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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 19:19

C’était l’hiver, le train allait vers l’est et longeait un bord de mer déchiqueté par les bombes. La guerre avait divisé le monde en de multiples tranches d’inhumanité. Il pleuvait. Assis près de la fenêtre, il regardait les traînées d’eau boueuse s’agglomérer sur la vitre et il grimaçait quand elles arrivaient à maturation. Les croûtes noires lui donnaient la nausée. Les hommes taillés dans la pierre aussi.

Il n’aimait pas ses deux proches compagnons de voyage et ceux-ci le lui rendaient bien. Engoncés dans leurs consignes, ils n’échangeaient que de petits bouts de phrases réglementaires sans aucune considération pour sa personne. Ils n’avaient pas choisi d’être là et se fichaient pas mal de l’animosité qu’inspirait leurs uniformes. Leurs lunettes noires, rangers et armes de poing suffisaient à marquer les esprits. Ils escortaient leur homme jusqu’à la fin des rails et à moins d’une erreur d’aiguillage ou d’un blocage de la voie par des réfugiés, rien ne semblait pouvoir les ébranler.

La femme était entrée presque par effraction dans le compartiment. Belle dame au bout de l’âge, elle avait adressé à chacun un bonsoir, une excuse et un merci en clignant de l’œil ou pas selon la manière dont on lui rendait son sourire. Très vite elle s’était mise à parler de la discorde. Du sang qui avait boursouflé les âmes et rétréci les consciences. On avait mis le feu à sa maison et chassée de son village, et là, face à ces combattants asséchés, elle offrait les quelques larmes qui l'habitaient encore. On pouvait presque entendre le bruit des bottes et les cris des suppliciés à chaque fois qu’elle interrompait son récit.  Il y avait dans sa voix une gravité capable de refroidir toute la braise des hommes. De temps en temps elle pointait du doigt un papillon qui voletait sous une ampoule jaune. Le plafonnier ressemblait à un champ de bataille et l’insecte s’épuisait à braver le faisceau de lumière. L’un après l’autre les voyageurs étaient captés par la scène. La dame elle-même avait fini par être saisie d’une curieuse excitation.

Avant même qu’elle n’ouvre son sac à main il avait compris. Il connaissait la règle. Un jour un ordre arrivait. On ne savait pas comment ni par qui il serait exécuté. L’éclair avait jailli au moment où le papillon se brûlait définitivement les ailes. Jamais personne n’en sortait indemne.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit
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Lastrega 15/03/2010 08:35



Maurice Fanon est un chanteur français né en 1929 et mort en 1991. Disparu à l'âge de 62 ans, il appartient à la
catégorie des chanteurs maudits. Il a été chanté par les plus grands, dont Juliette Greco qui lui consacra un album complet en 1972.
Ancien professeur d'anglais, notamment au Lycée Buffon, il débute à la fin
des années 1950 et rencontre sa future femme Pia Colombo.
En 1963 sort son titre le plus connu, L'Écharpe, repris par Pia Colombo, Cora Vaucaire, Hervé Vilard et plus récemment
par la chanteuse française Robert sur son album Princesse de
rien (1997).
Il restera comme un chanteur dont la carrière ne prit pas son envol à la différence d'un Jacques Brel ou d'un Jean Ferrat.



L'Écharpe (1963)


Avec Fanon (1963)


Paris Cayenne (1963)


La petite juive (1965)


Jean-Marie de Pantin (1965)


Madame Seguin (1965)


La Saint-Jean d'été (1967)


Mon fils chante (1976)



Merci Jean-Pierre. Bien sûr, je me souviens très bien de "La petite Juive", terrible chanson, et aussi de "L'écharpe" interprétée également par Jean-Pierre
Galiban dont je préfère la voix. Mais à chacun ses goûts.

http://www.youtube.com/watch?v=36hjkIOf6lw
http://www.youtube.com/watch?v=rQv4NrmfoAs



Jean-Pierre 14/03/2010 20:58


Lourde perte avec le départ du dernier des quatre Grands.
Un homme simple, honnête et de grand talent que le petit écran avait mis à l'index pour son choix politique. "Aimer à perdre la raison" reste un bijou" qui franchira les  décennies. Bien
avant lui, Maurice Fanon, avait connu semblable sort. Qui se souvient encore de "La petite juive" et de l'écharpe?


Lastrega 14/03/2010 10:55



Et voilà ce à quoi je faisais allusion dans ma modeste petite suite au "transit 21" de Patrick, quand je disais "Sous ce cloaque de pluie et de boue, noyé de déshonneur... ".
Voici, en hommage à cet immense artiste qu'était Jean Ferrat, un authentique, un pur, un vrai homme digne de ce nom, et qui vient de nous quitter :


http://www.youtube.com/watch?v=dey3HRTJKEM



Patrick 14/07/2009 23:33

Belle interprétation Lastrega. Merci.

Lastrega 14/07/2009 20:42

Au pays des Droits de l'Homme, l'Histoire est à ses trousses. Elle ne le lâchera plus, lui, qui comme tous les siens, croyait dur comme fer aux lendemains qui chantent.Sous ce cloaque de pluie et de boue noyé de déshonneur, le train file à toute allure.Dans cette ambiance délétère et funèbre, l'homme au teint de spectre et au regard fiévreux que la lumière crue dérange, comprend au geste de la femme aux yeux verts délavés, qu'il va mourir. En finir, donc, régler son compte à un destin aux multiples cicatrices, tandis qu'une bourrasque de lucidité le contraint à regarder la mort en face.Tout est allé trop vite. Deux coups ont claqué et les hommes en uniforme se sont recroquevillés sur la banquette...Depuis, le temps miséricordieux et le dédain d'une société oublieuse, sont venus passer l'éponge sur leurs corps suppliciés et leurs esprits meurtris, estompant leurs signes distinctifs, effaçant le souvenir, faisant s'évaporer les dures épreuves que la vie leur a infligées. Mais qui pourrait encore leur faire croire à nouveau en l'amour, la bonté, la vérité, le sourire et le rire ? Oui, qui pourrait les ressusciter ?