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5 août 2009 3 05 /08 /août /2009 21:17

A la proposition d’écrire un " A propos de…théâtre ", Gilbert Marquès qui a été metteur en scène et comédien, a préféré nous concocter une nouvelle ou plutôt un carnet de voyage qui décrit, d'une certaine manière, l'interprétation d'un spectacle vu de l'intérieur par le comédien sur scène.

  

 

Un rond rouge avec, pour fond, un tableau uniformément jaune. Peint dessus, une sorte de virgule au vert incertain traverse le rond rouge. Dans ce rond, une tête à reflets violacés dodeline. Des éclats de lumière s’attachent à la barbe hirsute, aux cheveux tombant dans les yeux. Des éclairs de vérités poétiques s’illuminent sous ce soleil fixe.

Une main se tend pour traverser le rond rouge, œil cyclopéen, décor de sang figé. Autour, du noir bardé de mille oreilles qui écoutent en rêvant des sons, des images, des Bonjours, des Bonsoirs, des adieux ou… rien !

Dans l’ombre diffuse, un corps d’homme se contorsionne sous les caresses d’un bonheur indiscernable. La tête, dans le rond rouge symbolisant l’anonyme, laisse couler des larmes, reflets d’une rosée rose et rouge des lendemains attendus.

A la maison, une femme avec dans son ventre, un enfant…

Dans la ville, des pas perdus pour rien et des illusions piétinées. Dans le crâne, du savoir inutile émettant des idées pour salir le papier.

La tête reste là, dans le rond rouge. Les cheveux dégoulinent dans le cou. Les yeux cherchent un regard. La bouche se tord, imprécation fatidique demeurant un moment suspendue au-dessus des têtes perdues dans le noir puis s’envolant pour déserter l’oubli d’un esprit malheureux.

Un air de blues accompagne tristement les paroles lâchées vers des oreilles perfides et indiscrètes. Des tremblements frémissent au bord des lèvres rouges de l’homme sang qui parle et pleure, qui a chaud et froid.

Quelques notes de piano s’égrènent, solitaires. Le rond rouge se vide. Un roulement de batterie caracole en trombes de douleurs puis, lentement, une main torturée s’épanouit sur l'étrange trait vert. De la main aux reflets carmins, un doigt accusateur se détache pour se polariser sur un point indéfini.

La mort ?

La vie ?

Peut-être…

La voix reprend son long solo monotone. Le piano, au loin, chantonne de froid en claquant ses dents d’ivoire. Une note s’accroche au doigt qui frissonne. Une moitié de visage réinvestit le rond rouge, laide et grimaçante.

Un hurlement d’amour vibre un moment puis l’écho s’éteint. Le piano se tait. La batterie éructe un glas grave et lourd.

Le rond rouge est vide, de nouveau.

Un faible gémissement réveille alors les oreilles qui se tendent encore puis se résignent aux cris perçants des cymbales. La voix reprend, crescendo, son chant d’amertume. Des yeux observent, démesurément agrandis, cette représentation sanguinaire du monde. Les spectateurs, les sons, les autres voix n’existent plus hormis ces paroles crachées sur un clavier de piano claquant ses notes fatiguées. Le texte se déroule comme un film orphelin d’image, comme un livre mutilé de page, comme une vie privée d’homme.

L’acteur s’en fout, il récite son texte mais… son texte est fini !

Un silence de musique riche en émotions joue l’intermède. L’acteur revient, irréel dans le rond rouge, noir comme un Stendhal réincarné. Il improvise sa douleur avec des gestes absents et des paroles sourdes. Son corps se tend, emplit puis efface le rond rouge. Alors, le rond rouge hurle, souffre et gémit, s’emballe dans un spasme de désir inassouvi. Et le piano, oui, le piano…

Le rond rouge réapparaît, envahit le visage, s’approprie les yeux, s’empare des mains puis tord les membres en une courbure d’ombres vermillons. Le piano se noie dans son tempo nauséeux. Le corps se liquéfie sous le feu du soleil rouge. Le cœur batterie tape, bat, cogne… tape, bat, cogne… tape… bat…cogne… ta… pe… bat… co…gne...

Impossibilité d’aimer ! ! !

La clameur s’échappe et meurt.

L’acteur renaît sous le projecteur, rond rouge illuminant le spectacle humain. Son visage s’estompe sous le fond de teint blafard, sensations du texte vécu.

 

L’acteur est tout seul, bête impuissante, taureau immortel face au public toréador qui le juge et l’accuse d’un unique regard, le pardonne et l’acquitte d’un applaudissement, le comprend et l’aime ou le hait selon les vérités acquises.

Pourtant, l’acteur donne toujours un moment de sa vie à ces inconnus, à ces gens rustres ou raffinés qui… Il ne sait plus. Artiste, il se contente de donner, pour lui sans doute, pour les autres peut-être. Il donne mais pas de façon désintéressée. Il prend aussi, sans demander. Il focalise sa présence scénique sur le petit rond rouge alors que sa voix se perd en se mariant avec les notes du piano, avec les heurts de la batterie, avec les chuchotements silencieux des esprits attentifs et en effervescence. Il existe au soleil d’un simple rond rouge pour des tas de gens, dans l’instant, mais tout à l’heure, après, il vivra peut-être pour lui, quand le rond rouge disparaîtra et qu’il quittera la scène pour aller ailleurs, là où il sera seul avec la possibilité de s’épanouir autrement, sans cette orgie de musique et de lumière, sans tous ces quidams le bouffant des yeux et des oreilles pour mieux lui narguer le cœur.

Des yeux, l’acteur cherche un regard ami, voire complice mais il voit seulement une myriade de petits ronds rouges lumineux qui tournent et s’entrechoquent en un festival de feux d’artifice. Partout des ronds rouges, des ronds rouges, ronds rouges, rongent, ragent, rangent… Rouges ronds, rondes, rondeaux, rendent…

Obsession !

Le visage se brouille derrière l’écran de fumée d’une cigarette. Un brouillard rougi envahit la scène tandis que le rond rouge se suspend à une main décharnée par les affres de l’amour… fatidique.

La brume enfin dissipée, plus de rond, plus de rouge, plus d’acteur. Disparition d’une vie certainement artificielle. Le piano s’est tu. La batterie ne résonne plus de son énorme cœur. L’acteur n’est plus. L’idée s’est transformée. Seule l’absence cadence le souvenir. La mémoire se civilise et la civilisation se réclame poète.

Le poète ?

Le poète a foutu le camp avec le rond rouge, dans un dernier accord de piano et dans une ultime vibration de tambour. Il a vécu…

 

Gilbert Marquès

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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