Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 13:22

On s’est dit des mots ces derniers temps au café, beaucoup, des gros, des petits, des doux, amers, sarcastiques, des tas de mots qui veulent séduire ou convaincre, alerter ou éclairer, des mots qui aiment se disputer le haut de l’affiche, des mots qui agitent les esprits, ouvrent des perspectives, condamnent sans appel, des mots entre guillemets ou entre parenthèses, des mots provocants, catégoriques, intransigeants, des mots tranquilles aussi…
Jean-Paul Lamy a eu envie de revenir sur l’un d’entre eux, un mot de trois lettres qui à lui seul a fait couler beaucoup d’encre et quantité d’octets : non. Un mot qui recouvre une réalité complexe et multiple, une négation qui ne s’exprime pas uniquement dans son rapport à une affirmation…

 

 

 

Je pédalais sur les routes des Corbières. Les vignes avaient des couleurs éclatantes : des rouges et des jaunes cirés avaient définitivement chassé les verts fatigués de la fin de l’été. Quelques grappes subsistaient ici et là. Oubliées par les vendangeurs ? Pas mûres le jour où le sécateur était passé ? Laissées de côté en vue de n’être cueillies qu’après les premières gelées lorsqu’elles seraient gorgées de davantage de sucre encore ? Abandonnées aux pauvres, aux oiseaux, aux pauvres oiseaux ? Je ne saurais le dire…

Je tentais de déchiffrer le graphisme compliqué des ceps convulsifs noyés dans cette débauche de couleurs quand un autre message d’une lisibilité plus limpide s’imposa à ma vue sur toute la largeur d’un mur : " Les A.O.C., oui ; l’uranium, non." Comment ne pas souscrire à une telle préférence ? Entre un bon verre de vin d’appellation d’origine contrôlée et un verre d’uranium dont l’origine, pourtant, aurait été tout aussi scrupuleusement contrôlée, je ne balancerais pas longtemps. J’ai, à l’égard de l’énergie nucléaire, des préventions engendrées par la crainte des conséquences qu’il y aurait à trop vouloir jouer les apprentis sorciers. J’imagine l’atome à l’image du microbe : malfaisant, invisible, se glissant partout à notre insu, capable d’infinies mutations et jamais totalement anéanti...

Franchissant une crête, je découvris un horizon barré d’étranges échassiers blancs perchés sur une patte et qui agitaient leurs ailes sans jamais prendre leur envol : des éoliennes.

Les propos de Maître Cornille tempêtant contre les minotiers qui utilisaient la vapeur, invention du Diable, alors que les ailes de son moulin tournaient grâce au vent qui n’était rien d’autre que le souffle du Bon Dieu me revinrent en mémoire et je voyais comme une ironie de l’Histoire dans ce retournement qui rendait l’atome ringard et l’éolienne moderne : et si l’Homme se réconciliait avec la Nature ? Et si, cette fois, c’était le vent qui était vraiment vecteur de progrès ?

J’en étais là de mes espoirs et de mes interrogations lorsqu’un nouveau message écrit sur la chaussée m’apparut : " Non aux éoliennes. "

Ces collines étaient décidément le théâtre d’un nouvel affrontement entre les meuniers et les minotiers. Le choix qui serait fait entre la peste des uns et le choléra des autres, quel qu’il fût, mécontenterait bien des gens… Poursuivant ma route, j’allais peut-être bientôt lire sur le tablier d’un pont jeté sur l’Aude qu’il était hors de question que l’on construisît là un barrage qui inonderait une vallée consacrée, depuis la plus haute Antiquité, au dieu Bacchus.

Mais si je faisais totalement fausse route en imaginant ce combat romantique opposant Anciens et Modernes ? Si les deux graffiti dont le graphisme semblait identique étaient l’œuvre des mêmes grincheux ?

Sans doute les éoliennes sont-elles bruyantes, peut-être même sont-elles inesthétiques, encore que cela soit discutable... Cependant, de temps à autre, sur ces routes qui serpentaient entre les vignes, j’avais croisé des autochtones. Ils tenaient bien en mains le volant de voitures ou de tracteurs et n’avaient pas l’air de doux rêveurs ou de nostalgiques. Ils semblaient apprécier qu’un moteur leur permît d’économiser leurs jarrets et leurs bras, peut-être même éclairaient-ils leurs maisons grâce à l’électricité mais, sans doute, préféraient-ils que les énergies fussent produites très loin de leurs paysages familiers.

