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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 15:10

Julius

On ne le dira jamais assez : si les cabinets d'aisance sont des lieux protégés par la loi sur la propriété individuelle, ce sont également des lieux de résistance à l'opression ; les occupations clandestines n'y sont pas rares et des activités ambiguës, souvent liées à des querelles intestitnes, s'y développent outrageusement.

C'est pourquoi, nous avons décidé de rendre public ce témoignage recueilli auprès d'une personnalité de premier plan afin que tout un chacun sache comment sont réglées en notre beau pays les atteintes à l'ordre établi.

 

Julius

par Jean Calbrix

 

Julius ne se plains pas, non. Il est dans cette prison dorée qu'est le château de Versailles. Il porte un bel habit de laquais comme nombre de ses semblables et il est astreint à résidence dans les communs sous les combles ou dans un couloir. Il ne connaît rien de la splendeur des lustres de cristal et des lambris décorés d'or sous lesquels la noblesse se pavane. Il est confiné dans un périmètre à ne pas dépasser. Il besogne, obtempère aux ordres sèchement aboyés par les maîtres d'hôtels et se tient en faction des heures durant pour qu'enfin le carrosse de Madame la comtesse apparaisse et qu'il ouvre la portière en tendant son bras en guise d'accoudoir. Il ne connaît plus la faim, il y a assez de miettes sur les tables desservies. Et même si le cuisinier veille à ce que ces miettes lui reviennent, il grappille derrière son dos. Et là aujourd'hui, il s'est emparé d'une belle grappe de raisin bien mûre, trop mûre, et s'en gave sous l'escalier à se péter la panse.

Bien sûr, il lui arrive de regretter sa vie de berger dans sa Provence du côté de Manosque, vie faite de brimades de la part du maître, de quignons de pain rassi et de morceaux de lard rance, mais vie pleine d'étoiles et de grand air. Madame la comtesse, en visitant ses gens, l'avait repéré, gamin en guenilles au visage gris de poussière avec deux yeux immenses qui avaient absorbé le ciel. Alors, Madame la comtesse était repartie à Versailles avec armes et bagages et le petit berger.

Son festin achevé, Julius va se remettre en faction le long du mur dans le couloir. Deux heures plus tard, on lui tend une missive à porter d'urgence à la marquise de Pontamousson. Il a l'habitude, c'est à la limite du périmètre autorisé. Mais cette fois-ci, une porte est hermétiquement close sur son chemin. Il réfléchit un petit moment, puis décide de contourner l'obstacle en empruntant un couloir parallèle. Il s'inquiète, il commence à ressentir des douleurs intestinales, mais il va de l'avant. Plus il avance, plus les salles sont grandes et richement décorées. Il rencontre un majordome auquel il demande sa route. Celui-ci le toise et lui fait un geste signifiant qu'il doit s'écarter de son chemin. Julius se méprend et croit que le majordome lui indique une direction. Son mal de ventre s'amplifie, mais il continue à aller de l'avant. Chaque fois qu'il voit des perruques poudrées à l'horizon, il se cache derrière un meuble ou une tenture.

Cette fois, la douleur intestinale le tarabuste. Il y a urgence de déféquer. Il ouvre une porte et là, miracle, il aperçoit au milieu de la pièce une superbe chaise d'aisance. Il a juste le temps d'enlever ses hauts-de-chausses ; il se vide brutalement du contenu de son colon soumis aux insupportables contactions du sympathique.

C'est alors que la grande porte s'ouvre devant lui, et que, le roi poursuivi par une cohorte de courtisans, pénètre dans la pièce. La surprise de part et d'autre est totale. Il y a un grand silence, puis des exclamations indignées et des rires. Le roi frappe sur le sol avec sa longue canne à pommeau d'or. Le silence se réinstalle instantanément et le roi déclare : "Garde, qu'on emmène ce drôle à la Conciergerie et qu'on le juge sur-le-champ".

Julius fut décapité en place de Grève pour crime de lèse-majesté. Nul ne peut impunément violer le trône royal et mêler les divins excréments de sa Majesté à de la basse merde roturière.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Jean 11/12/2010 00:11



1.      Les charlatans sont là, voilà que l’on
délaisse
Le chemin des aïeux devant nous grand ouvert.
Désormais il faudra marcher à découvert,
Les bourreaux frapperont sans aucune mollesse.


Ce nouvel esclavage sera payé très cher
Par les faibles et les fous dans une marche lente
Vers des gouffres sans fond, sur la lave brûlante
Qu’ils en imploreront de périr dans la mer.


Car nul ne saura plus ce qu’est une aube fraîche,
Ce qu’est un coin de ciel, ce qu’est une couleur,
Ce qu’est un rire clair, encor moins une fleur.
Rien ne poussera plus sur cette terre sèche.


Et c’est un cauchemar sur ton front qui se plisse,
Un rictus sur ta lèvre au rouge de carmin.
La raison a quitté tout ce qui fait l’humain,
Tu ne connaîtras plus ni bonheur, ni délice !


Allons, révolte-toi ! Fuis cet embrassement
Des Judas se vautrant sur ta liberté d’homme.
Avant que tu ne sois enchaîné, pauvre pomme,
Qu’ils te fassent crever, doucement, doucement !



Blaise 10/12/2010 22:51



Quel poète ce Jean,on en redemande.



Jean 10/12/2010 18:51



Ah quand même, là, Florent, tu pousses loin le bouchon à me dire que je manque de diplomatie. J'avais retenu que la duchesse Nicole m'avait dit "Cher Jean" (la page où on écrit le
commentaire cache les autres commentaires), ce qui aurait été une manière "élégante" de m'infliger sa condecendance. Mais elle a dit "Mon pauvre Jean". Alors, pour toi
Florent, être diplomate, c'est tendre la fesse gauche quand on vous a botté la droite ? 



Jean 10/12/2010 17:17



Merci, Florent, d'avoir déposé un message sans complaisance. J'approuve aussi Nicole car un commentaire, même archipourri, c'est mieux que pas de commentaire du tout. Bon, elle me sert du "mon
cher Jean". Outre que ça vous rapetisse un bonhomme, ça, et que c'est du vrai langage de diplomate, je lui ferais remarquer qu'on n'a pas gardé les brebis ensemble. J'en veux pour preuve qu'elle
doit savoir de naissance que tout ce qu'il peut y avoir au fin fond de la campagne, "c'est sale, ça a peu de besoin et ça pue la misère" (Un
automne en août p.138)



Florent 10/12/2010 14:57



J'approuve totalement Nicole, aussi ne ferai-je pas dans le commentaire de complaisance. Chacun sait, jean, que notre corps se compose,  entre autres, de glandes, organes, chair et de
circuits d'évacuation. Etait-il nécessaire de votre part d'en rappeler le fonctionnement? De surcroît, cette façon de répondre à cette dame laisse à penser que vous n'êtes pas très diplomate. Si
vous aviez été roi à Versaille, votre blason n'aurait pas été orné de fleurs de lys, mais de fleurs de "lotus"...