Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 23:18

700

700-image.jpg

 

Bella ciao, version originale des mondine

 

8 mars 2011, le jour des 700 au café célébré par Dominique Guérin, Corinne Jeanson, Laurence Marconi, Claude Romashov, Yvonne Oter, Ysiad.

 

Le sourire de Bastienne

 par Dominique Guérin

 

Jamais il ne s’attarde mais toujours il revient.

Troisième étage sans ascenseur. Quel défi pour un cardiaque qui ne s’ignore pas !

La cage d’escalier du vieil immeuble, toute de blanc fraîchement repeinte, lui évoque… quoi, au fait ? Un hôpital peut-être : oui, un hôpital de l’hexagone, aseptisé, chirurgical, spécialisé dans les pontages coronariens. Absolument pas l’autre, celui dont il cauchemarde, croulant de décrépitude, irradiant la souffrance, suintant la désolation, éventré par les bombes. Il refoule cette vision, l’expulse de son présent en même temps que l’air de ses poumons.

Vade retro…

Le voici en nage et hors d’haleine dès le premier palier. Les marches sont rudes à son cœur recousu. Accroché à la rampe, il s’essouffle mais persévère pour l’amour de Bastienne. Qui, près de lui, a vécu ce que vivent les petites filles au Pays d’Abondance. Pour ensuite le quitter de son plein gré… Tout comme Millie lui avait fait faux bond bien avant elle. Lasse de se morfondre. Dénuée de cette résignation propre, dit-on, aux femmes de marin. Pas du genre à scruter indéfiniment la mer ; encore moins à collectionner les pages glacées des magazines.

Enfin parvenu au terme de sa pénible ascension il récupère avec peine, plié en deux. Poumons en feu, il se désespère, lui l’infatigable sprinter planétaire, de sentir son corps le lâcher et laisser la bride folle à ses souvenirs. Des souvenirs pernicieux, accusateurs, chaque jour plus envahissants. Mais c’est le prix à payer en expiation de ses manquements d’autrefois. Il s’y est résigné : depuis plus de trente ans qu’il plaide coupable !

Le palier immaculé aux portes céruses forme un carré. Porte de gauche : ni numéro, ni nom. Seul repère, le bouton rouge d’une sonnette bombée. Précieuse invite en pointe de sein. Les seins rosés de Millie, lourds, légèrement asymétriques, remodelés par ses mains expertes. Puis les seins couleur sépia des oubliées dont, entre pouce et index, il a irrigué le téton au hasard d’une enfilade de lits offerts. Les seins dorés de Bastienne enfin, haut placés, à peine renflés, exotiques et, pour lui, asexués.

Il inspire à fond et de ses yeux inquisiteurs scrute la sonnette amie, Sésame mamelonné en parfaite harmonie avec le décor lactescent. Adieu son cœur poussif, ses jambes flageolantes. D’un effleurement complice, il déclenche le carillon, trois notes cascadeuses assourdies par l’épaisseur de la porte. L’attente commence. Brève, il le sait. Mais insupportable. Pourquoi en serait-il autrement ? Il a passé la majeure partie de son existence à courir. Patienter n’est pas son fort. Millie le lui reprochait assez.

"Toi et tes fuites en avant" s’exaspérait-elle à l’accueillir, toujours écartelé entre deux trains, deux avions, deux guerres. Il aurait aimé la contenter mais, emporté par son élan, il brûlait les étapes conjugales, incapable de musarder à ses côtés alors que le monde entier s’offrait si opportunément en spectacle. Sous le flot geignard de ses objections, il s’énervait. C’était son métier, après tout. Et elle aimait péter dans la soie, non ?

Son métier : la belle excuse !

Face à la porte close, il s’inquiète. N’a-t-il pas, mi-juillet, préconisé la pose d’un œilleton ? Prudence oblige… Mais Bastienne n’en fait qu’à sa tête. Bastienne ou l’intrus qui la lui a subtilisée. Trois ans déjà : la mauvaise surprise s’éternise. Il a du mal à s’en remettre, refusant l’évidence. Le quitter pour un pilote d’essai ! Impossible d’imaginer Bastienne lui préférant quelqu’un de cet acabit… Elle qui se bouchait les oreilles de ses deux petites mains crispées quand un lointain moteur vrombissait dans le ciel… Qui se réfugiait sous le vaisselier du salon quand un avion franchissait le mur du son… En est-elle à assister aux meetings aériens dorénavant ? Il ne le lui a pas demandé, ne le lui demandera pas. Il veut tout ignorer de sa vie avec l’intrus. Et c’est un clou de plus sur son chemin de croix.

