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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 09:00

alors-loup-image.jpgEn attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.  

 

Alors le loup

par Annick Demouzon

 

Il m’a dit :

— Je pars.

J’ai demandé :

— Où ?

Il s’est tu. Il a eu l’air de réfléchir et il a grogné :

— Loin.

Et c’est tout.

" Reviens ! reviens ! criait la trompe. "

Je savais.

*

Maintenant, j’attends.

*

J’attends encore.

*

J’attends toujours.

*

Je ne supporte plus d’attendre.

*

Il me disait : " plus tard, je serai un grand voyageur, un aventurier. Plus tard, je…

Et moi, j’écoutais, j’entendais. Je riais.

J’aurais dû comprendre.

J’aurais dû savoir. J’aurais dû.

Je n’aurais pas dû sourire. Et, moins encore, en rire.

*

La solitude et l’attente, si on ne sait pas, on ne peut pas comprendre. Non, on ne peut pas.

Il faut être resté — seul —, longtemps, déjà, entre des murs — des vrais, en pierre, en brique, en béton, ou ces autres, les murs de silence — des murs lourds, épais, compacts —, ces murs que tisse la solitude autour des êtres, pour les enfermer. Il faut avoir vécu ces murs, pour comprendre. Pour savoir. Pour sentir.

On rencontre des gens. On est seul.

On bavarde — parce que, oui, on bavarde ! — on est seul.

On se tait, on marche dans la rue, on pousse une porte, on cherche, on demande, on se penche, on s’assied, on se relève. On est seul.

" Une demi-baguette, s’il vous plaît. Oui, oui, tout va bien… des nouvelles ?... pas vraiment… c’est la vie… c’est normal… bien sûr… on ne les a pas fait pour soi… oui… c’est sûr, c’est sa vie, après tout… oh, moi !… loin… très loin… oui, oui… une carte parfois… je ne sais pas exactement… parfois une carte… ou une lettre… oui… bien sûr… non, je ne sais pas si… " On est seul.

Même avec les autres — surtout avec les autres — on est seul.

Encore plus.

Mais il faut l’avoir vécu pour comprendre.

 

Je hais les explorateurs, les voyageurs de tout crin et de tout poil, les traîne-savates, les globe-trotters, les nomades, les itinérants. Je hais ma solitude.

*

Je lui avais acheté un casque. Il devait bien avoir huit ans, peut-être neuf, un casque blanc, rigide et épais, comme on faisait autrefois. Un faux, bien sûr, pour jouer. C’était un jeu.

Il jouait. Je le voyais d’un œil attendri. Étais-je sotte ? Stupide ?

— Oui, oui, mon trésor, tu seras un aventurier, un grand voyageur, un explorateur, un…

Et je riais.

Sotte, je riais.

 

J’ai de lui une photo. Avec le casque. Et une machette en bois, qu’il s’était fabriquée dans une vieille planche. Autour du corps, en baudrier, un long rouleau de corde qui lui sangle le ventre et la poitrine, et qui s’écoule vers ses genoux. Les genoux sont boueux. C’était un jeu. Il est fier. Il y croit. Il est ce personnage, qu’il joue. Il l’est vraiment.

Et je ris.

J’aurais dû comprendre. Savoir.

*

Il m’a dit :

— Je pars.

" Comment, Blanquette, tu veux me quitter ! "

J’ai demandé :

— Où ?

Mais cela n’avait pas vraiment d’importance.

" Je pars ". Je savais qu’il partait. Seuls ces mots comptaient. Cela seul suffisait.

 

Quelques jours avant son départ, il m’a dit :

— On va le voir ?

J’ai dit oui.

On est allé le voir. Son père.

On n’a vu que sa tombe, cette pierre grise, de ce gris profond et luisant d’anthracite, cette tombe que sa famille avait voulue. De lui, au vrai, il ne restait rien. Que ça. Cette pierre. Et son nom inscrit en lettres d’or sur le marbre. Et tous ces autres avec, qui n’étaient pas lui et qui ne m’étaient rien. Caveau de famille. Tradition. Mise au rang.

Il m’a pris dans ses bras :

— T’en fais pas, qu’il m’a glissé. Moi, je reviendrai.

" Reviens, reviens… "

" Oui, oui, tu reviendras, j’ai répété. Tu reviendras. "

Quand ? J’ai pensé. Quand ? Et comment ?

Comme lui, là ? j’ai encore pensé, en regardant la tombe. Mais je n’ai rien dit. J’ai souri. J’ai fait semblant.

 

Tu avais le droit. C’était ta vie, comme tu disais.

Ils le disent tous.

*

Maintenant, à nouveau, comme autrefois, comme il y a longtemps déjà, chaque jour, ma vie est semblant. Semblant de marcher. Semblant de m’asseoir. Semblant de parler. Semblant de porter à ma bouche les aliments que tu aimais. Semblant de deviner ta présence derrière le mur. Semblant d’écouter ton souffle quand tu dors.

Semblant.

Pourtant, on dirait que je vis.

