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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 19:45

Durant des années Claude Bachelier a parcouru le monde sur terre comme en mer et puis voilà qu’après avoir franchi détroits et caps, traversé gorges et défilés, il passe aujourd’hui la porte du café pour nous conter une de ces histoires que l’on entend dans l’un des bouts du monde…

Je n’ai jamais eu la prétention, et aujourd’hui pas plus qu’hier, d’affirmer que je connaissais tel ou tel pays, tel ou tel peuple au prétexte que j’y avais fait escale quelques jours. Mais ces escales m’ont permis de découvrir d’autres mondes, d’autres gens, d’autres cultures. Elles m’ont permis de découvrir des mondes différents dont je ne connaissais l’existence qu’à travers les livres. " 

 

 

Le héron de Sausalito

 

 

Je suis le héron de Sausalito. The unmoving watcher, le guetteur immobile.

Je suis là, face à cet océan que l’on dit pacifique. Je guette et j’attends. Comme mon père avant moi, et le père de son père et tous mes ancêtres jusqu’à la première génération. Mais je rêve aussi. Je rêve de ces grands espaces, loin derrière l’horizon. Je rêve de ces voiles blanches que le vent pousse vers le large. Je rêve d’une autre vie où attendre ne voudrait plus rien dire et guetter serait proscrit. Je rêve, mais le rêve n’est pas fait pour moi. Le rêve, c’est pour les rêveurs, les poètes. A t’on jamais vu un héron poète ?

 

Nos premiers voisins s’appelaient les Miwoks. C’était une tribu de pêcheurs et de chasseurs, calme et accueillante. Ils habitaient dans la forêt, tout prêt de la mer. Ils chassaient ours, élans, cerfs et s’habillaient avec leur peau. Ils confectionnaient des lignes ou des filets pour pêcher dans les rivières ou l’océan. Ils aimaient la viande, le poisson, la chair des coquillages. Mais pas celle des hérons. Ils aimaient rire et danser. Le soir, les anciens racontaient aux enfants des histoires où les braves traquaient le loup et l’orignal, et s’en revenaient, couverts de sang et de gloire. Les Miwoks aimaient la paix et la poésie.

 

Et puis un jour est arrivé Francis Drake, sur un étrange bateau, si haut sur l’eau qu’on ne voyait pas les hommes qui se trouvaient à bord. Ces hommes-là étaient bizarrement vêtus : certains avaient des robes brodées d’or ; d’autres des tuniques de fer. Ceux là avaient de longs tubes qui crachaient le feu. Et la mort. Tous étaient blancs. Blancs comme les nuages dans le ciel, blancs comme l’écume de l’océan. Eux aussi racontaient des histoires à leurs enfants, des histoires de pirates, d’abordages, de voyages sans fin. Eux aussi aimaient la poésie.

Ils sont restés là quelques années, puis sont repartis dans leur pays. Bien des choses avaient alors changé, mais pourtant la vie reprit son calme et sa quiétude : les Miwoks chassaient et péchaient, les hérons guettaient.

 

Mais quelques années plus tard, d’autres hommes blancs arrivèrent, d’autres visages pâles. Ils apportèrent avec eux la guerre, la désolation, la mort. Ils prirent la terre des Miwoks, ils prirent leurs femmes. Ils prirent leurs vies. Beaucoup de mes ancêtres, témoins impassibles de toutes ces horreurs, disparurent dans la tourmente.

Alors, ces hommes venus de loin mirent des fils de fer pour enfermer les prairies, brisèrent les montagnes pour construire leurs maisons ou des ponts. Et les villages devinrent des villes, avec des immeubles et des usines.

Un jour, ils trouvèrent de l’or, là-bas, dans les Rocheuses. Alors, ils quittèrent tout, abandonnant femmes et enfants, tout ce qu’ils avaient construit. Ils se massacrèrent, ils s’entre-tuèrent pour de misérables morceaux de métal jaune. Les fous !

Quand la fièvre leur fût passée, ils revinrent et construisirent de nouvelles maisons, de nouveaux ponts, de nouvelles usines, de nouvelles routes. Ils racontèrent alors de longues et belles histoires à leurs enfants, des histoires de chercheurs d’or, de trappeurs. Eux aussi aimaient la poésie.

 

Nous, les hérons, nous sommes toujours là. Malgré leurs guerres et leurs massacres. Nos voisins ne sont plus, hélas, les Miwoks, calmes et paisibles. Mais des gens pressés, agités.

Et ce soir, alors que la nuit tombe lentement, je suis là, face à l’océan. Je guette, encore et toujours, immobile, impassible.

Pas loin de moi, des gens me regardent sans me voir, trop occupés à manger, à boire, à parler. Mais un me voit, un seul, qui en oublie jusqu’à sa compagne. Parfois, son regard s’en va vers le large, puis revient vers moi. A quoi pense t’il ? Est il de ces poètes, de ces rêveurs ? Est il du sang des Miwoks, ou de Francis Drake ou des chercheurs d’or ?

" Héron, me dit-il, emmène moi avec toi, emmène moi dans le vaste monde, là où il ne pleut pas, là où il ne fait ni froid ni faim, là où la vie ne meurt pas. "

Mais je rêve bien sûr. Personne ne me parle et surtout pas cet inconnu qui se lève, qui me regarde une dernière fois, songeur, et qui s’en va.

Je suis seul. Je reste seul.

Car je suis le héron de Sausalito. Le guetteur immobile, the unmoving watcher.

 

Pour en apprendre davantage sur Claude Bachelier :  http://panissieres.blog.lemonde.fr

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commentaires

L
C'est du beau Claude ! Mais vive la Marine !
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C
en réalité, le pompon rouge était un formidable aimant à filles. J'écris "étais" car on ne voit plus beaucoup de marins en uniforme, même à Toulon ou Brest...  Et une précision utile: à bord, en mer, on ne porte pas le bachi, donc, je persiste et signe: le pompon rouge n'avait qu'une fonction: séduire les gentes dames dans chaque port...
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P
Après et ailleurs commencera peut-être une autre histoire...
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L
Finalement Monsieur Patrick, le Grand Armateur, notre périple s'arrêtait  rue des Postes... ou  
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L
Je pense que tu as raison Choubaka. C'est l'explication que j'en avais aussi.... A moins que...
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