Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:57

L’autre nuit j’ai fait un rêve vraiment bizarre, et comme il y avait encore de la lumière derrière la porte de Calipso, j’ai frappé trois coups brefs. Patrick m’a ouvert et m’a proposé une menthe à l’eau que j’ai bue bien fraîche, avant de lui raconter mon rêve.  Ysiad

 

 

" Il s’agissait d’un grand monsieur très riche qui s’ennuyait tout seul à fumer ses gros cigares dans son bureau trop grand sous son plafond trop haut parmi sa collection de splendides statues italiennes et de tableaux de maître. Tout était triste, tout était terne, tout était beaucoup trop triste et terne. Il se morfondait. Sa holding pétait la forme, toutes ses sociétés marchaient du feu de Dieu, elles rapportaient beaucoup trop de dividendes qu’il ne savait où placer, il ne savait plus que faire de tout son fric, il en avait marre de prendre des bains tous les soirs au Dom Pérignon, de s’étaler sur son canapé les pieds posés sur des peaux de bête, et puis racheter encore un yacht de cinquante mètres de long avec du marbre à l’intérieur, franchement, c’était la barbe. Il avait fait le tour du monde dans tous les sens, il avait tout vu, il était allé serrer la pince à tous les Présidents du monde, il avait photographié avec son Nikon dernier cri toutes les plus belles montagnes et toutes les plus impressionnantes cascades en hélicoptère privé, les Seychelles il connaissait par cœur, il y allait tous les ans, l’île Maurice aussi, les Maldives, les Moustiques, les Marquises n’avaient plus de secrets pour lui, quel ennui ! Bon, le sable était doux, certes, sur les plages de Bora-Bora, et puis après ? Non, vraiment, il n’avait plus rien à découvrir qui eût pu éveiller en lui un petit frémissement d’intérêt. Il n’avait plus rien à racheter, plus rien à convoiter, sa vie n’était qu’un long ruban gris dénué de tout attrait. Il fumait, fumait, fumait, quand, dans les lourdes volutes de son cigare, il eut la certitude soudaine qu’une seule chose pouvait encore pimenter son quotidien triste et terne : se faire séquestrer par ses employés. Ah, le sauvage plaisir de l’aventure, ficelé sur son fauteuil, bâillonné avec du rubafix, prisonnier de ses douze mille salariés, hué, injurié, montré du doigt ! Les gros titres de la presse ! Les flashs d’information ! Les voix émues des journalistes ! Le ramdam dans les médias ! Le tohu-bohu jusqu’à Honolulu ! " Nous n’avons aucune nouvelle du Président Pognard-Friquouze, toujours séquestré au dernier étage du siège social de sa holding ". Voilà. C’était cela qu’il appelait de ses vœux, cela qu’il désirait plus que tout : se faire séquestrer. C’était le fin du fin. Alors il alla trouver son bras droit, qui fumait, lui aussi, dans son bureau, et lui dit : Henri, je m’ennuie. C’est mortel. Sinistre. Je suis tellement riche que la vie n’a plus aucun sel. Or savez-vous ce qui me ferait plaisir ? – Non, Charles, répondit Henri. – Me faire séquestrer. Je veux absolument me faire séquestrer. Il faut impérativement que je me fasse séquestrer tout de suite. La séquestration est l’unique solution à mon problème existentiel. Faites l’impossible. Débrouillez-vous. Et qu’ ça saute. – Bien, Charles. Tout de suite. Sur le champ. Immédiatement. Je vous organise ça, as soon as possible.

