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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 16:39

par Jean Calbrix

 


Nous sommes en 2019. Je suis content, je viens de décrocher mon bac pro, option résistance des matériaux. L'université s'ouvre à moi, et coup de bol, un DEUG de bourreau vient d'être créé. C'était inespéré ; il faut que je m'en explique.

A ma naissance, le 31 décembre 2001, je fus expulsé du ventre de ma mère pour plonger dans un monde riche et florissant qui abordait le nouveau millénaire avec un optimisme sans faille. On allait réduire le temps de travail à trois fois moins que rien, et dans un proche avenir, on allait raser gratis. Hélas ! le 4x4 de l'économie connut très vite quelques ratées et le 2 janvier 2010 il loupa un virage, quitta la route de la prospérité, fit deux ou trois tonneaux et alla s'embourber dans les marais du marasme. Il s'ensuivit un crash boursier sans précédent. Les usines fermèrent les unes après les autres et le chômage frappa même les fonctionnaires. Le papier monnaie se déprécia à un point tel qu'il fallait aller chercher sa baguette de pain avec une brouette pleine de billets de banque. On vit même des boulangers garder la brouette et rejeter les billets. Conséquence perverse de la situation, la délinquance atteignit des sommets que même les statistiques les plus optimistes n'avaient pu entrevoir. Une vague de crimes, plus odieux les uns que les autres, submergea le pays. L'assemblée s'en émut et à toute hâte, rétablit la peine de mort.

Les premières exécutions furent lamentables. Les bourreaux, recrutés sans formation, s'acquittèrent fort mal de leur tâche. Ainsi, à Coupecourt, un bourreau présenta-t-il le condamné par les pieds et dut le saucissonner en plusieurs rondelles pour atteindre le cou. Force fut d'admettre que pour introduire un peu de sérieux dans la fonction, il fallait que les impétrants aient une formation solide. Le garde des sceaux et le ministre de l'éducation nationale se concertèrent et s'employèrent à mettre au point un texte pour pallier cette carence. Ainsi, le 13 décembre 2018, il fut arrêté qu'un DEUG de bourreau était créé.

 

Et voilà pourquoi, à l'aube d'embrasser une formation qui me donnera un job pour affronter l'existence dans ce monde où l'on gagne plus facilement au loto que de trouver du travail, j'ai l'immense bonheur de m'inscrire à l'université dans le cursus DEUG de bourreau, option énucléation. Avec mon copain Roger, nous avons trouvé à nous loger à la cité universitaire et le matin nous partons vers la faculté des Hautes Oeuvres. En arrivant, nous avons quelque peine à trouver une place assise tant l'amphi est plein à craquer. Nous dénichons un strapontin, et émus, nous attendons le premier cours. Là, nous sommes obligés de déchanter ; on nous bourre haut le crâne avec des mathématiques, de la physique et de la littérature comparée. Qu'aurons-nous à faire, dans notre future fonction, du calcul différentiel, des règles de la thermodynamique et de l'emploi du subjonctif dans les fabliaux du moyen-âge ? Heureusement, il y a l'excellent cours d'histoire du professeur de la Vacherie sur les divers supplices à travers les âges. C'est un régal. A la fin, le brodequin, le gibet, la cangue, le carcan, le chevalet, l'estrapade, le pal, le pilori et la tenaille n'ont plus de secret pour nous. Nous apprenons tout ébaubis que les sévices perpétrés par les S.S. ne sont que de la gnognote franchement rustaude à côté des raffinements imaginés par les mandarins chinois au début de notre ère. Par exemple : faire tomber une goutte d'eau toutes les secondes sur le crâne d'un récalcitrant autant de temps qu'il faut pour lui percer un petit trou d'un centimètre de profondeur. Rien de tel pour lui remettre les idées en place.

