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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 08:00

In-the-sky.jpg

9 mars 2011, jour du 701 au café, l'histoire continue…

In the Sky

par  Sylvie Dubin

  

Elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle traiterait le sujet. En vérité, il faut le dire, elle n’avait pas la moindre idée tout court. En découvrant la consigne - Réinventez le monde -  elle avait ressenti cette crispation de l’âme qu’on éprouve parfois dans les grandes émotions et qui nous rend soudain absents. Elle se sentait indifférente à tout, au-dessus ou en dessous de tout, flottant dans une sorte de néant. Autour d’elle, les autres candidats bourdonnaient, visiblement très inspirés. La plupart lévitaient déjà. Pourquoi diable ne décollait-elle pas ? L’enjeu, sans doute. Elle était pourtant la meilleure, la plus brillante : elle était Lucie. L’orgueil la ramena à elle, et à la panique.

Quand on avait annoncé sur toutes les ondes de l’INVERSU qu’Il organisait un concours de créativité, on avait cru d’abord à un canular. Mais les dirigeants confirmèrent l’incroyable nouvelle. Mieux : toutes les œuvres en compétition, même les recalées, seraient réalisées dans Son atelier. Il faut bien entendre cela : toutes viendraient à l’existence ! Lucie s’était interrogée sur le but de cette manœuvre bien peu dans la manière du Maître. Était-Il en panne d’inspiration ? Préparait-Il Sa succession ? Quoi qu’il en soit, Lucie voulait se faire remarquer de Lui. Les concurrents avaient été triés sur le volet. Quand elle montra sa nomination à ses parents, ils entortillèrent leurs fluides l’un à l’autre, ce qui était toujours chez eux un signe de grande perplexité - et les Yfer s’emmêlaient souvent les fluides devant leur fille unique. "Qu’as-tu été inventer ?" demandèrent-ils inquiets. "Mais rien encore !", répliqua Lucie. "C’est pas malin", avaient-ils soupiré en chœur dans un grand bruit de câbles grésillants.

Il n’y avait que sept heures d’épreuve, il ne fallait pas mollir. Elle avait déjà laissé passer trop de temps. Elle devait retrouver la maîtrise d’elle-même et de son génie. De la méthode. Souffler, respirer. Se rassembler en son centre. Feindre d’accepter ce néant indéterminé – pléonasme stupide à bien y penser. Au commencement, Lucie accepta donc le vide en elle, se laissa planer au-dessus de la surface des choses. Et soudain, la lumière se fit ! La solution était là, depuis le début, à sa portée. Et la solution était simple : elle devait rompre avec le style du Maître, avec ses œuvres régulières, immobiles, immenses, muettes et éternelles. Depuis toujours, les imaginations étaient tétanisées par le respect et on se contentait de Le répéter, plus ou moins habilement selon les talents. Elle regarda ses compétiteurs. À sa droite, on travaillait un chiligone noir sur un fond noir pour tenter d’exprimer encore le concept d’infini ; à sa gauche, on osait le blanc tout blanc, signe d’Absolu. L’art est difficile. Se réjouissant à la vue de ces vaines et serviles inventions, Lucie résolut avec quelque malice d’aller à l’envers. L’impur, le bancal, le mouvant, l’essentiellement imparfait : voilà l’impensé, voilà l’inédit ! Et parce que les autres jonglaient avec les Idées pures et stables, elle se tourna vers le sale et le précaire. La matière. Ce qu’elle créerait, elle, Lucie, serait comme le caillou dans la chaussure ou le grumeau dans l’idéale fluidité d’une pâte. Réinventez le monde demandait le Maître ? Lucie savait maintenant comment faire cela.

À la fin de la quatrième heure, elle avait déjà formé une espèce de sphère aplatie à ses deux pôles qu’elle planta de guingois sur un axe – et qui ne pourrait donc jamais tourner rond. Elle avait appuyé ici pour faire un creux, ajouté là une bosse, de sorte que la boule était chaotique à souhait. Elle avait mêlé le dur au mou, l’horizontal au vertical, le clair à l’obscur, elle avait rendu son œuvre absolument indéchiffrable. Puis elle fabriqua dans des matériaux jamais vus une série de petits objets aux formes et tailles diverses qu’elle répartit sur cette boule innommable, sans ordre ni mesure, et qui se mirent à pulluler, les uns dans le liquide, les autres en suspension, un certain nombre enfin sur la croûte elle-même : cinquième heure. Elle vit que cela était bon. Son monde était beau de cette beauté nouvelle des choses enfin fragiles qui peuvent finir un jour. À la sixième heure, elle se reposa, certaine de surprendre le Maître, de s’en faire aimer peut-être. Alors elle se mit à rêver.

