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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 15:21

Avignon. On se dit que le festival est une expérience hors du commun, que l’humanité toute entière s’y concentre, que la mémoire du monde s’y déverse, que l’on y échafaude sans retenue, que l’on combine le silence et à la fureur, que l’on acclame et siffle en tout honneur dans les rues, jardins, garages, casernes et cloîtres, que l’on réinvente la vie, sa vie, que l’on s’attache indéfectiblement aux remparts… On se demande comment il est possible de traverser tant d’histoires, tant d’interrogations, de valser dans les ténèbres, de continuer à s’affairer dans la nuit étoilée en ignorant ce qui se trame encore et toujours ailleurs. On se figure être au cœur de la barbarie, on s’imagine être témoin alors que l’on reste simple spectateur…

On croise les auteurs, les créateurs, les passeurs de mots, tous nous rappellent la violence au quotidien, avec la guerre, l’exil, l’exclusion comme trait d’union entre les hommes, Wadji Mouawad, Pipo Del Bono, Christophl Marthaler et bien d’autres encore gueulent dans la nuit d’Avignon… Sur le matin on se dit qu’il y a le soleil et la mer pas loin et que peut-être on pourrait s’embarquer vers d’autres cieux, totalement éblouissants… et puis Mouawad est encore là, il lit, écoute, questionne, écrit…

 

"Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur même de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe, et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté."

Voyage pour le festival d’Avignon 2009, Wadji Mouawad, éditions P.O.L

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans chroniques littéraires
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commentaires

La Méduse 04/08/2009 17:04

Le texte interpelle en tout cas. D'où cette discussion.Pour moi l'artiste est omnivore, comme beaucoup d'entre nous. Il se nourrit de la beauté du monde aussi bien que de la merde de ses propres intestins. L'important c'est qu'il les digère et les régurgite d'une façon ou d'une autre. C'est seulement lorsque cette régurgitation émeut, bouleverse ou simplement ébranle d'un micromètre les fondements de nos certitudes qu'il peut se penser, peut-être, artiste.Si j'osais, je terminerais par cette boutade : un micromètre pour l'artiste, un grand pas pour l'humanité, tant je pense que l'essentiel est bien dans ce micromètre-là. Mais je ne suis pas artiste, j'ai seulement les serpents qui s'emmêlent dans mes idées quand je secoue trop mes neurones. De l'inconvénient d'être méduse...

Alex 03/08/2009 08:49

Bien sûr, Yvonne, le texte de Wadji, peut choquer, mais nous vivons dans une société de m...Si nous écrivons des textes que nous pensons plus odorantsc'est que nous avons réussi à filtrer à travers ce qui nous entoure pour en faireressortir le beau et peut-être le sublime. Je pense qu'il faut voir les choses ainsi.Il est bon que quelqu'un nous le rappelle. Wadji l'a fait! Nous ne marchons passur un tapis de roses...

Yvonne Oter 02/08/2009 21:56

Le texte de Wadji Mouawad m'a perturbée. Il m'a surtout amenée à me poser des questions. Suis-je une "fouille-merde"? Dois-je farfouiller dans les excréments de mes semblables pour trouver un semblant d'inspiration? Les arômes empuantis des lieux d'aisance m'aident-ils à écrire? Mon monde n'est-il peuplé que d'étrons malodorants qui ne demandent qu'à être cueillis du bout de ma plume?J'en suis arrivée à la conclusion que, si l'écrit de ce monsieur est certes un très bel exercice de style, il ne reflète en rien ma réalité : je ne suis pas un scarabée et mon univers sent bon.

claude bachelier. 31/07/2009 16:33

les artistes, quel que soit leur domaine, ne se nourrissent pas tous de la merde du monde... loin s'en faut... ils se nourrissent de tout ce qui fait le monde, de tout ce qui fait l'humanité. l'un et l'autre ne sont pas que de la merde!!!si c'était le cas, que ferions nous sur cette terre??? mais il est vrai que ces discours qui se veulent "réalistes", cyniques, voire "nihilistes" sont très en vogue dans certains milieux... Le cynisme, hélas, a de beaux jours devant lui...

Jean-Pierre 30/07/2009 11:45

Belle métaphore, Wadji.On ne peut que vous rejoindre sur ce plan.Ce texte est admirable!Ce parallèle, il fallait le trouver.