Et l'année se passe, toute en formation théorique, sans un gramme de pratique, et nous sommes bien heureux de réussir notre examen, Roger et moi, pour pouvoir enfin aborder cette fameuse pratique en deuxième année. Le premier trimestre se passe sans véritable application pratique : on nous montre une belle guillotine qui n'a jamais servi. On vérifie de visu que tous les détails que l’on nous a enseignés en première année sont bien réels : la planche basculante, le carcan mobile, la lame et les feuillures dans lesquelles elle glisse comme une goutte d'eau sur un pare-brise. Roger fait remarquer que le mécanisme qui libère la lame n'est pas du même modèle que celui de son croquis. Le professeur attendait cette observation. Il se moque du professeur de première année qui nous a fourni ce croquis ; il dit de lui qu'il est dépassé par les événements, qu'il est un peu sclérosé et qu'il n'arrive pas à suivre la marche du progrès. Les étudiants rient ; il est toujours amusant de voir les professeurs se critiquer les uns les autres en se lançant des vannes.

Enfin, le grand jour est arrivé. Le matin, le chargé de T.D. nous dit que l'après-midi, on va recevoir un vrai condamné et qu'on va pouvoir se faire la main. L'après-midi, nous sommes tous là dans la salle de travaux pratiques, bouillant d'impatience. Au bout d'une demi-heure, le chargé de T.D. arrive avec une mine d'enterrement. Il nous déclare que le condamné vient de se faire gracier par le président. Il a eu beau parlementer avec lui, lui exposer qu'il était du plus grand intérêt pour notre formation de nous laisser ce condamné, il n'en a fait qu'à sa tête. Alors, il est là devant nous, le chargé de T.D., tout penaud. Puis, sa bouille s'illumine. Il vient d'avoir une idée géniale. Il demande si l'un d'entre nous pourrait jouer le rôle du condamné. Du coup, nous baissons la tête. Il y a un silence de mort, et au milieu de ce silence, je ne sais pas quel effet de mon humeur facétieuse, je me mets à crier : "Roger est volontaire !". Stupeur, et tout à coup, tous les autres se mettent à scander "Roger ! Roger !". Mon pauvre copain se glisse littéralement sous son banc et le chargé de T.D. se met à nous engueuler vertement. "Votre futur métier demande un sérieux à toute épreuve. Votre attitude est inadmissible. Vous vous comportez comme des gamins. Je vous préviens, si vous continuez dans cette voie, beaucoup de têtes tomberont à l'examen. Bon, puisqu'il n'y a pas de volontaire, nous allons nous contenter de simuler." Joignant l'acte à la parole, il s'en va chercher un mannequin dans le placard à mannequins. Il le dispose sur la table d'opération et tour à tour, nous devons injecter le poison mortel qui devra le faire passer de vie à trépas. L'opération est facile car une vieille chambre à air de vélo simule la veine du bras et aucun de nous ne peut la rater... sauf Crépin qui est myope comme un troupeau de taupes et qui enfonce l'aiguille juste à côté dans la paille. On a tous dix sur dix et lui zéro.

Ensuite, il y a la chaise électrique. Tout à l'heure, il y aura la guillotine, et on attend ce moment avec impatience. Le chargé de T.D. positionne le mannequin sur la chaise, lui passe les colliers qui lui entravent les chevilles et les poignets, puis pose délicatement le casque sur sa tête. Nous l'observons sans en perdre miette. Puis, il défait le tout et c'est à notre tour de le harnacher. Je dois dire que tout le monde ne s'en sort pas trop mal, sauf Crépin qui s'emprisonne ses poignets avec ceux du mannequin et qui se met à hurler pour qu'on le libère. On a tous dix sur dix et lui zéro.

Par la suite, le chargé de T.D. passe à la deuxième phase. Il vérifie que le mannequin est bien attaché, et il actionne la manette du potentiomètre d'un geste précis et graduel. Seulement, à ce moment le mannequin se met à réagir de manière bizarre. Il fume en émettant des petits craquements plaintifs. Puis, tout à coup, il s'enflamme, et nous courons tous vers la sortie avant de nous faire griller comme des saucisses, sauf Crépin qui, se trompant de porte, s'enferme dans le placard à mannequins. Quelle déception ! La séquence guillotine est annulée et on n'en aura pas d'autre de sitôt car, en peu de temps, la salle de T.D. est réduite en cendre. Quant à ce pauvre Crépin, il a brûlé les étapes car les séquences bûcher n'auront lieu qu'au troisième trimestre.

