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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:58

Consacrée aux Inattendus 2008 pour sa série " Histoires d’eau " Suzanne Alvarez qui fait escale du côté de Madère, nous envoie quelques baisers de remerciements…

                                             Madère, ou la perle de l'Atlantique

 

Dans la Marina de Funchal à Madère.
Amira était brune, frêle, pas très belle, mais charmante avec son air d’étourneau dépeigné tombé d’un nid des beaux quartiers marocains et qui, entre trois whiskys et quatre bières, se cramponnait à la plume de Balzac et Flaubert jusqu’à l’ivresse, mais n’hésitait pas à adopter, quand l’envie la prenait, un langage de charcutière. La veille au soir, Riyad son mari, avait convié tout le mouillage à une monstrueuse bamboula pour fêter, sur leur superbe yacht, les 35 ans de sa femme.  


8 heures du matin, le lendemain.
  Elle avait mis ses mains en porte-voix et hurlait du quai, m’exhortant à venir boire un café avec elle. Puis, comme je ne répondais pas à son invitation, elle avait lancé comme on lance un caillou avec une fronde :

- Mais réponds, espèce de garce… Je sais bien que tu m’entends… C’est parce que je suis Arabe… Hein ?... que je te fais honte ! Allez ! Dis-le !

- N’importe quoi ! Vas-y maman, sans ça, elle va ameuter tout le mouillage. Je terminerai la lessive sans toi. Surtout, ne t’en fais pas !

- Dis-donc ! Elle a l’air drôlement remontée ta copine. Vas-y mais traîne pas trop ! avait fait Marc qui, alerté par tout ce raffut, avait raccroché sa CB et avait fait irruption dans le cockpit où la moussaillonne et moi nous nous activions autour de nos baquets de linge.

- Ne vous inquiétez pas, je ne risque pas de m’éterniser. Je serai de retour dans moins d’un quart d’heure… C’est moi qui vous le dis !

- J’arrive ! avais-je fait d’une voix autoritaire en agitant la main en direction d’Amira et comme si je n’avais pas entendu sa grossière apostrophe.

Elle m’avait prise par le bras, sans l’ombre d’un scrupule et heureuse d’avoir gagné la partie, et elle m’avait entraînée dans un des bars de la marina où Riyad, déjà attablé devant trois tasses de café vides m’avait accueillie avec un large sourire. Ce type était vraiment sympa...

10 heures.
Ils avaient vidé cannettes sur cannettes comme d’autres prennent des somnifères, tandis que j’en étais à mon cinquième café. Je savais pourtant que ce breuvage était un poison pour moi et avait des effets dévastateurs. Me connaissant, je m’attendais donc au pire. Et c’est là qu’elle m’avait demandé à brûle-pourpoint :

- Tu me trouves jolie ?

- Bon… Non !

Je me souviens qu’elle avait ouvert la bouche puis l’avait refermée comme un poisson manquant d’air et que cela m’avait arraché un sourire. Puis elle m’avait fixée d’un air désespéré avec des yeux qui semblaient m’accuser. Après un petit rire silencieux elle avait fini par exploser sur un ton de rage froide :

- Alors comme ça, tu ne me trouves pas jolie ! Elle avait pris un couteau qui traînait sur la table d’à côté et l’avait piqué au milieu de la carte des menus qui s’y trouvait, comme si elle eût voulu me poignarder. Enfin elle avait fait un signe au garçon pour " remettre ça " et il lui avait apporté prestement une autre bière qu’elle avait sifflée d’un trait.

- Ah ! Bon… tu ne me trouves pas jolie. Ces mots semblaient tourner en boucle dans sa tête et la tarabuster. Et elle s’était mise à pleurer. L’alcool avait fait son effet. Je me souviens aussi qu’après, le manque d’égard que j’avais eu envers elle, m’avait pesé sur le cœur. Je ne sais plus pourquoi je lui avais répondu ça. Je crois bien qu’elle m’avait juste un peu énervée parce qu’elle m’avait taxée de racisme et aussi parce que je ne supportais pas de la voir dans cet état d’ébriété continuel. Malgré tout, j’appréciais sa compagnie car même si on sentait bien qu’elle avait parfois la légèreté des enfants de riches, elle n’enrobait jamais, même dans l’ivresse, ses phrases de formules creuses, de fioritures courtoises, de commentaires névrotiques. Elle était elle, tout simplement.

La nuit dernière, pourtant, pendant la fête sur son bateau, elle avait été lamentable. Son mari, dont chacun s’accordait à dire qu’il était d’une intelligence remarquable, buvait lui aussi comme un trou, mais lui au moins savait se tenir. Le vrai alcoolique, sans doute ! Quand je lui posais des questions à propos de tout cela, Amira me répondait que c’était impossible pour elle d’accepter la vie telle qu’elle était et qu’un besoin de se détruire la prenait parfois. Mais malgré la conscience qu’elle avait de sa déchéance, et culpabilisant sans cesse, elle ne faisait rien pour en changer.

Midi.
L’arrivée de ma fille allait me délivrer. Je n’avais pas vu filer l’heure et j’avais hâte de retourner sur mon voilier. Mais c’était sans compter sur la promptitude de Riyad qui, avec sa gentillesse habituelle, l’avait invitée à s’asseoir et à consulter la carte des menus.