La porte s’entrouvre. Bastienne lui sourit. Sa rancœur s’évapore. Il sourit à son tour et, pour la énième fois, se reproche d’avoir agi à la légère. Bastienne est un prénom mozartien qui fleure bon la campagne, les boucles blondes, les joues roses, la pastourelle. Mais sa Bastienne n’a rien d’une bergère d’opéra ; tout au plus fut-elle un jour une agnelle promise au sacrifice. Et cette agnelle-là ne méritait en aucun cas ce prénom-là ! Il avait fait preuve de précipitation, comme d’habitude. Se souvenant à contretemps des enfants virtuels dont Millie s’illusionnait et qu’il aurait baptisés Aïda ou Giovanni : "Ah, non, quand même pas Parsifal" s’insurgeait alors leur mère en puissance avec un sensuel roucoulement de gorge.

Puis Millie s’en était allée accoucher de vrais enfants, des Pierre, des Marie, des Paul, à qui elle fredonnerait Frère Jacques ou La Mère Michel… Bien fait pour lui !

Il a tant couru…

Le sourire de Bastienne ne la trahit pas ; "insignifiant" : au sens premier du terme. D’un œil réprobateur, il enregistre l’évolution de son ventre, cette monstrueuse excroissance. Pourquoi les femmes se croient-elles tenues d’enfanter ? La grossesse avancée de Bastienne lui paraît le comble de l’inconscience, pire : un total reniement du passé. Il se tait. Pourtant il en aurait des choses à dire. A propos de l’œilleton, par exemple, mais il ravale ses conseils. Un bref instant, la dragonne du Nikon lui scie le cou. Comme lorsqu’il courait, anhélant, l’œil rivé à l’objectif, zoomant au juger, pétrifiant tous les visages d’enfants grimaçants : des visages cueillis en plein élan… Car les enfants aussi courent. Tricotant à petites jambes, droit devant eux. Pour échapper au chat, au loup, aux pétards, au napalm… Quel choc que ses photos en couverture des magazines : ceux-là même que boudait Millie. Réservés aux patients des salles d’attente médicales ou dentaires. L’horreur à la Une sur fond de cancers et de caries. Hélas l’optique grossissante de son appareil ne lui avait pas octroyé le don de double vue…

Millie s’était envolée du nid tandis qu’il s’enlisait à courir les rizières. Clic, clac.

Bastienne s’efface. Il entre, remonte l’étroit couloir, pénètre dans un vaste salon chatoyant. Le blanc extérieur s’est mué en nacre. Les murs s’irisent de reflets mordorés. Un canapé ocre fait face à une table basse incrustée d’émaux bruns. C’est un décor étrange et chaleureux. De hauts lys orangés, piquetés de noir, s’élancent de leur vase Terre de Sienne vers les lambris ambrés du plafond. La pièce porte les couleurs de Bastienne. Les affiche. Un enfant n’aurait pas sa place ici. Puisque tous les enfants courent. Il anticipe le précieux canapé souillé, la table renversée, les lys échoués à terre, le vase pulvérisé. Une vision d’apocalypse ! Mais il serre résolument les lèvres pour ne pas laisser échapper le moindre mot de mauvais augure. Jouer les Cassandre ne sert à rien… D’ailleurs, il ne parlera pas de l’œilleton. A quoi bon. Il se montre trop enclin aux exhortations alarmistes et rechigne à intervenir depuis que l’autre, l’intrus, l’a surnommé ‘le Prêchi-prêcheur’. Cette information, il la tient d’une Bastienne tout sourire et s’interroge depuis sur ce qu’elle en pense réellement : les sourires de Bastienne n’ont jamais traduit ses pensées.

Il soupire et consulte sa montre. Fatale erreur. Le temps est en train de le rattraper pour mieux l’acculer. Il a tant à faire. L’exposition rétrospective de ses meilleurs clichés l’accapare. Des clichés saisissants dont il a honte et qui l’ont, de son vivant, condamné au purgatoire.

