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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 18:53

Après la désopilante escapade en enfer concoctée par Jean Calbrix, il nous apparaît essentiel d'enrichir le menu du café avec un petit tour du côté du paradis…

 

 

Visions indésirables

par Ysiad

 

C’était un matin. Rien n’aurait pu laisser penser qu’il s’agissait là d’un matin particulier. Pour un mois de novembre à Paris, il faisait ce qu’on appelle un temps de saison. Gris, froid, glauque, il y avait de la brume qui stagnait au-dessus de la Seine, et le silence était total parce qu’il était encore très tôt. De temps en temps, tout en marchant le long des berges, j’apercevais une mouette qui dormait, repliée dans ses ailes.

 

Je ne me souviens plus pour quelle raison saugrenue je me baladais sur le Pont des Arts à six heures du mat’ ce jour-là. Sans doute y cherchais-je l’inspiration, avec une sorte de fureur désespérée ; au mois de novembre mes idées sont comme prises dans la glace, congelées dans le sommeil, quand soudain, j’ai aperçu, dans le lointain, par-delà les immeubles de verre du front de Seine, un gros champignon joufflu, qui descendait sur la ville.

 

Comme je suis très myope, j’ai fouillé dans mes poches et chaussé mes bésicles, mis ma main en visière sur mon front et j’ai vu, nettement vu, un parachute. Mais attention. Tout doux. Pas n’importe quel parachute. Ce parachute-là n’avait rien à voir avec les parachutes des films d’histoire qui repassent en noir et blanc sur le petit écran, le dimanche soir. C’était un parachute doré.

 

Rentrée à la maison, j’ai raconté à mon mari et mes enfants que j’avais vu à l’aube un gros parachute doré qui descendait droit sur les toits de Paris. Ils m’ont regardée. Ils m’ont dit qu’il était tôt, que je ne dormais pas assez, et que j’avais sans doute eu la berlue. Ils m’ont mis des chaussettes aux pieds (on se pelait, la chaudière avait des ratés), un bonnet sur la tête (j’ai froid à mes oreilles) et ils m’ont recouchée à côté du chat qui avait déjà pris sa place dans le lit et entendait bien la garder, nom d’un mistigri.

 

Le lendemain, à la même heure, j’étais sur le pied de guerre, au même endroit, avec mes jumelles. Je voulais en avoir le cœur net. Il faisait tout aussi froid et gris. Je guettais dans le ciel le gros parachute doré que j’avais aperçu la veille, mais à la place, à mon grand étonnement, j’ai remarqué un nuage de poussière qui commençait à se former autour d’un immeuble. J’ai pris mes jumelles, intriguée, sans doute ma vue me jouait-elle des tours, sans doute avait-on raison de me dire que je manquais de sommeil ; et c’est à ce moment-là que le gros immeuble de verre s’est effondré.

 

Je suis restée là, au milieu du Pont des Arts, coite, bouche bée, cherchant à établir un lien entre le parachute doré de la veille et l’effondrement de l’immeuble. Un type qui passait par là, devant ma mine ahurie, m’a dit : C’est normal. Après la descente d’un parachute doré, c’est tout un immeuble qui s’effondre. C’est écœurant, mais c’est comme ça. On en a pour des mois à bouffer de la poussière. Et puis pas question de rebâtir à la place, le terrain est pourri. Pour bien faire, il faudrait arrêter la chute de ces maudits parachutes. Ou écrire au Président de la République ! a-t-il conclu en rigolant.

 

Je revins ce matin-là chez moi avec de la poussière dans les yeux et jusque dans les cils. Tout était à mettre à la machine et moi avec. Je me sentais très sale. J’avais assisté à quelque chose de monstrueux et d’anormal. Je racontais mon histoire à mes enfants et mon mari. Ils me recouchèrent à côté du chat qui entendait bien ne pas céder un centimètre de terrain et qui eût été parfaitement capable de me dire : Qui va à la chasse, perd sa place, s’il avait pu parler (ou Vini, Vidi, Vinci)(2)

 

Mes étranges visions se répandirent dans la presse. Firent tâche d’huile dans les médias. On parlait de plus en plus du cataclysme que provoquaient les parachutes dorés. Un matin, la foule se réunit sur le Pont des Arts, armée de flèches et de carquois. Un parachute doré sortit de la brume. Bouffi, clinquant, aveuglant dans le ciel gris. Une première flèche fut tirée dans sa bulle de tissu. Puis une deuxième. Des dizaines de flèches crevèrent la toile, provoquant la chute d’un corps dans le fleuve et une pluie d’or sur la ville. Tout se mit à briller. Un deuxième parachute doré apparut. Les habitants bandèrent leur arc dans un même mouvement. Les flèches jaillirent comme au temps des croisades (2).

 

Le phénomène s’étendit dans toutes les villes de France. Les habitants guettaient les parachutes dorés, munis de leur carquois et de leurs flèches. Ils visaient de mieux en mieux. Ils acquirent tant de dextérité à cet exercice que les immeubles cessèrent de s’écrouler.

 

Peu à peu, les avatars de la crise disparurent.

 

A l’instar du chat, tout avait retrouvé sa place.

 

 

1 Ceci n’est pas une erreur de typo.

2 Crécy ou Azincourt eussent été des exemples plus parlants, si les Anglais ne nous avaient encore fichu la pâtée.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

danielle 29/05/2009 13:21

Je n'ai pas d'affection particulière pour les chats mais j'ai adoré la chute... avec le chat!

annie 25/05/2009 23:58

Très bien cette fable tout à fait dans l'actualité. Et j'aime la chute, avec le chat.

Lastrega 25/05/2009 23:35

Eh ben moi, je préfère la fronde à l'arc. Surtout là, entre les deux yeux, ça fait bien plus mal. Ah ! Utopie, quand tu me tiens !

jean 25/05/2009 23:29

Magnifique commentaire bref, net et concis, Gégé. Bof ! Superbe onomatopée pour traduire l'éclatement des parachutes sous les jets des flèches vengeresses.Bravo, Ysiad, pour ce beau conte politico-poétique. 

M agali 25/05/2009 22:26

Voilà un texte qui fait un bien fou à lire, rien que l'idée d'aller me tailler un arc dans de l'osier me remonte le moral.