 

Henri alla donc trouver les fortes têtes et les réunit en comité extraordinaire. Les mecs, commença-t-il, ça va plus du tout. C’est la bérézina. Il faut faire quelque chose. Le Président se rase. – C’est normal, dirent-ils, nous aussi, tous les matins (c’était vraiment des fortes têtes). – Vous n’y êtes pas, reprit Henri. Le Président déprime. Il n’a plus de but dans l’existence. Vous avez un but, vous. Gagner de l’argent. Battre votre femme. Engueuler vos mômes. Cueillir des pâquerettes. Faire des ronds dans l’eau. Lui non. Est-ce que vous comprenez, nom d’une pipe en bois ? Il voudrait vivre une aventure qui le ramène à la vraie vie. Il voudrait être sé-ques-tré. – Ah non, firent les fortes têtes. Pas question. En voilà une qu’elle est bien bonne. Séquestré ! C’est trop tendance. Il a tout, qu’est ce qu’il veut de plus ? Impossible. C’est non, non et non, et tous croisèrent les bras sur la poitrine en signe de refus.

 

Henri rapporta la nouvelle au Président, qui ne dit mot. Ses employés ne l’aimaient pas. Ils ne le séquestreraient jamais, ne le hueraient jamais, ne l’enverraient jamais aux nues médiatiques. Salauds. Fumiers. Salauds de fumiers et réciproquement, ça marche aussi. Il n’avait plus aucun espoir. Il descendit les marches de l’escalier, de plus en plus dépité, et regagna son hôtel particulier où l’attendaient sa femme, ses enfants, et quelques ortolans servis dans de la porcelaine de Sèvres avec un Grand Cru de Château-Pinarkitach.

 

Après qu’ils se furent sustentés, abreuvés, et que les enfants furent couchés, Charles Pognard-Friquouze rejoignit sa femme qui filait la laine au petit salon, soigneusement enveloppée dans ses fourrures. Geneviève, dit-il, j’ai une requête à vous adresser. – Parlez toujours, mon ami. –Voilà. Je voudrais que vous me séquestrassiez. – Ah ben non. Non, non, et non. Pas question. Vous aviez qu’à pas me saloper mon eau de vaisselle, (elle était extrêmement tatillonne sur l’eau de vaisselle). Séquestrez-vous vous-même. Bonne nuit.

Charles monta les escaliers, plus mortifié que jamais. Il passa la nuit enfermé dans son placard au milieu de ses costumes Dior qui puaient le parfum trop cher. Le lendemain, il avait mal à la tête et ses orteils avaient beaucoup gonflé, mais la nuit lui avait porté conseil et il savait comment sortir du marasme où sa richesse l’avait jeté.

Il laissa un mot à sa femme accompagné d’un chèque qui aurait pu payer du liquide vaisselle à vie à tous les habitants de la terre.

Puis il partit, tel Lucky Luke sur Jolly Jumper, au coucher du soleil.

Je me suis réveillée à ce moment-là.

Peut-être est-il devenu berger à Patmos, qui sait ? "

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article

commentaires

ysiad 06/05/2009 09:56

Merci Jean pour ton commentaire perspicace, qui sait lire entre les lignes !

jean 06/05/2009 03:50

Bravo Ysiad pour cette belle fable bien enlevée, pleine d'images croustillantes et écrite avec une encre légèrement acide. Mais je te fiche mon billet que si celui-là se lasse de son pognon, les autres ne lâcheront pas le "leur".

Coline Dé 05/05/2009 15:25

D'un point de vue sociologique, "séquestrassiez " se justifie : les deux extrêmités de la classe sociale se raplument les grimettes de la langue française ! Il n'y a guère que nous, bricoleurs de mots, ajusteurs de périphrases, ciseleurs d'analepses pour nous en soucier !(Quoi ? L'analepse ne se cisèle pas ?.........)J'ai encore dû me laisser emporter par l'enthousiasme !

ysiad 30/04/2009 14:23

Merci beaucoup, Dominique, et joyeux premier mai.

dominique guérin 30/04/2009 08:14

Petite précision peut-être inutile... Mais avec tous ces commentaires, je ne voudrais pas que mon précédent avis se trompe de cible. Je l'adressais à YSIAD.