A l’époque où il sollicitait sans répit son déclencheur, mitraillant au flash l’enfance martyre, l’avenir se bornait à la traque du sujet le plus pathétique… Le plus vendeur… Fi du message et de la postérité ! Reporter-photographe non engagé : voilà le titre qu’il revendiquait. Ni plus, ni moins. Un voyeur récidiviste, boosté à l’adrénaline. Un super pro de l’instantané honorant les contrats pour lesquels de prestigieux magazines le rétribuaient grassement, ce qui n’était certes pas le cas de tous ses confrères, loin de là.

Il se sucrait sur le massacre des innocents, un massacre à faire frémir de regrets Hérode par son envergure endémique. Non engagé ! Mais trahi par sa signature, laquelle a fait le tour du monde. Au regard des années écoulées, elle est devenue référence, le sacrant Grand Témoin. Un modèle pour ses émules d’aujourd’hui, missionnés à Gaza ou en Irak.

Cette semaine au Centre Pompidou : Galerie et Tapis Rouge… Il a du mal à entrer dans la peau du Maître, lui : un imposteur ! Millie a-t-elle eu vent de l’actuel hommage que lui rend la Profession ? Millie qui le taxait d’impuissance émotionnelle, de cynisme. Qui doutait de son humanité. Millie qui avait d’excellentes raisons d’en douter.

Pourtant, nombre de choses ont changé depuis lors : il a compris. Que l’art pour l’art est un leurre. Que les photos ont une âme. Qu’elles dénoncent et font souffrir. Même réduites à la petite échelle de sa propre vie. A l’instar du doublet exhibé sur l’élégant chiffonnier d’acajou :

‘Bastienne avec lui – Bastienne avec l’intrus’.

Ces deux cadres, disposés côte à côte dans un souci d’équité, le blessent par leur promiscuité. Une pointe d’amer regret le fouaille. S’il s’écoutait, il referait main basse sur Bastienne. Là, tout de suite. Mais l’heure n’est plus aux rapts sauvages ; sa carte de presse est périmée, il a perdu ses passe-droits d’antan. Bastienne en aime un autre et il se fait vieux.

Précédée de son ventre, elle vient à lui. L’enfant gainé de chair remue sous le tissu vernissé de sa robe bouton d’or. Il ne peut en détacher les yeux. Lui ne se voyait pas père. De promesses en dérobades, il a usé Millie : elle avait profité d’une de ses absences répétées pour plier bagages. Pas d’enfant, plus d’épouse !

Bastienne se meut doucement. Sa tranquille assurance l’apaise. Elle s’est toujours montrée si apte au bonheur. Si déterminée. Trop sage pour avoir conçu un enfant autrement qu’à son image mais, bonne fée, lui ayant sûrement accordé le privilège du rire dès son conception. Elle qui ne riait jamais et ne souriait que pour sourire… Il ferme les yeux, frissonne, bascule dans son sempiternel cauchemar éveillé. L’hôpital grouille de gosses et de vermine. Il ajuste son appareil, la pellicule se repaît de visages hallucinés, impressionnant à l’infini les multiples facettes du désespoir juvénile. L’urgence l’électrise. Son avion décolle bientôt. Il ne peut s’éterniser : sa vie est à un décollage près. Peut-être le dernier dans ce pays violé. Partout le surpeuplement, la crasse, les cris, l’horreur. L’odeur le cerne. Une odeur de mort : celle de son gagne-pain, qui n’atteint pas son sens moral.

Il n’est pas censé avoir le nez délicat, ni s’apitoyer sur l’abomination ambiante.

Les rares menottes convulsives tendues vers lui le laissent de marbre. Voici bien longtemps qu’il est immunisé contre toute forme de compassion. On le paye assez cher pour ça…

Quoi que lui ait reproché Millie durant leur décennie de mariage, qu’aurait-il pu entreprendre d’autre ? Au mieux, une carrière artistique dans la défense des vieilles pierres. Mais son pieux désir de pérenniser la monumentale majesté des temples sacrés d’Angkor n’avait séduit aucun commanditaire. Angkor, en ruines sous une végétation luxuriante, qui l’avait ému aux larmes. Angkor répudiée qui se mourait. Tandis que lui, astreint aux portraits vivants, tirait à hauteur d’œil sur la marmaille foudroyée. Absous de tout état d’âme par la voracité de son appareil.