On accueille le progrès avec enthousiasme, à condition que les nuisances qu’il entraîne soient pour les autres. Et je pensais à ces Hindous que le souci de leur propre pureté obsède. On les voit se soulager tout naturellement au milieu de la salle des pas perdus d’une gare ou sur le trottoir : ils se purifient, peu leur importe qu’à cause d’eux, d’autres se souillent ou soient incommodés…

Cet égoïsme-là est naïf et même pas efficace : on a grandi dans sa tête en acceptant les technologies nouvelles mais on est resté de son quartier, de sa vallée ou de son village sans même remarquer que tout circule et tourbillonne et que nous ne cessons de manier des boomerangs. Il ne servirait à rien de construire nos centrales nucléaires chez des peuples avides de les accueillir contre des espèces sonnantes car les vents sont espiègles. Nous avons aussi appris à nos dépens que la Terre est bien petite, que les frontières n’existent que sur les atlas et que la mondialisation des nuisances fonctionne merveilleusement bien.

Le refus est certes souvent salutaire mais un amoncellement de " non " a plus de chances de ressembler à un champ de ruines qu’à un palais. Dire " non ", c’est refuser d’aller plus loin dans la mauvaise direction, c’est stopper le mouvement. Cela signifie d’abord l’immobilisme. Pour reprendre sa progression dans la bonne direction, il faut savoir ensuite dire " oui " à autre chose. La salutaire démarche qui consiste à faire table rase trouve le début de sa justification dans les mots nouveaux tracés sur une nouvelle feuille blanche et dans la maquette des édifices de demain…

Alors, j’ai ramassé un morceau de pierre crayeuse et, - j’espère vivement que des gens du cru se regardent maintenant d’un œil soupçonneux - j’ai écrit sur toute la largeur de la route : " Oui à la construction de la fabrique de bougies ".
                                                            Jean-Paul Lamy

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article

commentaires

yvonne lmr 16/06/2009 08:44

Bravo Jean-Paul. Tu sais comme personne raconter des histoires qui prennent la dimension de contes philosophiques chargés de poésie et d'humour. Je ne vais pas citer ici toutes les phrases que j'aurais aimé avoir écrites, mais j'adhère totalement à celle-ci :"La salutaire démarche qui consiste à faire table rase trouve le début de sa justification dans les mots nouveaux tracés sur une feuille blanche et dans la maquette des édifices de demain."

danielle 16/06/2009 00:21

"Et pendant qu'ils lèvent les yeux au ciel... Sarko leur fait les poches..." Il y a des moments où je regrette vraiment de ne pas savoir dessiner ou peindre!

jean 15/06/2009 21:06

La méthode Coué a du bon.J'en connais qui mettent des capteurs dans leur jardin pour voir l'évolution du réchauffement clilmatique ; ils pensent pouvoir vivre deux mille ans !Et pendant qu'ils lèvent les yeux au ciel pour essayer de regarder le trou dans la couche d'ozone, Sarko leur fait les poches.

MARQUES Gilbert 15/06/2009 17:17

Bon sang que j'ai souri à la lecture de ce texte si... réaliste ! Je connais bien le département de l'Aude et c'est vraiment le type de réfléxions que l'on entend à propos des éolionnes. Toutefois, je crois que ce genre de réaction peut-être étendu sur tout le territoire. Oui au progrès mais à condition que les changements qu'il entraîne se fasse chze les autres ! En gros, voilà la morale de cette histoire qui s'achève sur une note humoristique qui ne manque pas de sel ou de... tanin. Ce sont deux produits audois, n'est-ce pas ?GM

danielle 15/06/2009 12:29

Vraiment Laurence , nous sommes sur la même longueur d'onde! Oui, aux éoliennes, oui à la belle prose de Lamy!(Je précise, Jean-Paul, ça va de soi!)