Nous voilà donc désœuvrés et nous passons notre temps à jouer aux cartes et à palabrer. Bragout, le plus politisé d'entre nous, se met à nous entreprendre sur notre devenir. Il nous fait remarquer que si nous poussons plus avant notre formation, nous en tirerons un joli bénéfice, car en augmentant notre compétence, nous deviendrons plus compétitifs et nous pourrons exiger des salaires nettement supérieurs à ceux pratiqués jusqu'alors. L'idée fait son chemin. Nous créons un comité de défense des élèves-bourreaux et nous décidons d'aller manifester dans les rues. Nous fabriquons des banderoles sur lesquelles on peut lire : "Assez de métro, bourreau, dodo !", "Revalorisation du métier de bourreau !", "Création immédiate d'une licence de bourreau !".

Le recteur s'émeut et reçoit une délégation. Il parlemente puis va téléphoner au ministre. Il revient triomphant et informe la délégation que le ministre a accepté un meilleur service dans le restaurant universitaire et la promesse de l'installation de baby-foot dans les salles de détente. Chez les étudiants, c'est la grogne : leurs véritables revendications sont passées à la trappe. Ils en appellent à la profession, laquelle par solidarité décide une grève illimitée. A partir de ce moment, la situation devient critique. En effet, la délinquance augmente, les tribunaux accroissent les condamnations et du coup augmentent la population des condamnés, et les prisons regorgent alors de cette population de condamnés en sursis. Des mutineries dans les lieux d'incarcération éclatent un peu partout. Devant l'ampleur des conséquences de notre mouvement, le gouvernement finit par céder. Il licencie le recteur, et il accorde aux élèves-bourreaux une formation longue jusqu'à la thèse de doctorat (car entre temps, les étudiants ont fait monter les enchères). Tout rentre dans l'ordre mais il faut fabriquer à la hâte des guillotines à plusieurs places pour résorber au plus vite cette population de condamnés en sursis.

Le jour de l'examen approche. Roger et moi, nous passons des nuits blanches à réviser nos cours. A tour de rôle, nous nous posons des colles. Il me demande : "Pourquoi vaut-il mieux guillotiner un chauffard plutôt que de le passer à la chaise électrique ?". Je lui réponds du tac au tac : "Parce qu'il est mauvais conducteur". Je lui demande : "Pourquoi vaut-il mieux passer un innocent à la chaise électrique plutôt que de le guillotiner ?". Il hésite puis donne sa langue au chat. Je lui donne la réponse : "Parce qu'il n'est pas coupable". Roger se rend compte qu'il a de graves lacunes ; son examen est fort compromis. Bah ! il pense qu'il peut récupérer des points dans les épreuves annexes. Et comme de fait, il est très fort. A la question : "Etant donné que la force d'attraction universelle est régie par la loi F=MG , quelle hauteur minimale doit avoir une guillotine munie d'un couperet de vingt kilogrammes pour trancher net un cou ayant un coefficient de pénétration de sept", il fait un calcul de tête et donne la bonne réponse au bout de quinze secondes. Il est vraiment épatant, mon pote Roger. Pour ma part, je cale devant le problème suivant : "Quel voltage minimum doit-on envoyer dans une chaise électrique pour qu'un sujet d'une résistance de mille ohms soit traversé par un courant de cinquante ampères ?" Je n'ai jamais été très fortiche en physique et Roger prend sa revanche sur moi. Sans crayon, sans papier et sans regarder la réponse, il m'assène cinquante mille volts. Sûr, s'il arrive à maîtriser les questions d'ordre général, il pourra poursuivre jusqu'à la maîtrise et peut-être faire une thèse.

