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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 08:00

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Françoise Bouchet, l'étoile du jour

Une nouvelle à retrouver (version micro) aux éditions  de Vignaubières. Elle a eu la chance d’être sélectionnée pour le recueil 2011, « Emballez, c’est pesé ! ».

 

 

 

Fête en famille           

 

Franck appuyait  sur la pédale d’accélérateur, savourant avec délectation, à petits jets d’adrénaline, un de ces plaisirs autrefois inaccessible. La nouvelle  Mercédès coupée, d’occasion certes, mais assez récente pour réjouir n’importe quel pilote un peu passionné, lui répondait avec connivence. Il filait au volant de ce modeste cadeau de « papa » vers un million d’euros, planifiant déjà les réjouissances entre amis du week-end prochain. Il fêterait plus que  dignement  son retour de nouveau fortuné dans le quartier. Qui, à sa place, n’aurait pas été comblé ? Un coup d’œil dans le rétroviseur confirma la présence de la BMW blanche. Franck administra un bon coup de booster. Complice, « le géniteur » les engagea dans un simulacre de course sur l’étroite route en lacets. Franck, enfin « Pierre-Marie » pour « papa » baigna l’habitacle de nouvelles jubilations triomphantes….Quels idiots ! Tous bernés !

Qui aurait pu croire, un an auparavant, qu’il se retrouverait dans cette situation ? Conduisant une voiture de rêve et accélérant, hilare, vers une confortable richesse …Pour une fois que le destin se mêlait de sa vie avec succès.

 

Dans moins d’un quart d’heure, la donation serait signée et l’argent à lui. Il ne lui resterait plus qu’à disparaître dans la nature. Il imaginait déjà la fiesta d’enfer avec les autres.

 

Franck se remémora comment il était devenu, grâce à un concours de circonstances digne d’une bénédiction divine, fils prodigue de parents aisés, roulant vers la fortune. La vie de ce gamin de la rue, fruit véreux chu d’un arbre généalogique pourri, se trouvait aujourd’hui métamorphosée. Celle qui le mit au monde, le mit également dehors le jour de ses dix-huit ans. Bien sûr, il perpétrait volontiers quelques bêtises surtout avec la bande de jeunes du quartier. Quand votre mère vous refuse l'entrée de l’appartement, part en fermant la porte à clé, il faut bien s’occuper. La rue et les caves deviennent des terrains de jeu et les voisins vos frères. Alors, renverser  les poubelles, déterrer les plantations fraîches derrière les jardiniers de la ville, chaparder dans les magasins, effrayer les pauvres honnêtes gens, ça passe le temps, ça fait rire, ça soude les liens d’amitié. Après, on vole les scooters, puis les voitures pour faire du rodéo … Quant au père, le vrai, Franck se demanda si vraiment il existait sous une autre forme que le vague souvenir d’un ivrogne venu frapper deux ou trois fois à la porte de l’appartement et ressortit manu militari par la mère.

A vingt-huit balais, la chance commençait enfin à lui sourire. Pas trop tôt ! Jusqu’ici, il flânait  de larcins en petits boulots, de courts séjours carcéraux en logements minables. Il lui manquait l’essentiel : la chance et l’argent !

Ah ! La tête des copains à sa réapparition ! Digne des meilleurs films de gangsters !

 

Dix-huit mois de cela, un job de « technicien de surface » dans une grande société, titre pompeux pour cacher la réalité de celui qui, chaque jour, brique les salissures des autres,  plaça son double face à lui. Pierre-Marie débarqua dans la boite deux semaines après l’embauche de Franck. Pas besoin de diplômes et au regard du salaire et des conditions, les candidats ne se bousculaient pas aux portes. Le matin, il fallait démarrer dès 4 h30, s’arrêter à 8h30 et reprendre de 17h30 à 21h30, quand les bureaux étaient déserts. Les travailleurs méritants avaient alors terminé leur labeur. Pierre-Marie logeait dans une caravane. La sympathie installée, Franck lui proposa le partage de sa modeste piaule de bonne sous les toits et de sa solitude, histoire aussi de faire quelques économies. Au fil des semaines, ils se brossèrent leurs films biographiques. L’autre : un vrai fils de bonne famille, enfant unique d’un père retraité, ex- directeur d’une florissante entreprise de maçonnerie, et d’une mère professeur de violon. L’argent, mais aussi  l’éducation et la culture. Progéniture issue d’une chouette famille, Pierre-Marie avait largué le nid ouaté dès l’âge de dix-huit ans. Le rêve paternel le drapant d’un costume de   médecin ou de chirurgien fut d’emblée contrarié par l’ambition filiale : prouver sa capacité à réussir seul, « sans piston ». A vingt-huit ans, il s’acharnait encore à tenter de le démontrer, désir qui échappait au circuit neuronal de Franck. La porte de la maison familiale vendéenne claqua le jour de sa majorité, depuis plus un signe de vie n’émana de Pierre-Marie. Pour l’instant, son ambition ne l’avait mené que dans cette usine de nettoyage, mais il espérait bien récolter le fruit de son mérite et de son travail.

