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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 10:40

Même si vous connaissez parfaitement la cartographie maritime et que Poséidon est à vos côtés, dès lors où vous montez à bord du Pythagora, vous vous engagez dans un voyage qui devient forcément imprévisible. Reste que vous ne serez plus un personnage parmi d’autres et, même déchiré par les mauvais vents de la vie, votre rencontre avec le capitaine Suzanne Alvarez restera inoubliable…

 

Le passager clandestin

 

 

- Alors…Il a dit quoi ? murmura-t-il en essayant pauvrement de sourire.

Et tandis que le fol espoir l’emplissait à la vue du visage radieux des deux femmes, ses traits se détendirent et redevinrent frais comme ceux d’un enfant.

- Alors, il a dit " Oui " ! firent Carole et Anna à l’unisson.

 

Le jour " J " arriva enfin et Eole était au rendez-vous.

Hamidou embarqua avec pour seul bagage, un petit sac à dos, quelques sachets de sucre en poudre et de manioc, un diplôme d’électronicien, des papiers prouvant son identité, et 7 500 francs français.

- Tiens, le Tonton ! Pour toi… tout ce que j’ai ! dit-il en tendant fièrement une enveloppe au Capitaine du Pythagore.

- Non, mais, pour qui tu nous prends. Range-moi ça en vitesse ! fit Marc en repoussant l’argent que le Malien voulait lui donner pour le prix de sa liberté.

Puis il ajouta dans un clin d’œil :

- Mais un équipier de plus, c’est pas de refus !

Le jeune homme, à présent, attendait impatiemment la phrase libératrice : " Larguez les amarres ! ", l’ordre salvateur de gagner le large et de voguer pour la Guyane, l’Eldorado dont il rêvait depuis si longtemps.

 

Avec une maladresse et une ardeur touchantes, il s’essaya à barrer dans les alizés et les poissons volants, délaissa sa bouillie de manioc pour les petits plats qu’Anna lui concoctait, participa aux manœuvres et se révéla être le plus gamin de tous. Tour à tour affectueux, sérieux et blagueur, lui, qui avait avancé jusqu’ici dans la vie comme un chasseur dont l’existence est guettée, se laissait maintenant engourdir avec ravissement par la contemplation des étoiles et le ballet nautique des dauphins. Ivre de sa chance, il répétait sans cesse :

- J’ai jamais vu des " Tanties *" et un " Tonton* " comme ça ! tandis qu’il se signait.

Pythagore, suivi quelques jours plus tard de " Nautilus ", " Il était une fois " et "Plaisir d’amour ", mit treize jours exactement pour traverser l’immensité de l’Atlantique et voir apparaître la terre ferme. Après la sécheresse des îles capverdiennes, le vert partout avait surgi de la jungle, dans un lacis déraisonné de lianes enchevêtrées et de racines apocalyptiques. La saison des pluies allait commencer…

Après bien des péripéties et de grosses frayeurs pour le débarquer, et grâce à l’aide de bonnes volontés des gens de bateaux et de quelques frères maliens qui l’attendaient et qui l’hébergèrent un temps à Cayenne, Hamidou trouva un travail de mécano, réussit à s’inscrire dans une école pour poursuivre ses études, envoya chaque mois de l’argent au pays, fut sur le point de contracter un mariage blanc avec une pompiste, y renonça sur les conseils d’Anna, obtint un BTS en électronique, puis, au bout de trois ans, ne donna plus signe de vie.

Des années plus tard, Anna et Marc qui faisaient des courses à US Import, à Saint-Martin en Guadeloupe, s’entendirent appeler près du rayon des laitages :

- Mais c’est la Tantie et le Tonton !

Après la joie des retrouvailles et le récit de ses aventures guyanaises, leur jeune ami leur confia qu’il devait rencontrer quelqu’un d’important afin d’obtenir une place sur le marché de la ville pour y vendre des statuettes et des masques africains. Mais ils apprirent par la suite que l’affaire ne se fit pas, car les Antillais ne faisaient pas bon ménage avec les Africains. Et une fois encore, ils n’entendirent plus parler de lui.

 

Le cyclone " Luis " venait de ravager l’île de Saint-Martin, quand les marins du Pythagore trouvèrent dans leur casier, à la Capitainerie de Marigot, une enveloppe en provenance de Bamako, à l’intérieur de laquelle un faire-part leur annonçait le mariage d’Hamidou Sangora avec Jahia Kompaore. Il était retourné à ses racines.

 

 

*Tontons et Tanties. Noms affectueux donnés aux Blancs par les Africains (de l’Afrique Noire), suite à l’indépendance de ces pays, réalisée par François Mitterrand (surnommé Tonton Mitterrand).

*Mali. Capitale Bamako. Pays enclavé d’Afrique de l’Ouest ayant des frontières communes avec la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger et l’Algérie. Il compte presque 14 millions d’habitants pour une superficie de 1 241 238 km2. La langue officielle est le français, mais la plus parlée est le Bambara. C’est un des pays les plus pauvres d’Afrique, malgré ses matières premières (or, coton…).

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Yvonne+Oter 22/04/2009 20:39

Waouw! Suzanne qui me fait de la pub! C'est super : je vais peut-être lui proposer l'emploi d'agent littéraire. Pour mon "Galopant", on le trouve sur le site d'edifree.com, amazone, ...

Anne-Catherine 21/04/2009 16:19

Ah! bon, Yvonne a écrit un recueil de nouvelles. Et où on peut le voir?

Lastrega 20/04/2009 18:54

Merci pour tes paroles si sucrées Yvonne, mais il te faut donner la définition de "macrâle" à nos amis, sans quoi, ça pourrait être mal interprété. Une macrâle, en belge... Ah ! je vous vois venir... est une sorcière. Rien de plus. Mais oui, car Yvonne Oter est Belge, habite en France, à Sauzet, dans le Lot et à deux encablures de ... Montcuq, si cher à Pierre Bonte. Et savez-vous quoi, son premier recueil de nouvelles vient de sortir : "Le Galopant", une oeuvre nostalgique, tragique et comique à la fois, et si joliment écrite... En attendant mes prochaines histoires, je te donne rendez-vous pour "le dernier mouvement", un morceau de musique exquis du poète Jacques Lamy. C'est tout à côté, sur Calipso.  

Yvonne Oter 19/04/2009 20:46

 Désolée de lire si tardivement la treizième aventure de "Suzanne à la Mer", mais je faisais du baby sitting en Belgique pendant les congés de Pâques. Notre Cap'taine nous fait ici découvrir un nouvel aspect de sa personnalité qui nous la rend (est-ce possible?) encore plus sympathique. Et qui donne envie de lire au plus vite le quatorzième épisode de ses aventures.Bravo, ma Macrâle! A quand un recueil de tes aventures passionnantes?

Lastrega 17/04/2009 10:13

Laure (tiens, comme mon deuxième prénom : alors on t'appelait  "Laurette" quand tu étais petite ?)... oui, je te disais qu'il ne fallait pas exagérer, d'autres aussi ont des histoires à raconter. Et en attendant, va donc lire le nouvel article du jour, la très belle page de Claude Bachelier, "le héron de Sausalito", un marin lui aussi, et si joliment illustrée par notre grand photographe-écrivain-armateur de la Calipso, Patrick L'Ecolier.