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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 08:00

Jour-de-noces.jpg 

Sophie Etienbled, l'étoile du jour

" Brosser le portrait d'un personnage à travers différents regards afin de le cerner tout en conservant son énigme, c'est un peu le pari que je m'étais fixé."

 

 

Jour de noces

 

 

C’est la fête au château. Parmi servantes et valets qui s’activent, je n’ai pas le temps de rêver. La vaisselle tinte. Les armoiries étincellent. Déjà depuis l’aurore les broches tournent et le fumet des viandes excite les chiens et titille les papilles. Aujourd’hui Anicet de Vaurienne, possesseur du comté, épouse la douce Orianne, orpheline héritière du domaine de Vague. Je ne ressens ni haine ni jalousie pour celle qui deviendra la maîtresse des lieux. De la compassion, peut-être. Je connais si bien le comte Anicet…

Voilà quatre ans qu’il s’est arrêté à la ferme de mes parents. Les paysans avaient demandé son aide contre les ravages qu’effectuait un sanglier. Le mâle solitaire dévastait les champs, ruinant les récoltes. Or seul le seigneur a le droit de chasse sur ses terres. Le comte et ses suiveurs sont venus à bout de la bête, mais ils ont encore davantage vandalisé les terres… Ensuite ils se sont arrêtés pour se restaurer, c’est alors qu’Anicet me remarqua. Il proposa de m’emmener, suggérant qu’un emploi au château conviendrait mieux à ma prestance. Comment mon père aurait-il pu s’opposer à la volonté du maître ! Et puis, n’était-ce pas une bénédiction pour moi que d’échapper au rude mode de vie qui s’offrait à ses trop nombreux  enfants ?

Installée au château dans le quartier des serviteurs, j’avais eu droit à une robe neuve et un beau tablier blanc. J’avais aussi eu droit nuitamment aux faveurs du comte. Faveurs que je m’aperçus bien vite partager avec nombre de mes compagnes. Ainsi, le petit aux yeux d’escarboucle que je mis au monde l’année suivante, ne tarda-t-il pas à rejoindre la volée d’enfants qui piaillaient autour des cuisines, nichée disparate et consanguine parmi laquelle on distinguait nombre de regards charbonneux.

Je me suis faite aux barreaux de ma cage et n’attend plus guère de surprises de la vie. Alors, quand je pense au beau sourire teinté d’infinie tristesse de Damoiselle Orianne dont tous aujourd’hui guettent l’apparition, loin d’envier le destin qui la place au bras de mon seigneur, et épisodique amant, je me surprends à la plaindre.

 

Les chevaux piaffent. Les invités se toisent. Les étoffes bruissent. Velours, hermines, brocards. Ballet somptueux sous le soleil. Orianne, ce soir, dira oui au  riche comte Anicet de Vaurienne. Auparavant les preux se défieront dans des joutes improvisées et amicales sur le pré. Le peuple se repaira à loisir du savoir-faire de ceux qui ont mission de le protéger et dont il trouve parfois la charge pesante. Puis il admirera les baladins venus des confins du pays pour l’occasion. Les montreurs d’ours et les mangeurs de feu allumeront des étincelles dans les yeux des enfants. Il y aura foison d’acrobates et de jongleurs.

 Au soir, tandis que nous servirons les mets délicatement préparés, les dames pâliront au récit des amours malheureuses de Pyrame et Tisbé, que chanteront les trouvères à la langue déliée. Comme les autres pages et les écuyers,  je préférerai m’identifier à Galaad et rêver d’exploits improbables dans de sombres forêts peuplées d’ermites et de mystérieuses demoiselles… La chère abondante et le vin aigrelet en griseront plus d’un. C’est Anicet qui régale. Le jour doit être mémorable. A en oublier la dureté dont il fait preuve habituellement dans la gestion de son domaine !

Je ne suis pas le seul à attendre qu’apparaisse Orianne la douce et frêle promise. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussée à cette union, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle saura adoucir son tyran d’époux et lui communiquer un peu de son empathie pour son prochain. Mais je suis sans doute le plus désemparé.

Elle est si belle. Elle désespère mes nuits quand elle ne peuple pas mes rêves. Quand mon père m’a confié à la maison du comte puisqu’il me fallait parfaire mon éducation avant de prétendre être à mon tour adoubé chevalier, j’étais enthousiaste. Mais du moment où je l’ai vue, mon cœur s’est affolé. Elle était venue chercher protection au château après la mort de son père. Le malheureux homme, parti réclamer justice auprès du roi pour spoliation de ses terres, n’est jamais revenu. Des pèlerins ont trouvé son corps à la croisée de chemins, au lieu-dit la Croix du Perche. Traces de lutte. Une blessure à la tête. Un destin qui se dénoue.

Aujourd’hui Orianne épouse son protecteur. Sans conteste : sage décision. Que peut une femme seule, qui ne possède pour toute arme que sa naissance et sa beauté ? Et quand bien même toute mon éducation basée sur la défense de la veuve et de l’orphelin et tout mon être amoureux me crient d’être son chevalier, de l’enlever pour l’arracher à ce destin sordide, je suis trop jeune pour le rôle. Même elle, si douce, me rirait au nez. Non. Elle sourirait, de ce sourire poignant qui vous fouaille le cœur, et elle me caresserait la joue en m’appelant son enfant fou.

Alors j’attends que la pièce se joue sans moi et que le dénouement fixe les rôles pour jamais.