Soudain, plus de déclic. Pellicule terminée. Il doit fuir en toute hâte. Or, au moment même où il abaisse son Nikon, l’ultime frimousse cadrée par le viseur entre dans son champ de vision. Bleuie d’hématomes, enflée, scalpée, avec un corps tailladé à l’avenant. Garçon ou fille ? La guenille nouée au bas des reins ne le révèle pas. Avec ça, trois ans à tout casser…

Il enrage d’avoir raté une photo aussi poignante de vérité, aussi symbolique ; peut-être son chef-d’œuvre, celui qui aurait assuré ses vieux jours ! Foutue malchance. Les aléas du métier. Tant pis. Plus une seconde à perdre… Il se précipite dare-dare vers la sortie, son matériel cliquetaillant en bandoulière : direct à l’aéroport, cible en sursis de bombes à répétition. Mais l’image a creusé son sillon jusqu’en son for intérieur... Il exécute malgré lui une volte-face impromptue. Revient sur ses enjambées. A cause du sourire entrevu. Un sourire insondable plaqué sur la minuscule bouche éclatée : ni innocent, ni suppliant. Ineffaçable. Et, sans transition, ce sourire le fait homme : déclenchant une course poursuite contre le chronomètre, repoussant le spectre en marche des khmers rouges, arrachant Bastienne à son Cambodge originel. Au génocide. Au mouroir. Embarquement immédiat pour deux allers sans retour.

Il rouvre les yeux. Une de sauvée pour combien de sacrifiés ? Une tout sourire, nidifiant dans le lit de l’intrus, contre des centaines d’innocents aux larmes mortifères exposés sur les murs de la Petite Salle du Centre Pompidou… L’absurde sentiment de culpabilité qui, de ce jour, n’a plus cessé de lui pourrir la vie en dépit de son bénévolat à l’UNICEF tenaille sa poitrine. Bastienne l’encercle du tendre étau de ses bras menus et il sent l’enfant bouger, l’enfant de l’intrus, cet enfant que personne n’aura l’idée saugrenue d’affubler d’un prénom idyllique du répertoire lyrique, a fortiori s’il naît avec les paupières bridées et le teint ivoirin de sa mère.

"Je passe juste" dit-il, repris de fébrilité. Phrase rituelle. En signe de protestation Bastienne affermit d’un cran sa douce étreinte, lui insufflant un peu de sa lumineuse paix intérieure. Alors son cœur rafistolé marque une pause. Sa mémoire reflue aux confins de l’oubli. Et parce que seule Bastienne détient ce pouvoir-là, dans sa tête il arrête de courir.

Jusqu’à la prochaine fois.

Rompant le silence feutré du salon camaïeu, une voix légère flûte d’amour et d’allégresse :

" Papa, murmure-t-elle. Papa, psalmodie-t-elle. Mon petit Papa chéri".

Est-ce que Millie trouverait à y redire ?

 

 

Poème texto

par Corinne Jeanson

Mes pans C se gonflaient d'L
quand dans ta bouche tu sues C mon vit
G M hais TBZ de feu
tu étais gaze L
et soignais mes fêlures
jamais APZ du désespoir de vivre
NMI du désir

 

 

Bloody Sunday

par  Laurence Marconi

 

Dimanche 5 novembre

J’ai le moral à zéro. Bloody Sunday … pas vraiment sanglant mais un fichu dimanche quand même. J’en ai assez de ces amants de pacotille, de ces hommes qui brillent, dans mon cou, autour de ma taille, comme des bijoux dernier cri… Je veux du lourd, de l’or 18 carats, je veux investir sur l’avenir : un compagnon qui dure, qui résiste aux caprices de la mode et à l’usure du temps…

Jeudi 9 novembre

Jeudi noir, Black Thursday… C’est la crise, je craque. Marc m’a fait une vraie scène de jalousie. Il a appris ma brève liaison avec Bruno du service marketing. Ils sont copains de machine à café et déballent leur tableau de chasse, le matin, en noyant leur nuit blanche dans un café noir. Pitoyable …

Vendredi 10 novembre

C’est décidé, je fais vœu de chasteté. Sainte Annie, c’est moi. Bon, soyons réaliste, disons que je fais une trêve, un Ramadan païen, un Carême en novembre. J’ai connu des mardis trop gras, une période de jeûne s’impose. Ce matin, j’ai rencontré Marc à la photocopieuse, il semble s’être calmé…

Mardi 14 novembre

Et voilà, il suffisait d’y croire : j’ai rencontré l’âme sœur ! Je l’ai su au premier coup d’œil. C’est LA perle rare, le tailleur sur mesures. Il me va comme un gant ! Il est attentionné, prévenant, romantique… Il me fait la cour à l’ancienne (roses rouges, dîner aux chandelles) et l’amour à la carte, pas de menu fixe, ni de plats imposés : un vrai délice … Ah, oui, j’allais oublier, il s’appelle Antonin.