" On ferait comme si… On dirait que… Alors, tu serais… "

C’est comme si je vivais. Donc, je vis.

" Maman, regarde, comme pour de vrai ! — Oui, oui, mon chéri, on dirait, comme pour de vrai… "

 Et je riais.


J’entends parfois des mots sur mon passage. Des mots qui ne me sont pas adressés.

Mais que j’entends.

La pitié.

" Courageuse… ne montre rien… pas revu depuis… déjà, le père… tout pareil… pauvre femme… fait pitié…"

Je hais la pitié. Je hais ce regard enfoncé dans mon dos. Et qui me cloue. Je les hais tous, de me prendre en pitié. Je le voudrais, lui. Comme avant, déjà, j’aurais voulu son père. Auprès de moi.

Non, je n’irai pas supplier de l’amour, réclamer ma part. Pitié ! Pitié ! Non. D’ailleurs, ce n’est pas ça qu’ils ont à me donner.

Ils pensent : " Heureusement, nous… pauvre femme, mais… pourvu que… pas à moi… heureusement, pas moi… et si ?… "

Ils n’ont pas pitié. Ils ont peur.

Pour eux.

Tous pareils. Mais je les comprends. Je ne peux pas leur en vouloir.

 

Sur cette photo, avec le casque blanc et la machette en bois, il ressemble à son père. La dernière fois où je l’ai vu. Beaucoup. Trop. C’est son fils. Tout pareil…

— Je pars

— Où ?

Oui, oui, je sais, il le faut, c’est ta vie, TA vie.

Et la mienne ? Hein ? la mienne ?

 

Il m’avait fait, lui aussi, un grand sourire en partant, comme tu as fait — peut-être exactement le même —, et un joli geste de la main — très gracieux. Je me rappellerai toujours ce geste. Et ce sourire. Il ne m’en voulait pas de partir. De me quitter. De me laisser.

" Comment, Blanquette, tu veux me quitter ?… "

Je lui ai souri. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Et un geste — aussi — de la main. " Au revoir. "

Adieu.

Je ne l’ai jamais revu.

 

Sous la pierre, il n’y a rien. Que les autres. Ses parents, un frère, un oncle, une tante. Lui, il n’y est pas. Il n’est que ce nom ridicule gravé en lettres d’or — de l’or de pacotille, aussi faux que ce nom écrit sur cette tombe où il n’est pas, où jamais il ne sera. Du toc. Du vent… De la poudre aux yeux.

Et, pourtant, j’y vais parfois, pour le rencontrer. Où, sinon ? Il n’est pas là, je le sais. Mais il n’est nulle part.

Loin, seulement.

Je n’ai jamais pu savoir où. Et jamais, sans doute, je ne le saurai.

Le hais les voyageurs et les explorateurs, les traîne-savates, les globe-trotters, les nomades, les itinérants, les aventuriers. Tous ! Et je le hais, lui surtout, d’être parti.

" Reviens ! reviens !... "

Il ne reviendra pas. Et je l’aimais.

 

Il ne me reste de lui que quelques souvenirs, ceux que m’ont laissés ses passages, ses retours si brefs, ses étapes tellement provisoires vers un autre départ. Et des mots gribouillés à la hâte sur du mauvais papier, des cartes postales : " Pas le temps de t’écrire… nouvelles viendront plus tard… t’en dirai davantage… te raconterai à mon retour… pense à moi !…"

J’y pensais, bien sûr. Pas besoin qu’on me le dise. Je ne faisais que ça.

Mais, lui, il n’avait jamais le temps. Le temps de rien. Et surtout pas de m’écrire. Et encore moins de revenir… et de rester. La terre lui brûlait les semelles.

Partir, partir, il ne pouvait pas faire autrement, disait-il. Et je l’ai attendu. Tant attendu !

 

De lui, il me reste également ces articles que j’ai gardés — souvenirs —, et qu’il envoyait aux journaux, ces articles qui faisaient de lui un héros — une sorte de héros. " Un homme extraordinaire… exceptionnel… remarquable… vous devez être fière… un grand… n’est-ce pas ?... "

Un grand.

Un grand vide. En moi. Surtout. Et depuis si longtemps comme une seconde nature. Un vide fait d’attente infinie. Fière ? Moi ? Peut-être. Mais pour quoi faire ?

Ma vie, c’est l’attente. L’attente sans fin.

Par sa faute.

Attendre encore et encore. Attendre. Toujours. Je n’ai fait que ça.

Fière ? Non. Pour quoi faire ?

Et la peur, et la crainte… et si… et si… et… Et toutes ces images dans ma tête, ces idées. La peur. Et l’attente. À m’agripper.

Parfois, pourtant, les pointillés de quelques retours, de quelques passages… Une poussière de vie. Une aumône. De quoi me faire tenir. Et le poudroiement d’une présence parcimonieuse — jusqu’à l’avarice.

Et, toujours, à nouveau, la solitude, comme une seconde peau. Et l’espoir aux ailes éjointées.