Le grand jour arrive. La semaine passée, nous avons subi les épreuves théoriques et nous avons exposé nos projets, et maintenant on va nous juger sur l'exécution. Il est cinq heures du mat. On nous entasse dans un fourgon cellulaire et on nous convoie jusqu'à la maison d'arrêt. Entre temps, on s'inquiète, on demande au délégué pénitentiaire qui voyage avec nous s'il y aura assez de condamnés pour tout le monde. Nous sommes cinquante à passer l'épreuve, cinquante rescapés de l'écrit dont Roger et moi. Cela fait un condamné par tête de pipe et cela nous paraît beaucoup. Il nous répond que l'on n'a pas à se faire de bile, qu'avec la pagaille qu'on avait fichue dans le courant de l'année, les exécutions avaient pris du retard et qu'il y avait encore une centaine de condamnés dans les geôles de la prison. Cela nous rassure et nous réjouit. Si on rate notre coup, on aura peut-être droit à un rattrapage.

Le fourgon pénètre à l'intérieur des hautes murailles sales. Nous frissonnons. Là-dedans, le soleil n'a jamais vu le jour. Nous descendons du véhicule, silencieux, graves et émus. Nous traversons un tas de petites courettes chargées de l'odeur de moisi sourdant des soupiraux. Ce parcours dans ces chicanes nous donne la chair de poule. Un véritable coupe-gorge. Nous débouchons sur une cour un peu plus vaste et malgré l'entraînement acquis lors de nos T.P., nous ne pouvons nous empêcher d'avoir un petit tremblement lorsque nous apercevons la guillotine dressée au milieu. Un vague reflet blafard se mire dans sa lame triangulaire. En face et sur les bords, il y a des gradins. Sur ceux d'en face, le jury siège au grand complet : cinq professeurs et cinq représentants de la profession connus pour leur haute compétence. Derrière eux, il y a les autorités judiciaires chargées de vérifier la bonne application de la loi, les avocats des condamnés et quelques personnalités triées sur le volet. Sur les côtés, les gradins sont vides. Un représentant de l'autorité carcérale nous y fait installer.

Dans un silence de mort, on attend le résultat du tirage au sort. Deux membres du jury plongent chacun la main dans une urne disposée en face de chacun d'eux et en retirent un papier. Un autre inscrit sur un registre les noms marqués sur ces papiers : un candidat pour un condamné. Tout à l'heure, on nous donnera le résultat du tirage au sort. Pour l'instant, nous retenons notre souffle.

Et voilà qu'une envie d'uriner me tort le bas ventre. Les émotions fortes ont toujours déclenché chez moi des contractions phénoménales de ma vessie. Je me penche vers le représentant de l'autorité carcérale, et je lui chuchote à l'oreille que j'ai un problème de miction. Il me désigne un couloir. Je me fais le plus discret possible, je me faufile comme une ombre le long du mur opposé aux gradins et je pénètre dans ledit couloir. Au fond, je suis en présence de deux portes. J'en ouvre une au hasard. J'avance dans un labyrinthe vaguement éclairé par des veilleuses émettant une lumière pisseuse. Il y a plein de portes mais aucune d'elles ne porte la mention W.C.. Tout à coup, j'entends un bruit de pas et un cliquetis de clef. Par un réflexe idiot, je me tapis contre un renfoncement. Le bruit de pas se rapproche et une main me tombe sur l'épaule. J'entends : "Ah ! mon gaillard, on veut se faire la belle". Je me retourne. Un gardien me tient fermement par le col. Je proteste, mais sans m'écouter, le gardien me pousse dans une geôle et referme la porte.

Ahuri, l'envie d'uriner bloquée net, je discerne vaguement, dans la lumière de l'aube qui pénètre mollement à travers les barreaux de la fenêtre, une paillasse, et dessus, un type qui me regarde les yeux bouffis de sommeil et d'étonnement. Il me grogne : "Qu'est-ce que tu viens foutre ici ?". Je ne sais que lui répondre : "C'est une erreur, c'est une erreur". Il s'assoit sur sa paillasse et se gratte les cheveux tout en m'observant. Au bout d'un instant, il se lève. Il est grand, costaud, impressionnant. Il s'approche, m'arrache ma veste et mon pantalon. Je crie et il m'assène une lourde claque qui me fait taire. Puis il se dévêt, m'enfile sa tenue rayée et me colle sur sa paillasse le nez au mur. Je suis terrorisé, je n'ose plus faire un mouvement ; cette espèce de brute est capable de me tuer.