Jeudi 16 novembre

Antonin est devenu un accessoire… indispensable. Il me colle à la peau. En fait, je crois bien que je l’ai dans la peau …

Vendredi 17 novembre 

Je suis sur un petit nuage …

Lundi 20 novembre 

Le lundi au soleil … Ce soir, on a fêté l’anniversaire de notre rencontre, ça fait déjà une semaine. Ça y est : record battu !

Mardi 21 novembre 

Pardonne-moi, gentil journal, si je passe en coup de vent, ma vie est un tourbillon…

Mercredi 22 novembre 

Notre première dispute, j’y crois pas ... même pas envie de te raconter.

Vendredi 24 novembre 

On est allés au ciné. On a vu le dernier Woody Allen. Jusque là, rien à dire. C’est quand il m’a raccompagnée à la maison que ça s’est gâté : il n’a pas voulu monter, c’est la première fois…

Dimanche 26 novembre 

Bloody Sunday, comme au " bon " vieux temps. On n’a pas arrêté de se disputer, pour un oui, pour un non : plus souvent pour un non que pour un oui, d’ailleurs. Il a voulu qu’on se fasse un plateau télé devant le match de foot, t’aurais dit oui, toi ?

Lundi 27 novembre 

Les lendemains qui déchantent… finalement, on en a vite fait le tour, de la carte … Et le plat du jour, c’est souvent le même … les roses rouges des premiers jours fanent dans un vase. Quant aux dîners en amoureux … ma chandelle est mor-te …

Mardi 28 novembre 

Il est parti. Encore un échec, lourd et mat …

Mercredi 29 novembre 

Les amours mortes se ramassent à la pe-lle. Et moi, je suis à ramasser à la petite cuillère ! Je relis Bridget Jones, c’est un peu ma grande sœur… Martine, ma copine qui travaille à la compta, m’a conseillé un site de rencontres sur Internet. C’est comme ça qu’elle a connu Victor. Après tout, pourquoi pas …

Jeudi 30 décembre

Mon ordinateur ronronne jour et nuit dans l’angle du salon. Moi qui ai toujours eu horreur des chats, me voilà accro à un chat électronique !

Vendredi 1er décembre 

Premier jour de l’Avent. Avent - Avant, avant quoi d’ailleurs ? Faut pas t’attendre à recevoir un amoureux enrubanné au pied du sapin, ma fille !

Dimanche 3 décembre 

Ce soir, j’ai rendez-vous dans un café. Avec Miguel. Ça fait trois jours qu’on discute par emails et entre nous, le courant passe : je suis toute électrique ! On n’a pas échangé de photos. Ça va être la surprise du chef ! J’ai passé trois heures à choisir ma tenue : ça sera chic et choc!

Mardi 5 décembre 

Bloody Sunday : un vrai désastre … je suis pas allée bosser. Au fond du gouffre. Je traîne du canapé au lit depuis dimanche. J’étais en avance. J’ai commandé une bière. Il était presque 18h00. J’étais impatiente. Impatiente et anxieuse. Je fixais la baie vitrée et la porte, je n’avais aucun indice pour reconnaître Miguel. Je ne connaissais ni son visage, ni sa voix. Pourtant, il me plaisait. Quand il est entré, c’est comme si j’avais reçu un ballon de football en pleine face. Miguel, c’était un pseudo … bien sûr… C’est avec Antonin que j’avais rendez-vous …. Match nul, vraiment nul … Balle au centre….

  

 

La scène

par Claude Romashov

 

Elle est là tapie derrière un bosquet. Elle l’a suivi. Son père adulé a rejoint ses camarades en uniforme sur la place puis ils se sont éloignés en plaisantant. Elle qui a l’art de passer inaperçue auprès des grandes personnes les a d’abord vus débusquer des caves une poignée de gens effarés. Ils sont sortis du village et, dans un champ à un kilomètre environ, ils les ont attachés deux par deux. Malgré les pleurs et les supplications, ils ont visé avec leurs fusils…

Elle a huit ans. Le ciel sans nuages de l’enfance vient de vaciller…

La scène est exiguë et sent la sciure, elle aime bien jouer dans ce petit théâtre parisien, aller à la rencontre de son public. Juste une chaise pour accessoire et sa seule présence sous la lumière crue des projecteurs. Elle entend les bruissements dans la salle, respire un grand coup pour endiguer le trac qui lui noue la gorge et les entrailles. Chaque soir c’est la même chose, elle à l’impression de se jeter dans l’arène, de rejouer sa vie.