13heures
. Marc, inquiet de la disparition de ses deux femmes s’était pointé dans l’encadrement de la porte du bar :

- Bon, je vois que vous vous êtes fait piéger ! Alors, on fait quoi, maintenant ? avait-il déclaré à notre adresse en se forçant à sourire. Puis, après avoir décliné une invitation à déjeuner avec nous quatre, il avait fini par accepter de s’attabler, lui aussi.

Entre-temps, dans l’après-midi, tout le mouillage avait fait son apparition petit à petit, par curiosité. Et Riyad avait offert de bon cœur une tournée générale.

Le soleil baissait sur la mer et commençait à fouiller de ses rayons obliques, d’un or plus doux et plus fané, la végétation du Parc de Santa Catarina, situé tout près, quand la calculette avait crépité et craché son verdict sur la bande enregistreuse. Le garçon stylé, en poste depuis le matin, n’avait pas bronché. Il s’était seulement contenté de sourire à la vue du déroulement du rouleau de papier. Et Amira qui ne se rappelait que confusément ce qui s’était passé, l’esprit tout baigné d’un douloureux brouillard et enfin délivrée de son chagrin solitaire après que je l’eus embrassée, m’avait souri aussi, derrière les traces de ses larmes qui s’étaient mêlées à la sueur, sur son visage bruni par ses origines, autant que par le soleil cuisant de Madère.

  

A chaque fois que je franchis la passerelle d’un avion, me vient une pensée douloureuse et tendre pour Amira, et je frémis en évoquant Riyad, le séduisant Commandant de bord d’une prestigieuse compagnie marocaine qui, ce soir-là, à Funchal, avait passé le seuil du " O Jango " au bras de sa femme - pour regagner son palace flottant qu’il avait quitté au petit matin- avec la majesté chancelante de l’ivresse, juste après avoir déposé une liasse de billets de banque sur le comptoir d’un bar à la mode.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Jean-Pierre 25/03/2009 08:53

Pas de plagiat, Jacques Lamy. Un même rythme avec des mots nouveaux. Juste une erreur d'appréciation. Ce n'est pas un picrate, mais un délicieux Beaujolais...nouveau

Lastrega 24/03/2009 11:05

Ah ! revoilà le poète Jacques Lamy qui tire des poèmes jolis plus vite que son ombre. Et encore, consacré au VIN, indissociable d'avec la MER), voici un sonnet que je trouve très drôle et joli bien tourné :MON VERRE FAMILIER (Sonnet bacchiaque : parodie)Je bois souvent du vin, tard, le soir, en rentrant :D'une flasque inconnue, un picrate que jaime,Qui m'aime et se surit, que je finis quand même.Je n'en boirais pas dautre et cela se comprend...Je hume un vin rubis en cristal transparent !Boire seul ? Bof, tant mieux ! Ce n'est pas un problème,Quoi ? devoir partager ? -mon front en devient blême.Seul, face au litron vide, et je pars en pleurant...Ce vin fut-il rosé, blanc ou rouge ? -on l'ignore.Son nom ? Vin de Pays, sans médailles s'honore :Vin aigre dont le goût à l'égout exila.Ô Vin, cher à mon coeur, lentement tu me tues :Bouteilles à la mer quand la marine est là,Vous noyez mes remords et leurs voix se sont tues.VERLAINE me reprocha, injustement, d'avoir plagié son poème "Mon rêve familier".  Du point de vue des spécialistes ce serait une grave erreur : le lecteur jugera...
Jacques Lamy

LAMY Jacques 24/03/2009 10:43

SUR TOILE..C'est le Vent, c'est la Mer,C'est le Vin, c'est la Terre,Pythagore sur son erreEt ton sourire amer....Et c'est ta joie à vivreAu soleil de l'hiver.Grosse houle en travers :L'espérance t'enivre !..JL

Lastrega 24/03/2009 09:14

Il me plaît bien ton poème, Hélène. Si tu pouvais nous concocter un poème sur la mer, ce ne serait pas pour me déplaire, et un autre sur l'alcool ou simplement le vin, ne serait pas mal non plus.
Connaissance de l'ivresse
Ô douleur chevelue adossée au comptoir Du vieux cabaret où je fumeBelle dame dorée emprisonnant le soirDans cette lyre qui s'allumeDans la flûte de Pan que forment rayonnantes Les limonades, les liqueurs,A l'aimable madère et aux honteuses menthesVos yeux empruntent des couleurs.Madame ma douleur d'alcool auréolée Lève de paresseuses mainsReverrons-nous enfin ce corps dans la fumée ?- Cependant qu'aux lueurs du vinUne Muse déjà mortellement blesséeS'enivre et hurle comme un chien.Odilon-Jean PÉRIER

Hélène 23/03/2009 21:51

Toujours contente de suivre tes aventures, Suzanne et de voir que tu récoltes bien des commentaires élogieux. Comment pourrait-il en être autrement au regard de la qualité de ton écriture et des émotions que tu nous offres à chaque récit.Je m'étonne de ne pas lire quelques poèmes parmi les commentaires, pourtant, j'y ai vu de belles plumes il y a peu.Pour ma part, je "bricole" un peu dans ce domaine, sans plus.Je pense qu'un petit poème d'optimisme par les temps qui courent serait le bienvenu.EXISTERExisterSur l'aile de l'ivressePour fuir le silenceOù l'âme languitEt goûter chaque instantAu delà du vertigeQuand le chant de l'amourFait entendre sa voix.