Au bout de je ne sais combien de temps, j'entends le verrou qui claque brusquement et aussitôt, quatre bras m'emprisonnent. Je pousse des cris de goret. Dans l'encadrement de la porte, des types avec des allures de croque-morts me regardent. Je gueule : "C'est pas moi, C'est l'autre". Je tourne la tête à droite à gauche en gigotant. L'autre a disparu. Puis je réalise et je hurle : "Il est sous le lit". Quelques croque-morts ont un petit sourire. L'un d'eux se penche vers un autre et lui glisse : "On ne nous l'a jamais faite, celle-là".

Je suis traîné dans les couloirs. Tout au long, je crie, j'implore, je m'égosille. On me propulse dans une pièce éclairée par la lumière crue d'une ampoule électrique. On m'assoit sur un tabouret sur lequel je m'effondre. On découpe mon col avec une paire de ciseaux, on me tond haut la nuque, on me colle une cigarette au bec, on m'entrave les jambes et les mains. Un type me marmonne des prières dans l'oreille. On me lève. On me tend un verre, on me le glisse entre les lèvres et on me verse le contenu dans la bouche. Je recrache l'alcool et je hurle de plus belle.

De nouveau, nous traversons des couloirs. Les deux gorilles qui me suspendent par les bras me broient les membres. Nous débouchons dans la cour. La guillotine me saute à la gueule. Je me débats comme un lombric sorti de terre mais les deux gorilles me tiennent fermement. Je me retrouve en face de Roger. Il a une expression de surprise puis son regard devient glacial. Je braille : "Roger ! dis-leur qui je suis. Dis-leur que je suis un candidat". Il se penche vers moi et marmonne ses dents : "Ferme-là, tu vas me faire rater mon examen". Je suis abasourdi, je crois rêver, c'est un cauchemar.

Le jury pose ses questions. "A votre avis, le supplicié est-il correctement entravé et décolleté ?" Roger vérifie mes liens, jauge le dégagement de la nuque. Il ergote un moment sur la hauteur des liens qui me bloquent les bras derrière le dos ; il trouve que cette hauteur n'est pas réglementaire. La remarque est pertinente et le jury acquiesce. Puis, à la question : "La hauteur de la guillotine est-elle satisfaisante ?", Roger se tourne vers moi et comme le ferait un maquignon avec un bœuf, il me palpe le cou un petit moment puis se tourne vers le jury et répond : "Le coefficient de pénétration du sujet est d'environ 6,5. La donnée qui me manque est l'accélération G ". Un membre du jury lui dit qu'elle est approximativement celle que l'on a au sommet de la tour Eiffel. Il fait alors un rapide calcul, déclare qu'il faut deux mètres soixante-quatre, sort son mètre pliant, mesure le débattement entre le couperet et le carcan et déclare qu'il y a une marge de douze centimètres. Le jury siffle d'admiration devant une telle virtuosité. Roger a alors un petit air satisfait.

Le jury lui demande alors de passer à la pratique. Sans un regard sur moi, il se tourne vers les deux gorilles et leur ordonne de me placer bien au centre de la planche à bascule, parallèlement aux côtés. A ce moment, je recommence à beugler et à me débattre, mais les deux gorilles me maintiennent fermement dans la position adéquate. Je sens la planche plonger en avant, le bas de la lunette s'avancer sous mon menton, le carcan se refermer sur mon cou. Ça fait clac, zzz...

