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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 19:26

C’est une variation sur le thème " Transit " que nous propose aujourd’hui Jacques Lamy.

 

Le Dernier Mouvement...

Ils étouffaient, pleuraient, gémissaient et imploraient. Certains ne disaient rien dans leur désespérance...

Lui, les yeux demi-clos, survivait de musique : "la-la-la-la-la-la-la-la-lala-la-la-la-la-la..." L'Hymne à la Joie de son cher Ludwig ! Ah ! Le chœur du final : "l'Espace est envahi de voix, pleine ferveur, au soutien de l'orchestre en toute son ampleur, chaque humain tend la main pour prendre une autre main. Lors, sur un cri d'amour le mouvement prend fin..."

Lorsqu'il abordait ce passage, il repensait, en rageant, aux jeunes loups de l'orchestration, mutant, à son avis, la douce action de grâce en une charge de cavalerie légère. Il pestait : "ce grand fou de Werner !"

Cascadent les essieux aux passages d'éclisses, les corps pressent des corps, des têtes s'entrechoquent, quelques mains en grappin agrippent les voisins...

Le crissement des rails exaspère l'esprit.

L'air est conçu de feu et grille les poumons. Les odeurs échauffées de sueurs et d'urines en milieu confiné font un poison mortel pour qui s'écroule au sol. Êtres agonisants que le wagon bascule...

Des rigoles acides sillonnent son visage, lui brûlent les paupières, mais il reste debout : "la-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la...", mais il survit toujours...

 

Un monde fantomatique s'anime dans une évanescence grise.

" Relevez la très vite ou elle va mourir !" Bousculade, cris, pleurs, la mère est présentée à l'air chaud du dehors, la bouche ouverte heurtant l'orifice barraudé..." ...chaque humain tend la main pour prendre une autre main..."

Werner, ce jeune chef d'un orchestre autrichien, il l'a bien revu, un instant sur le minable quai d'embarquement de la gare de VILLACH près de la frontière austro-italienne, en uniforme de la Bundeswehr, au grade d'Oberlieutnant, en tant que chef de ce convoi.

C'est toujours le grand blond aux yeux "de ciel d'été".

Ils s'étaient durement agressés autrefois, car lui, Yachem Vernicht, reprochait à ces jeunes leurs esprits révoltés, interprétant la vie en actes doctrinaires, transformant à l'orchestre la mélodie des dieux en cris de liberté ! Werner avait âprement et passionnément défendu sa thèse musicale novatrice, déférent toutefois à l'égard du vieux Maître.

Yachem se rappelle cet accent germanique, la rudesse atténuée de mélodie latine, originaire du Tyrol Oriental.

Ils viennent de se voir sur le quai de VILLACH. De leurs regards croisés, ils se sont reconnus. Le masque impénétrable de Werner a saisi l'âme frissonnante du vieux Yachem Vernicht.

" À boire par pitié", un tuyau d'arrosage rassérène un instant.

 

REUTTE, dernière étape avant la Germanie... La chaleur accablante annihile l'espoir. S'ouvre la porte en bois de ce wagon putride avec brutalité. Les déportés sont muets, inquiets, tétanisés !

 

Un nom brutalement cité, laisse sans réaction. "Yachem Vernicht" est de nouveau hurlé ! Dans le wagon un mouvement, des gens s'écartent : Yachem paraît étonné, ébloui, étourdi.

Sur le quai délabré, des hommes armés attendent. Werner est là, botté, les jambes écartées et les mains dans le dos, lunettes de soleil et casquette abaissée. Werner attend Yachem. Les déportés sont muets.

" Approche !" Une gifle soudain fait tituber Yachem. Un cri d'horreur a jailli du wagon. La lourde porte est alors refermée.

" Avance !" Yachem est bousculé par le seul Werner. Ils se dirigent ensemble vers l'orée du bois. Ils disparaissent presque à la vue de la troupe. Une cahute en bois se dresse à quelques pas. Werner pousse Yachem sans ménagement.

On entend le souffle mat des pistons de la locomotive, le battement des clapets et le claquement des soupapes de rejets. Des écharpes vaporeuses masquent les flancs de la machine avec un chuintement de regret.De la voie on entend un hurlement de rage, un ordre de Werner issu de la cahute : "À genoux, ordure !"

Un garde, d'un air dégoûté, dit aux autres : "il en a trouvé un, comme à chaque voyage, d'ailleurs... La dernière fois c'était un grand-père et son petit-fils !" Il secoue la tête, plein d'incompréhension... Un coup de feu retentit. Un jeune soldat vomit sur les boggies...

 

Dans cet abri, Werner, le revolver fumant en main, des traces de plâtre sur l'uniforme, se précipite : "levez-vous Monsieur Vernicht, il me fallait donner le change..."

 

Yachem ouvre les yeux, sortant d'un effrayant et bien trop long cauchemar. Il se précipite sur Werner et le serre très fort dans ses bras : "...chaque humain tend la main pour prendre une autre main..."

Deux hommes de type sémitique les surprennent par l'ouverture arrière de la cahute, en civil, pistolet mitrailleur au côté. L'un d'eux sort un poignard, pratique une légère estafilade sur son propre bras, essuie le sang sur l'uniforme de Werner. Les "partizans" ne disent mot...

" Vous suivrez leur filière et vous irez en Suisse, Monsieur Vernitch, car..., je suis un musicien avant d'être un humain."

Yachem, les larmes aux yeux, déclare à son sauveur :

- " Il est splendide votre dernier mouvement de la neuvième, cet immense cri de Liberté,... Maître !"

La locomotive siffle, trois fois de suite.

L'Oberlieutnant Werner, se redresse et salue. Son ombre s'agrandit en grignotant le sol, silhouette hors mesure sous un Soleil couchant.

"...chaque humain tend la main pour prendre une autre main..."

Jacques LAMY

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commentaires

L
Je reviens sur la remarque de Yasmina au sujet de ce TRANSIT et varations....Pour éviter toute ambiguïté quant à l'attitude de l'Oberlieutnant Werner, vis-à-vis des déportés, je pense devoir noter une précision un peu ... téléphonée, mais qui annihile toute hésitation sur le sujet :."Levez-vous Monsieur Vernicht, il me fallait donner le change..., comme d'habitude..."
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L
evasionS            arrêtER
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L
Et puis, je ne pense pas que les partisans auraient établi toute une filière d'évasion (pour un seul individu), si Werber  avait été un tueur des leurs ?  Werber se serait retrouvé abattu, un couteau entre les deux épaule, avant d'arriver à la cahute.Maintenant, si le lecteur avait été alerté dès le début du texte, les soldats Allemands  au milieu de qui veillait la Gestapo, qui convoient les déportés auraient eu vent de ces évasion eux aussi, et Werner se serait fait arrêté dès son arrivée en Allemagne, jugé et puis fussillé sous 48 heures.
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L
Oskar Chindler, l'homme d'affaires allemand qui sauva 801 Juifs d'une mort certaine,  a pourtant existé... tout le monde a vu "la liste de Chindler".
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L
ERRATA ."tout comme Paul Déroulède créait des poésies guerrières et revanchardes..."
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