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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 19:18

Une nouvelle de Patrick Essel en plusieurs épisodes.

 

On s’est pris l’un et l’autre comme se prennent les gens affamés au commencement d’une nuit que l’on voudrait fastueuse.

Et puis vous savez comment c’est. On boit. On se boit. On susurre. On tourne. On se dit qu’on a peu de temps pour goûter un corps tout entier. Les mains tremblent. On entre. On va, on vient. On va, on vient. On tourne et se retourne encore, encore, incapable d’oser un mot tendre à bout portant. A peine rassasiés d’amande et de velouté d’orge, les têtes chavirent et les yeux se font petits. Les jambes sont tentées d’en rester là et les muscles voudraient se détendre. Mais sur une aire d’autoroute on a tôt fait de se dire que l’heure est forcément trop avancée pour s’attarder à rêvasser. A peine retrouvé, le silence devient harassant, miné par l’idée que l’on ne s’aime pas pour de bon. Quelquefois, on remet ça. Au cas où. On rit ou on pleure. De tout. De l’incongruité. Du bourdon. De l’expectative. Ça peut durer jusqu’à la pointe du jour. Dans l'espérance d’un ravissement nourri de doux murmures, de caresses qui font crier, de rires toujours plus brûlants, toujours plus infinis. Plus douloureux aussi.

Des fois, sur le matin je me dis que j’aimerais bien y aller de ma poche à mon tour rien que pour rêver d’un fabuleux destin, comme l’Amélie, ou pour le forcer et poser mes lèvres sur d’autres lèvres tout simplement pour que mes petits bouts d’âme à la dérive se chargent de larmes et de foudre et que de mon ventre mouillé naissent des papillons bleus, capables de traverser sans se perdre le cœur des hommes de passage.

C’est difficile, je sais. Il faut certainement beaucoup de temps pour vivre jusqu’à la déraison. Et là bon forcément je me demande. Je suis en poste sur l’aire de la Femme sans Tête. Je m’appelle Vanessa. Il est déjà vingt trois heures quinze et il y a ce rapport impossible à transmettre en l’état.

Bon, hier, j’ai eu de la chance, c’est vrai. Hier, je me suis nourrie d’un homme de cœur, d’un homme pris dans l’onctuosité de l’amour. Hier, j’ai bu les larmes de l’homme et mâché ses soupirs. Hier, j’ai senti une mousse chaude prendre mille couleurs dans mon ventre. C’était très doux. Hier, plus rien ne m’effrayait. Le ciel de nuit s’éclaircissait un peu plus à chacune de nos étreintes et quand le jour est venu nous étions toujours en haleine. J’en ai encore la peau toute irradiée.

à suivre …

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