 

...J'ouvre un oeil et, à travers les brumes de mon cerveau, je réalise que je suis dans un lit d'hôpital. Je me demande ce que je fais là. Dans ma tête, tout est brouillé. Des tas de tuyaux partent de mon corps comme des tentacules allant plonger dans des fioles pour y sucer la vie. J'ai une sensation bizarre autour de mon cou. J'ordonne à ma main droite d'aller se rendre compte de ce qui se passe, mais bizarrement, c'est ma main gauche qui obéit. Au contact, je sens dans ma paume comme un étrange collier de chair boursouflée. Mais que m'est-il donc arrivé ? Puis, je vois la porte s'ouvrir et je reconnais la bonne bouille de Roger. Il a un petit sourire jaunâtre. Je l'entends qui articule :

- Excuse-moi, vieux frère, mais tu comprends, cet examen, c'était toute ma vie. Enfin, on t'a recousu, c'est essentiel. C'est quand même super la micro-chirurgie. Tu sais que tu es le premier à qui on a regreffé la tête.

Alors, les choses me reviennent subitement. Je me mets sur mon séant et je veux lui envoyer mon poing droit dans la figure. Malheureusement, c'est mon poing gauche qui part et fracasse une fiole au passage. Lui, il recule jusqu'à la porte et il s'enfuit. J'essaye de me mettre debout. Je veux faire glisser ma jambe droite hors du lit et c'est la jambe gauche qui obtempère, me faisant rouler sur moi-même, et je m'affale sur les dalles de ma chambre en entraînant avec moi tout l'attirail chirurgical. Le bruit ameute tout le personnel de l'hôpital. On me ramasse et on me rebranche. Le chirurgien-chef se penche sur moi l'air ravi.

- Dites, vous revenez de loin. Mais je vois avec bonheur que tout s'arrange. Après un peu de convalescence, vous pourrez passer la session de septembre.

- Mais dites donc, toubib de mes fesses, lui hurlé-je, vous m'avez tout remonté à l'envers.

Il me regarde, incrédule. Il faut que je lui explique que si je veux me gratter l'oreille gauche avec mon auriculaire droit, c'est l'auriculaire gauche qui vient gratter l'oreille droite. Alors, il se tourne vers un de ses collègues en fronçant les sourcils et l'autre, penaud, bafouille :

- Ce n'est pas de ma faute, j'ai du mal à lire votre écriture et je confonds vos 4 avec vos 7. J'ai dû épisser le cylindraxe 47 avec le 74.

Le chirurgien se retourne vers moi. Il a un petit sourire complice pour me dire :

- Ce n'est rien, on va vous retrancher la tête et on va vous réparer cela.

Alors, je bondis hors de mon lit et, mes pattes s'emmêlant l'une dans l'autre, je m'enfuis en courant comme un crabe, traînant à ma suite toute ma tuyauterie sous l’œil ahuri du corps médical.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

annie 26/05/2009 00:12

Alertée par Ysiad j'ai couru lire ton texte en rentrant de vacances...et... que dire de plus après ces commentaires ? un" merci jean" tout simplement. Tout un style, le tien !

ysiad 25/05/2009 08:22

Excellente idée, Jean, faire des profs des êtres pluridisciplinaires, voilà la belle idée, un peu de garderie, un peu de tabassage, et aussi un peu d'alphabétisation, mais pas trop, hein, quand les gens en savent trop, ils veulent plus bosser, et basta, Allègre va nous arranger ça, on peut lui faire confiance.

jean 25/05/2009 01:32

Tu as raison, Ysiad, ils l'auront bien mérité, ces fainéants. Remarque, on va aussi leur offrir une casquette de vigile, comme ça ils pourront, pendant leurs trop nombreux temps morts, se distraire à fouiller les sacs de ces jeunes en potentialité de délinquance, non mais ! 

ysiad 24/05/2009 09:24

il faudrait tt de même une leçon au p'tit type qui va ruiner l'Etat, d'ici à ce qu'Allègre qui arrive à grands pas de mammouth lui souffle dans l'oreille qu'il faut créer une licence de bourreau pour punir les profs paresseux...

jean 24/05/2009 01:51

Et merci aussi à Luce que j'ai oubiée.Coucou Julie. Excuse-moi, je n'ai pas tilter que c'était toi.