Rendez-vous

Dimanche 4 juin 2006

 

Toute humanité mise à part

12 nouvelles d’Emmanuelle URIEN

 

Emmanuelle Urien n’est pas une inconnue dans le monde de la nouvelle contemporaine. La centaine de prix remportée dans de multiples concours, les deux recueils publiés presque simultanément en font une auteure incontournable. Le genre est noir, intimement noir. Quelle que soit l’histoire contée, le lecteur est sous tension, pris dans une sorte de chausse-trappe capitonnée, captif d’une écriture à la fois vive et mordante, épurée et inventive. On imagine aisément le grincement de la plume sur le papier ou le cliquetis obstiné du clavier. On perçoit l’exigence narrative et le désir d’être dans le bonheur des mots. L’étourdissement est fréquent, et c’est tantôt grisé, tantôt abasourdi que l’on aborde un nouveau récit. Car Emmanuelle Urien ne se contente pas de nous entraîner dans un monde où la cruauté de l’homme est omniprésente, ses personnages nous renvoient à la part d’inhumanité qui sommeille en chacun de nous. Elle nous fait goûter de très près à cette sensibilité qui fait fleurir la peau. On ne prend pas facilement la tangente après le mot de la fin. On aimerait voir nos pensées se perdre dans le lointain, là où finit le monde. On aimerait se relâcher, s’affranchir de ce foisonnement d’émotions. Et puis, on se dit que l’émoi est la substance même du lien social et qu’il nous faut donc continuer à faire émerger les mots de la vie, aussi féroces soient-ils. Dans " Court, noir, sans sucre " Emmanuelle Urien s’attachait à nous faire éprouver la mort sous toutes les coutures pour nous demander finalement d’étreindre autrement le vivant. Dans ce second recueil, elle y revient par le biais de la question de la perte : perte d’un enfant, perte de la liberté, de la dignité, de la jeunesse, perte de l’identité, des repères… Ces questions la taraudent c’est sûr, mais elle nous dit aussi que la séparation, le manque, l’absence ne sont pas forcément des épreuves obligées que l’on doit traverser en tête-à-tête avec soi-même. Elle sait tendre in extremis la main aux multiples éclopés et estropiés qui peuplent ses nouvelles, soulageant par là le lecteur d’un trop plein d'amertume et d’un désarroi qui pourrait pour le coup friser le désespoir.

 

Publié en février 2006 par les Editions Quadrature (Belgique), 112 pages, 15 €.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : chroniques littéraires
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