 

Heureusement, il y avait son fils. Toi. Mais, toi aussi, maintenant…

" Je veux aller dans la montagne… "

Comme un vrai.

Tu ne joues plus.

Tu lui ressembles.

 

Et il y a eu, un jour, cette lettre officielle. Et d’autres. Bien entendu, on n’était pas sûr. Sûr de rien. Mais peut-être. Sans doute. Il y avait des chances. Pourtant… " Chance " ? Des chances ? de quoi ?

Son dernier article n’était même pas arrivé !

 

Et j’ai cherché, fait chercher, continué, et persévéré. Rien trouvé. Des traces, des passages, des effleurements. Sa présence impalpable. Un pied posé là. Une main accrochée ici. Ailleurs, le souvenir d’un mot. Le rappel vague d’un séjour. " Mais, oui, je me rappelle… Je crois. " Jamais l’homme entier. Ni même sa dépouille.

Rien. Il n’est pas revenu.

 

Peut-être il s’était couché dans l’herbe et au matin…

" Une lueur pâle… dans l’horizon… le chant enroué du coq… Alors le loup… "

" Sans doute mort. " Oui, oui, sans doute. Sans doute oui.

 

Et, un jour… enfin… Acte de disparition officielle, temps écoulé, réglementaire. Veuve enfin. Veuve certifiée. Par la loi. Sans mort à enterrer. Sans cérémonie. Sans cadavre. Mais qu’est-ce que cela changeait ? Veuve, ne l’avais-je pas toujours été ? Et, pour finir, son nom en lettres d’or sur la pierre noire.

Officiel.

*

Tu m’as dit :

— Je pars.

J’ai dit " oui, je sais. "

J’ai demandé :

— Où ?

" Je veux aller dans la montagne. "

Tu m’as répondu :

— Loin.

Tu lui ressembles.

Trop.

 

Je devais m’incliner. Il le fallait. C’était ton tour. Je me suis inclinée. Je te revois sur cette photo, avec le casque colonial — cet emblème du baroudeur de ton enfance — la machette à la main. Grand voyageur, explorateur. Et ce cordage bien trop long pour tes jambes, autour de ton cou. Oui, tu lui ressembles.

J’ai souri. Je sais sourire. Faire semblant.

 

Maintenant, je t’attends.

Cette fois, ce sera la dernière.

Tu ne repartiras pas dans la montagne. C’est dit. Jamais. Si tu reviens — mais reviendras-tu ? — si tu reviens, je suis prête.

" En voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi. "

J’ai tout préparé pour quand tu seras là. Tout est prévu. Si tu reviens. Même le nom à graver sur la pierre noire, cette pierre lisse et luisante, comme l’œil du loup. Ton nom. En lettres d’or. Avec les dates. Mais " Pour de vrai. "

Et, cette fois — toi — tu y seras, dessous. Oui, tu y seras.

Je suis prête et je t’attends. Tu ne repartiras pas.

Plus jamais.

Je hais les voyageurs. Tous.

 

Annick Demouzon en bref : née en région parisienne, elle vit désormais avec les siens dans le calme du Sud-ouest, auprès d’un étang. D’abord professeur de Lettres, puis orthophoniste, elle pratique depuis toujours l’écriture. Ce n’est que depuis peu, qu’elle a fait le choix d’y consacrer davantage de son temps, de participer à des concours, et de tenter d’être publiée. Elle a ainsi été lauréate d’un bon nombre de concours depuis 2005. Certaines de ses nouvelles ont été éditées en revue ou en recueils collectifs ou bien sur internet. Et une nouvelle a été mise en onde par la RTBF. Par ailleurs, un recueil de poésie est paru aux éditions Saint Germain des Prés : " Sur le chemin de l’oiseau-feuille ".

Le ton de ses écrits pourra être cruel, souvent, parfois, baigné de nostalgie, ailleurs, se teinter d’humour ou de fantaisie, cynique, il se peut, mais tendre presque toujours, avec, par dessus tout, une empathie bien réelle pour ces personnages qui, somme toute, nous ressemblent tellement…

Quand elle n’écrit pas, elle s’adonne aux bonheurs du chant, aux joies de la peinture, où bien se reconstruit avec béatitude dans la marche.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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commentaires

Annick Demouzon 08/02/2010 19:47


Merci pour vos appréciations chaleureuses et le poème (très beau) en prime. je débarque sur le site seulement aujourd'hui... Vous dites? Je devrais avoir honte? Mais non, mais non.


M agali 19/12/2009 20:54


Un très beau texte, Annick !
Et Annick nous régale, la même semaine, dans un style plus léger et plus déjanté, d'un Vente de folie à déguster ici:

http://magali.duru.over-blog.com/article-annick-demouzon-vent-de-folie-41304269-comments.html#c



EmmaBovary 19/12/2009 17:33


Un très beau texte, énigmatique, sensible et maîtrisé. Une réussite.


tran chantal 19/12/2009 15:34


Et superbe poème.


tran chantal 19/12/2009 15:32


Une belle histoire et une belle chute.