Les bateleurs ont envahi l’espace. Accompagné de mon neveu qui m’aide à transporter mes instruments et de ma fille qui danse en s’accompagnant du tambourin, je cherche l’endroit qui m’a été attribué. On m’a requis pour chanter ce soir au repas. Je n’ai pas encore reçu d’ordre précis sur la teneur des poèmes à réciter. C’est la reine de la fête, celle qu’on appellera alors Dame Orianne, qui guidera ma voix. Je ne suis pas en peine, je peux puiser dans mon répertoire, au gré de ses envies. On raconte qu’elle est belle, et douce, et triste. Peut-être penchera-t-elle alors pour la somptueuse et sombre histoire de Tristan le preux et d’Iseut aux blonds cheveux. Des histoires d’amour et de mort, de morsures d’amour, d’amour à mourir, ma mémoire en regorge. Voici ce que dit le Blason d’Amour :

 

« Amour en latin faict amor ;

Or donc provient d’amour la mort,

Et, par avant, soulcy qui mord,

Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords. »

 

J’ai hâte de la rencontrer. Je sens déjà que mon intérêt s’éveille pour une héroïne à naître.

Justement Orianne paraît. Tous se tournent vers elle. Le soleil imprime sa pâle silhouette sur les rétines. Indélébile. Anicet se précipite. Il la mène jusqu’à une fière jument alezane et l’aide à monter sur la splendide cavale. La fusion est telle entre elles qu’on croirait que Dame Nature a créé une nouvelle créature, harmonieuse entre toutes. Le spectacle peut commencer. Car le futur marié a prévu d’entraîner ses prestigieux invités et sa promise dans une chasse à courre avec, en guise de mise en bouche, poursuite de quelques lièvres, avant de débusquer un superbe dix-cors que les piqueurs ont rabattu pour lui. Je ne suis pas de la partie. Je vais prendre mes quartiers au château, guettant le retour de la belle fiancée.

 

 

La forêt retentit d’aboiements et de galops. Des odeurs puissantes, bave, sueurs, transpiration, m’agressent. D’abord je n’y ai pas cru. Moi ? Pourquoi ? Sept ans que je vis ici ! Les bois impénétrables me sont une tanière hospitalière. Je n’approche pas l’homme. Certes il m’est arrivé à l’occasion de croiser un ermite en prière dans sa hutte de branchages ; je me suis retiré sur la pointe des pattes pour ne pas troubler le saint homme. Les braconniers n’osent s’attaquer à moi. Car je serais une proie trop difficile à dissimuler. Ils préfèrent s’en prendre aux lièvres ou aux renards, aisément transportables et rapidement consommés. Mon seul ennemi est le maître des lieux. Chasse gardée.

Ainsi, c’est aujourd’hui pour moi le grand rendez-vous ! Tant de temps s’est-il écoulé ? Faon au pelage tacheté, j’ai appris à écouter les bruits de la forêt pour survivre quand ma mère me laissait seul. Hier encore, jeune daguet, encadré par la harde, je frottais mes premiers bois contre les troncs tendres de mars. Puis j’ai dû quitter l’abri des miens, chassé par le mâle dominant, avant de constituer à mon tour mon harem et le défendre contre les audacieux qui prétendaient me détrôner. Quand en septembre mon brame retentit, nul rival n’ose s’aventurer à me rencontrer. J’ai peuplé les halliers de mes descendants. Je n’ai pas peur. Je vais leur montrer à qui ils ont affaire, ces présomptueux fêtards qui désirent me faire participer contre mon gré à leur festin de noces.

Les troncs et les taillis défilent depuis des minutes ou des heures. Au fond de mes prunelles des taches noires troublent les trouées de ciel qui s’infiltrent entre les ramures. Malgré mon long entraînement, je ne me suis jamais pensé capable de telles foulées. Pourtant mes ennemis gagnent du terrain. Je connais chaque pouce de la forêt et aujourd’hui elle me trahit. L’espace me manque. Le souffle me manque. Les chevaux me talonnent, précédés par l’aboiement des chiens qui scande ma perte. J’ai balancé comme un fétu le premier qui s’est jeté à mon cou, il s’est brisé les reins en retombant. L’odeur fétide de sa gueule m’écœure toujours, je sais qu’il a planté ses crocs dans ma chair. Le sang s’écoule, chaud, qui me prouve que je suis vivant. Pour combien de temps ?

C’est déjà la fin de l’histoire. La tête me tourne. Je rêve de m’allonger sur l’humus noir parmi les feuilles mortes. Je ne veux plus entendre leurs taïaut exaltés. L’hallali les met en liesse. L’homme est la seule créature chez qui tuer provoque autant de joie ! Mes pattes se dérobent, je m’agenouille, je tombe. Les chiens m’entourent, écume aux babines. Anicet commande qu’on les fasse reculer. Il s’avance, poignard au poing. D’un geste il convie sa dulcinée. Qu’elle est belle, la pâle Orianne qui s’approche ! Il lui tend le coutelas. Elle me regarde immensément. Une larme s’est formée au coin de mon œil. Tout mon être s’applique à entrer en communication avec elle. S’il faut mourir, il faut qu’elle le sache, j’accepte, je désire, que ce soit de sa main.

Mais elle frémit. Révulsée. Anicet hausse les épaules et tourne l’arme vers moi.

Un choc. Sa longue chevelure comme un voile sur mes yeux. Sang et chairs mêlés. Le poids de son corps et l’étreinte de la mort. Communion dans le silence blanc.

Ce soir Orianne de Vague ne dira pas oui à Anicet de Vaurienne.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
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commentaires

dominique guérin 26/10/2011 07:25



Une histoire magnifiquement contée, riche en détails "vrais", vibrante et à certains passages très poétique. Mais j'ai été gênée dans ma lecture par le découpage. Le JE attribué à plusieurs
protagonistes manque de transition quand le narrateur suivant prend la relèvre.