Quelle émotion quand les applaudissements montent des travées. Le rideau se ferme. On la rappelle. Des vagues d’amour la portent. Elle a toujours voulu être comédienne, voulu sortir de son ventre les mots des grands tragédiens pour les projeter loin devant et en ressentir le choc assourdi. Sentir la présence du public, le brouhaha de la première et même tolérer les critiques, ces vautours déplumés de talent, toujours élogieux envers elle.

On l’aime. Elle ne laisse personne indifférent, on aime sa voix où pointe un zeste d’accent guttural. Ses amants vénèrent sa silhouette longiligne, son visage marmoréen démenti par un regard qui transperce l’âme. Peut-être, mais ces hommes qui lui déroulent le tapis rouge, l’encensent et la couvrent de cadeaux se révèlent inconstants et infidèles. Du plus loin qu’elle ne se souvienne, elle n’a jamais eu d’histoire longue et sérieuse. Juste des amourettes, quelques liaisons plus sérieuses mais pas d’engagement pas de promesses et pas d’enfant. Elle tient à distance tous les flagorneurs qui gravitent autour d’elle, avides des retombées de la gloire. La vacuité de ses amours l’étonne même si elle comprend bien qu’elle n’a jamais beaucoup donné d’elle-même, que sa capacité d’aimer appartient à la scène. Entrevoir des visages, serrer des mains, recevoir des gerbes de fleurs, voyager sur tous les continents. La fuite, toujours la fuite pour ne plus voir le regard bleu posé sur elle, le regard de son père. L’assassin brutal du champ de luzerne. Ce soir le souvenir brûlant brouille ses yeux, des sanglots remontent de l’enfance. Elle, la fille du bourreau. Elle se rappelle le départ précipité après la guerre, l’arrestation du père, la santé fragile de sa mère, et puis le désir très fort de se dédoubler, d’entrer dans une autre peau. Comme si elle effectuait une mue chaque soir sur scène.

La nuit est tombée dans les coulisses, il fait froid dans sa loge. Elle remonte sur la petite scène. Le théâtre a éteint ses lumières, elle a gardé la clé de l’entrée des artistes. Le spectacle est terminé. Elle se sent tellement vide et seule…

Demain elle repartira en tournée, rôder sa nouvelle pièce. Dans son métier elle est entourée. Elle a beaucoup d’amis, d’amoureux éconduits et depuis quelque temps une bande d’homosexuels la suit dans tous ses déplacements. Alors elle sera désirée, aimée pour une fois encore. Elle s’imprègnera des vivats de la foule, de l’odeur de chien mouillé des manteaux de fourrure, S’amusera des entrechats maladroits des porteurs de bouquets dans la loge. Toute cette légèreté qui compose et enrichit sa vie…

Ils essaient de fuir, de courir entravés par les liens, dans le champ de luzerne. Son père et ses camarades rient grassement car leurs victimes juives n’ont pas d’échappatoire. Elle tremble de tous ses membres, tapie derrière son bosquet mais elle veut voir, elle ne peut s’empêcher de regarder. Comme elle veut regarder la progression lente du doigt sur la gâchette, sentir l’odeur de poudre avant de tomber dans la sciure sur la scène du petit théâtre parisien…  

L’accessoiriste, cet idiot lui a donné un revolver factice… Elle balance l’objet avec colère. Elle lui avait pourtant bien spécifié qu’elle voulait une vraie arme pour la crédibilité de la scène de suicide dans la pièce. Pour sa part, elle n’a jamais eu l’envie d’effectuer le grand saut sauf ce soir… Elle éclate d’un rire douloureux. Pas si facile de franchir le pas. C’était encore du jeu. Elle n’a pas le droit de mourir puisqu’elle appartient à son public. Sa vie est une tragi-comédie qui dure depuis quarante ans, le bel âge pour une nouvelle amourette ! Demain elle emmènera dans ses bagages le jeune et bel amant qui ne la quitte pas de ses yeux humides de biche.

