt flamboyant, tantôt relâché, pourquoi? Et quelques méchantes coquilles, hélas! Tellement évitables!