 

Franck le traita plusieurs fois d’idiot et tenta de le convaincre de renouer avec « ses vieux » plutôt que de ramer à contre-sens jour après jour pour ce salaire de misère. Mais têtu, Pierre-Marie préférait récurer  sols et  murs, se salir, transpirer, se lever tôt, se coucher tard, pour une rémunération de moins de mille euros par mois (primes comprises évidemment) que de s’abaisser à aller quémander quoi que ce soit chez ses ascendants.

 

Une étrange élucubration germa alors dans la tête de Franck. Si cet imbécile de Pierre-Marie n’en profitait pas … Même taille ! Même âge ! Corpulence assez semblable ! Yeux bleus, aucun signe particulier sauf une cicatrice à l’avant-bras gauche pour Franck (souvenir d’une ancienne bagarre de rue), on les prenait souvent pour frères… un clin d’œil du hasard à ne pas négliger, peut-être ? Prendre la place ? Revenir en fils prodigue ? Envisageable ! La plus grosse difficulté ? L’autre pifait la classe, la bourgeoisie, pas Franck ! Aussi, pendant plus de six mois, il s’appliqua à copier Pierre-Marie, s’astreint à se maitriser, observa les attitudes de l’autre et petit à petit, se les appropria. Ça pourrait peut-être marcher. Dix ans que ses parents ne l’avaient pas revu, entre 18 et 28 ans, un homme change. Il pourrait aisément justifier les défaillances de sa mémoire par une histoire. Il raconterait comment à 20 ans, il était ressorti très choqué d’un accident et en grande partie amnésique. Même sa cicatrice trouverait là une justification plausible.

 

Six mois plus tard, la décision de Franck était arrêtée, il tenterait sa chance en se faisant passer pour Pierre-Marie, le fils prodigue. D’ailleurs, Pierre-Marie, en mal de confidences sans doute, ne témoignait d’aucune avarice de détails sur sa vie passée. Il apprit ainsi être fils unique, sans oncles, tantes, cousins ou cousines d’aucune sorte. Il mémorisa le nom de quelques copains d’enfance et leurs visages à travers des photos souvenirs…Quelques soupçons auraient sûrement amoindris la logorrhée de Pierre-Marie. Munis d’anecdotes familiales, de la carte d’identité subtilisée et de la médaille de baptême estampillée « Pierre-Marie, 20-10-1982 », Franck se présenta au portail du logis vendéen un beau dimanche de printemps. Petite merveille face à l’océan, légèrement isolée des autres villas, elle nichait encore plus belle dans son cadre naturel que dans celui de la photo de Pierre- Marie. Le cœur de Franck s’emballait … Cruciales secondes ! Serait-ce suffisant pour tromper une mère ? Au pire, si on s’apercevait qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être, il avouerait n’être qu’un ami du fils, venu pour essayer de le réconcilier avec sa famille. Personne ne lui en voudrait de cette petite supercherie. L’affaire s’arrêterait probablement là. Mais, si cela fonctionnait, il avait tout à  gagner.

 

La femme s’immobilisa sur le perron à une dizaine de mètres du portail. Elle apercevait le visiteur par les jours de la grille. Elle ouvrit, muette. Il amorça un timide geste d’accueil. Les yeux de la femme s’ancrèrent sur la médaille judicieusement mise en évidence… Les bras de « maman » se refermèrent sur lui.. Elle pleurait, l’appelant  « Pierre - Marie », « mon fiston », reculait, l’examinait, l’étreignait encore entre deux sanglots visiblement sincères. Gagné !

 

 « Franck- Pierre- Marie » expliqua à ses pseudos parents comment il avait été victime d’un accident à l’âge de 20 ans. Simplement renversé par un scooter alors qu’il traversait la route sur un passage protégé, il s’était alors réveillé dans un hôpital. Rien de cassé sauf cette cicatrice à l’avant-bras et une amnésie. Le fil du temps rendit les bribes de souvenirs au compte-goutte, jusqu’à ces derniers mois où la mémoire avait émergé plus nette. Papa et maman, émus aux larmes par le récit de ce fils prodigue, multiplièrent les attentions.