 

Rouge balises

par  Yvonne Oter

Ma mère me promenait souvent et longtemps dans mon landau. Quand, de ma position allongée, j’apercevais la pompe à essence rouge du garage voisin dépassant des bords de ma nacelle, je savais que la maison était proche et que nous serions bientôt rentrées. Longtemps, le rouge a été associé à l’odeur agressive du carburant, qui me plaisait assez, douçâtre, insidieuse, prenante.

Le rouge a ponctué toute mon enfance de ses taches chaudes. Rouge de la pomme d’amour croquée avec délice entre deux tours de manège. Rouge du feu de charbon qui grondait dans la cuisinière en se riant des froidures extérieures. Rouge des camions de pompiers hurlant sur la route pour assurer la sécurité des gens et des biens. Rouge du soleil couchant qui illuminait ma chambre à l’heure où le sommeil m’emportait.

Puis j’ai appris à me méfier du rouge. Rouge affolant de mon premier sang qui m’a laissé désemparée. Rouge inquiétant de l’encre dont les maîtres annotaient mes copies. Rouge trop brillant des lèvres qui me donnèrent mon premier baiser et rouge déchirant du premier chagrin d’amour.

Le rouge-sécurité laissait la place au rouge-bourreau, capable de blesser et de faire très mal.

Après l’adolescence, vint le rouge-coupable. " Feu rouge, on ne passe pas. " Rouge toléré en touches discrètes, sur des vêtements sobres et de bon ton. Place désormais au beige, au grège, au gris perle, au bleu marine, au vert sombre, au marron, parfois même au noir. De la classe ! De la distinction !

Mais rouge cerise pour la première robe de grossesse, tant le bonheur qui grandissait en moi avait besoin de s’afficher aux yeux du monde de manière éclatante.

Le blanc a envahi mes cheveux, gommant petit à petit leurs reflets sombres. Il est arrivé le temps de revenir vers mes anciennes valeurs. Le rouge a entamé mes convictions et entreprend de reconquérir son espace. Discrètement, par petites touches. Parfois, je le freine en tentant de lui imposer des nuances rosées. Rien n’y fait, il investit de nouveau ma vie. Rouge-regret, rouge-espoir, rouge-avenir. Rouge qui me dit qu’il ne faut plus tergiverser, qu’il faut oser, foncer, sans calculer. Qu’il n’est pas trop tard mais qu’il est temps. Rouge du demain qui est déjà presque arrivé.

Rouge-bonheur de la maturité accueillie avec amour.

 

 

Dans les couloirs de l’entreprise

par Ysiad

 

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

A exercer leur emprise

Tyrans déguisés en supérieurs hiérarchiques

Cadres surpayés n’en fichant pas une

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Avantages à tire-larigot

Filant à l’anglaise par les portes de service

Faire les soldes de quatre à six

Quand le Big Boss est en voyage

Pour voir du paysage

Déléguant corvées et pensums

Travail vient de Tripalium

Merci de faire plus que le minimum minimorum

Appelant du mobile

Pour demander si ça avance

Disposant du droit d’ingérence

Et de l’art de la courbette

Ronds-de-cuir experts en ronds-de-jambe

Mon cher Président,

Bien chère Madame, très cher Monsieur,

Avec mes sentiments les plus respectueux

Petits messieurs bien propres sur eux

A qui il faut rendre des comptes

Que faisiez-vous à telle date ?

Où étiez-vous à telle heure ?

Courriels exigés pour justifier une absence

Bien à l'avance

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Petits tyrans pourris derrière les apparences

N’ayant de comptes à rendre qu’à eux-mêmes

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article

commentaires

ysiad 08/03/2011 16:41



Certes, Corinne, seulement ici je n'évoque que ce que je vois et à quoi je suis confrontée. Pas de femmes leader, ici. Pas encore. Et je ne suis pas près de le devenir!



CORINNE 08/03/2011 13:50



merci Ysiad, de ce coup de gueules/humour aux vagues hiérarchiques, méfions-nous, à ce petit jeu, les femmes zossi, quand elles zont le pouvoir peuvent en abuser, ne nous trompons pas de cible et
gardons nos émois pour les zommes accomplis ! ça existe ? faut peut-être leur consacrer une journée de libération de l'Humanité.