Elle ne vit rien des sourires narquois des autres artistes autour d’elle. Ils avaient pris note de sa léthargie, s’en étaient réjoui intérieurement car ils redoutaient cette concurrente dont ils connaissaient le talent. Ils l’avaient surveillée du coin de l’œil, suivant avec inquiétude les premiers signes de transes créatives. Quand il fut évident que Lucie tenait une idée, que cette idée la transportait, ils sentirent tous que leur cœur se mettait à bondir dans leur gorge. Et tous furent tentés : ne pouvaient-ils copier un peu l’idée de Lucie ? Ce n’est que lorsqu’ils virent apparaître peu à peu la boule dégoûtante sous ses doigts, doucement pétrie dans des matières ignobles, qu’ils se mirent à respirer normalement. Lucie était complètement hors concours ; le libellé exigeait qu’on réinvente le monde. Ré-invente, ça signifie qu’on l’invente à nouveau, et pas qu’on invente du nouveau. Erreur d’interprétation ! Oui, Lucie n’obtiendrait pas de prix, elle serait recalée. Elle allait tomber de haut, la vaniteuse. Mais Lucie rêvait. Cependant, comme la fin de la septième heure sonnait, elle revint à elle et se rendit compte qu’il manquait quelque chose. Mais quoi ? Vite ! Quoi ? Prise de panique, elle commença en toute hâte une autre série d’objets mais n’eut pas le temps d’achever. Puis elle se dit qu’il était heureux que le gong eût sonné ; ces éléments-là risquaient de dégrader l’ensemble : trop subtiles et peu maniables.

Le Maître apparut. Il passa dans les rangs. Tout l’INVERSU vibrait. Juste avant qu’Il parvînt à elle, Lucie souffla sur sa drôle de boule, de sorte qu’elle s’anima dans un carrousel endiablé, grouillant et coloré. Il s’arrêta devant la chose stupéfiante dont elle avait accouché dans la joie. "Le titre ?", fit le Maître. Lucie n’y avait pas songé ! Était-ce dans le règlement ? Elle réfléchit frénétiquement. "In the sky", lâcha-t-elle platement. Elle vit qu’Il était intéressé, devina même qu’Il était jaloux. Oui, c’est exactement cela : jaloux. L’œuvre de Lucie était fabuleuse, plus fabuleuse que tout ce qu’Il avait créé jusque- là, parce qu’animée. "666ème prix : Yfer ", proféra le Maître. Elle venait aussi de comprendre qu’Il n’aimait pas les femelles.

Alors, comme Il lui tournait le dos, elle introduisit subrepticement deux des petits bipèdes inaboutis qu’elle avait d’abord mis au rebut. On n’y avait vu que du feu mais le ver était dans la pomme. Ces poupées étaient les plus disgracieuses qu’on pût imaginer ; elles gâteraient irrémédiablement l’ensemble. Puisqu’Il ne l’avait pas distinguée, puisqu’Il l’avait même humiliée en lui donnant ce rang minable, alors qu’Il eût pu aussi bien, plus charitablement, la disqualifier, elle Lui offrait avec une joie maline cette œuvre empoisonnée. Car Lucie avait vu en un éclair, comme si elle eût été douée de préscience, tout le parti qu’elle pouvait tirer de son abaissement. Son intelligence aiguë, mise, depuis sa naissance, au service du Maître, se retournerait désormais contre Lui. Dépit de femme, vengeance d’artiste. Il avait promis à tous les concouristes de voir leur maquette réalisées grandeur nature ? Parfait ! Ses ouvriers allaient produire celle-ci qui ferait parler d’elle pour les siècles des siècles. S’Il avait osé faire croire à tous qu’en pétrissant cette boule, elle avait déchu à Ses yeux, Il venait aussi, en la rejetant, de faire une sacrée boulette…

Lucie rangea calmement son matériel et confia son monde aux appariteurs du Maître. "Terrible", chuchota l’un d’eux en le tenant devant lui à bout de bras, avec une mimique d’effroi. "Terr…", commença l’autre. Mais Lucie les regarda et ses yeux foudroyaient. Tous deux se turent.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

dominique guérin 09/03/2011 13:51



Cette nouvelle, je la connaissais mais hors contexte, elle est toujours aussi impressionnante. Sylvie a bien du talent...



M 09/03/2011 09:49



 


Yes, Lucy deserves her diamonds...mais je crains que la misogynie du Maître ne l'oblige à croiser le fer.



claude 09/03/2011 09:42



Une création qui risque de flinguer l'univers de ce maître étroit d'esprit. Lucie est une artiste de génie.



M 09/03/2011 09:30



Purement jouissif!



ysiad 09/03/2011 08:52



Quel que soit le côté par lequel on l'aborde, ce texte brille sous toutes ses facettes. Sous les doigts de Lucie, l'univers change de dimensions et tout en pétrissant la matière, elle vous fait
perdre pied et vous emmène du côté de la magie où les choses se lisent dans les deux sens. Elle sème derrière elle des indices comme le Petit Poucet ses cailloux blancs. Ceux de Lucie brillent,
ce sont des diamants.


Bravo Sylvie. Si seulement je pouvais deviner où tu vas envoyer ce petit bijou, pour éviter de me prendre une pelle... Mais où est donc passée ma boule de cristal ?