Ainsi donc s’il n’était pas revenu plus tôt, c’était en grande partie la faute du  destin. Tout de suite, ils furent aux petits soins pour lui. Franck traita intérieurement Pierre- Marie de triple-imbécile ! Passer à côté de tout cela pour une vulgaire question d’honneur !

 

Franck décida de se laisser vivre ainsi quelques mois. Ne plus avoir à travailler, à se demander avec quoi il paierait son repas de midi ou s’il pourrait régler le prochain loyer. Goûter au confort, bien manger, flâner devant la télé en robe de chambre, trainer en ville avec le porte-monnaie garni, dépenser sans vraiment compter…Tout cela était jouissif ! Mais après huit à neuf semaines, « papa » devint de plus en plus pressant :« Je comprends que tu te reposes, mais il faudrait tout de même songer à ton avenir ». Franck ne faisait que cela… cherchant le meilleur moyen de tirer parti de la situation. Vivre tranquille est une chose, mais se sentir encombré de parents peut aussi devenir gênant…  « Il serait bien que tu travailles un peu, dit papa,  maman et moi avons des petites réserves financières, nous sommes prêts à t’aider dans tes projets ! Tiens que dirais-tu d’avoir ton restaurant, à moins que tu ne préfères un garage automobile ? »

Pour leur fils unique, papa et maman étaient disposés à signer une donation à condition, bien sûr, de répondre un projet solide. Evidemment que Franck cultivait une ambition… Encaissement de la monnaie et volatilisation ! Dessein difficile à avouer en l’état.

 « Un petit garage automobile, ça c’est une bonne idée papa, j’ai toujours aimé les voitures…Je me souviens de la 404… »

Rendez-vous fut donc pris chez un ami notaire pour formaliser le cadeau…un million d’euros, cash !

 

Un nouvel éclat de rire jubilatoire envahit le bolide, le deuxième œil dans le rétro confirma l’ordre régnant : comme sur des roulettes ! Franck perçut qu’il arrivait un peu vite sur le virage. Pas de panique ! Un excellent système de freinage dote ses petits bijoux. Le pied écrasa la pédale, qui s’enfonça, en vain…

 

Le coupé fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser une dizaine de mètres en contrebas. Impossible de bouger. L’état de semi-conscience permit d’entrevoir la silhouette de « papa ». Inconcevable que tout s’arrête là… trop absurde, si près du but. Cet accident se rangerait dans l’étagère des mauvais souvenirs après quelques soins dans un des meilleurs hôpitaux du coin. D’ailleurs près du véhicule, « papa » cherchait visiblement à sauver son fils chéri. « le 18 » cria intérieurement Franck. La silhouette paternelle repartit vers la route. « Ne me laisse pas papa ! »  Ouf ! Le voilà qui revient ! « Mais ce bidon? Non, le 18, papa ! Et cette allumette, pourquoi ? »

 

Laissez votre message après le bip sonore.

 

-Allô, Fiston, Nickel ton choix ! Si les assurances se montrent aussi conciliantes que l’an dernier pour ton frère aîné, Ça va être la fête ! Ce soir, j’appelle ton cadet. A son tour de nous trouver le bon candidat. Allez, ta mère et moi, on t’embrasse ! ».

Votre message a bien été enregistré ! Si vous souhaitez le …

« Papa » raccrocha, puis composa enfin le 18 à la lueur des flammes.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
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commentaires

jean 09/11/2011 20:01



Superbe !!! Une vraie nouvelle piégeant le lecteur qui ne pense qu'à une banale usurpation d'identité. Bravo Françoise.



dominique guérin 26/10/2011 07:16



maintienS


et puis stop !



dominique guérin 26/10/2011 07:14



Je ne suis pas bien réveillée ... Je corrige :


* pleine de verve


* m'est apparu


et maintient mon bravo en l'état



dominique guérin 26/10/2011 07:11



Le première partie de la nouvelle m'a titillée : que réservait cette longue entrée en matière pleine verve et qui n'offrait finalement que peu de clés ?


Le retour en arrière m'ait alors apparu plaqué, pas à la hauteur de la promesse (diffuse) initiale... Le "coup" de l'usurpation d'identité est somme toute un grand classique du polar... Mais
c'était bien plus retors !


Un grand bravo pour le machiavélisme de
ton intrigue...........



ysiad 12/10/2011 08:05



Je me suis régalée ! J'adore ces textes qui attendent le dernier paragraphe pour prendre le lecteur de court ! Bravo, Françoise!